I-E PRÉSIDENT
Et aux suivantes ?
LE JEUNE HOMME
J'ai VU un essaim de saintes pensées déployé au-dessus du monde j — mais elles ne tomhaient pas, telles qu'une pluie de fleurs pour couvrir la terre, — célestes, elles fleurissaient dans les cieux !
LE PHi:SH)ENT.
iJien, mon fils ! et qu'en résulla-t-il? Là ne fut pourtant point la fin de tes visions !
LE JEUNE UOMME.
Alors m'entoura le désespoir de tous les corps;— d'ahord ils n'avaient pas connu l'àme, — maintenant elle leur est née; — ils la voient au-dessus d'eux, et ils ne peuvent la faire descendre dans leur poitrine. Aussi les voilà qui commencent à gémir, à grincer des dents, — à avoir des sueurs de sang !
LE PRÉSIDENT
Tu as compris les plaintes des morts. Les anciens aspiraient aux âmes de l'Église universelle, — les modernes à l'universelle société des corps, — et l'un peut-il exister sans l'autre ? Et de la fusion de ces deux aspirations ne sortira-t-il pas une troisième réalité? Ceux-ci et ceux-là ne sentaient que la moitié de l'humanité battre dans leur cœur. La moitié, — c'est souvent une illusion et parfois un crime! L'ensemble seul est la réalité sur la terre et au ciel. Tu le sais maintenant.
LE JEUNE HOMME
Je le sais, père !
LE PRÉSIDENT
Continue de répondre. Crois-tu au Père, au Verbe, à r Esprit-Saint, à cette Trinité éternelle, à la ressemblance et à l'image de laquelle le monde et chacune de ses parties, nous tous, la moindre chose et la plus grande puissance, — la pierre ou le séraphin, — ont reçu en partage l'être, ont reçu en partage l'idée, ont reçu aussi la vie?
LE JEUNE HOMME
Je crois en Elle !
LE PRÉSIDENT
Et tu crois que le Verbe ■ s'est fait chair et a habité parmi nous ?
LR JEUNE HOMME.
Je le crois !
LE PRÉSIDENT
Si le Christ était homme, il se manifesta en un certain lieu et en un certain moment. S'il était Dieu, il régnait sur tous les temps et sur tous les lieux. S'il était Homme- Dieu, il a dû embrasser toutes les destinées de cette planète !
Te rappelles-tu comment, la veille de sa mort, il prophétise l'avenir de l'humanité et révèle à ses bien-aimés qu'un jour le Consolateur viendra?
LE JEUNE HOMME
Je me rappelle sa promesse !
LE PRÉSIDENT
Je te répéterai les paroles de TÉcriture, — que quiconque est présent s'agenouille.
LE CHŒUR INVISIBLE
Père, tu peux ouvrir l'Evangile de Jean, tous les chœurs sont à genoux.
LE PRÉSIDENT
« J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais maintenant vous ne pourriez les supporter. » — « Mais, quand viendra cet Esprit de vérité, il vous conduira dans toute vérité. » — « Il me glorifiera, car il prendra du mien et vous racontera. » Voilà ce que le Seigneur a dit à tous les siècles futurs du monde, — et beaucoup depuis passaient et passèrent déjà sans le comprendre. Il paraît qu'ils n'ont pu supporter sa parole jusqu'à présent!
LE CHŒUR INVISIBLE
Le père a fermé le livre, vous pouvez vous lever.
LE PRÉSIDENT
De plus haute prophétie, il n'y en a pas eu, il n'y en a pas, il n'y en aura pas! Dieu témoignant de lui-môme qu'il se répandra sur la terre par une troisième effluve ! Aux jours de Jéliovah les prophètes du Père apercevaient déjà le Fils devant eux ! — et le Fils, à l'instant où il meurt, voit déjà le Saint-Esprit ! — 11 ne pouvait en être autrement ! L'homme est le miroir de l'éternité, — donc dans l'histoire de l'homme, sur cette sphère rapide doit se refléter successivement cette Trinité, éternellement et simultanément présente à elle-même dans le ciel.— Mais la promesse du Seigneur est-elle accomplie, mon fils, la sens-tu accomplie ? Lequel de ces dix-huit siècles chrétiens a glorifié le Christ ?
LE JEUNE HOMME
Aucun, aucun, mon père !
LE PRÉSIDENT
A eux tous, à eux tous, le Seigneur dit encore : « Vous ne pouvez supporter, » car celui-là seul le glorifiera qui fera connaître ses préceptes dans toute l'étendue de leur réalisation et les rendra palpables, — - et alors la gloire de ce monde, comme étant de Dieu, témoignera elle-même. Eli bien ! mon fds, cette réalisation ne sera-t-elle pas l'avénement de l'esprit? le fait lui-même, ne sera-t-il pas notre consolateur? Et ce fait où est-il, le vois-tu?
LE JEUNE HOMME
Non.
LE PRÉSmENT.
Regard» en toi-même, il y est.
LE JEUNE HOMME
Comm>»t, mon père?
LE TRÉSIDENT.
Dans ta poitrine comme dans celle des autres.
LE JEUNE HOMME
Comment ?
LE PRÉSIDENT
Pour que la grâce éternelle sauve l'homme individuel, aussi bien que les nations et l'humanité, il faut tendre vers elle son bras jusque sous la voûte du ciel! — car la volonté dos créés est la moitié de la création! Bien que ce qui devait arriver ait eu lieu déjà, bien que les temps s'accomplissent, et que l'Esprit promis plane au-dessus de la vallée terrestre, si nous-mêmes nous ne le méritons, ne le désirons, et ne lui préparons les voies; si nous ne nous changeons pas en autant d'autels prêts à le recevoir, il ne brillera pas pour nous, — et nous ne serons pas consolés !
LE JEUNE HOMME
Qu'ordonnez-vous donc? •
LE PRESIDENT
Aujourd'hui, nous n'ordonnons plus rien, — nous manifestons seulement la vérité , et quiconque la conçoit la suit. Entends-la donc maintenant ! Tant que le corps et l'àme ne sont pas fondus en un seul esprit, il n'y a pas d'action universelle, et l'histoire des lattes et des renversements est l'histoire même de l'humanité ! Partout nous voyons la séparation, le désaccord, l'inimitié ! les parties du tout et non la totalité ! — et chacune ennemie de l'autre veut s'aimer elle-même dans la totalité en exterminant toutes les autres. Nation, empire, Etat, principe, constitution et loi poursuivent non le progrès, mais une vieillesse plus avancée. Ils vénèrent dans ce qui dure, non pas la sainteté, mais la force, qui a eu raison de ses adversaires ; — l'Age tient lieu de légitimité. — Toute espérance et toute inspiration sont une révolle et un sacrilège. Comme le hourreau l'avenir frappe sans cesse le squelette du passé,— et le présent, recouvert chaque fois du sang et des débris de l'un et de l'autre, n'est jusqu'à présent qu'un abîme de misère ! Ne rends-je point un témoignage sincère aux malheureuses destinées de cette planète ?
LE JEUNE HOMME
Père, plus d'une fois les larmes marquaient les mêmes sentiments sur mon visage pendant que je lisais l'histoire. Chaque homme, et enire tous le Polonais, garantira ton témoignage !
LE PRÉSIDENT
Une vie pareille n'est qu'une perpétuelle agonie ! Autre est la loi de la vie universelle,— ni mourir pour périr à jamais et être réprouvé, — ni même mourir pour ressusciter ensuite du tombeau,— mais renaître incessamment de soimême sans l'évanouissement de la mort; — voilà la marche de l'Esprit, le développement de son existence éternelle. Les
nations doivent y atteindre sur terre, avant que l'homme ne l'obtienne dans d'autres mondes, — car qu'est-ce que la condition humaine et terrestre, sinon l'épreuve de l'être supérieur en nous? la voie qui le mène à Dieu? Car en vérité les autels de Dieu ne sont pas uniquement sous la voûte des cathédrales ? Partout : — au parlement, au tribunal et dans le cercle des électeurs et dans le cercle des élus, — et au siège du pouvoir, sur la place publique, dans l'atelier, à la bourse, dans chaque art et dans chaque science, le Seigneur doit être aperçu, reconnu, honoré, obéi ; — il doit l'être et il le sera ! Chaque labeur se changera en un apostolat et chaque fonction en un sacerdoce, — et ce sera adorer celui qui est, que d'être et vivre ! Sens-tu dans les profondeurs de ton âme que tu espères un tel avenir, que tu crois en lui et que tu l'aimes ?
LE JEUNE HOMME
Depuis que je respire, chaque battement de mon cœur est un élan vers le beau, l'affranchissement, le bonheur, — et je vis au milieu de monstrueux désastres ! Je ne me suis jamais senti jeune,— et toi, père, tu me promets le rajeunissement du monde ! Commentne te remercierais-je pas et ne croirais-je pas en toi?
LE PRÉSIDENT
Réponds-moi encore: — Dieu dans l'homme, n'est-ce pas le Christ?
Oui.
LE PRÉSIDENT
Et le Christ dans tous les hommes, qu' est-il?
LE JEUNE HOMME
Tu veux parler sans doute de l'humanité?
LE PRÉSIDENT
Oui, riunnanité! mais quand? ni hier ni aujourd'hui? quand donc ?
LE POEME INACHEVI-: 139
LE JELKE HOMME.
Au dernier et au suprême instant de son développement !
LE PRÉSIDENT
Et quels .en sont les instruments ? Où sont les membres de ce corps animé d'un seul Esprit? Dans cette église universelle, quels sont les rites variés et pourtant établis par Dieu? Où sont les couleurs de l'arc-en-ciel dont naîtra celte blancheur lumineuse.
LE JEUNE HOMME
Je ne me trompe point, n'est-ce pas, père, c'est des nationalités qu'il s'agit?
LE PRÉSIDENT
Tu l'as dit, — et regarde comme de nos jours partout la volonté de Dieu tente providentiellement leur volonté ! Les imes manquent d'indépendance extérieure, les autres de calme intérieur; — toutes soupirent après la liberté; — et sais-tu, mon fils, ce que c'est que la liberté?
Père, j'écoute 1
LE PRÉSIDENT
Celui-là seul est libre dont l'Esprit est tellement parfait, qn'il n'a plus à lutter ni avec lui-même ni avec autrui ! — 11 possède la paix intérieure et à l'égard de ses frères il n'a que de l'amour : il est donc indépendant, car il est complet; — il peut se répandre au dehors de lui-môme, se doubler, se tripler, se centupler par ses créations ! Les êtres libres sont seuls créateurs! — et les nations libres seules entonneront le chant sublime dé l'humanité ! Qu'elles se souviennent donc de l'amour, sans lequel il n'est pas possible de rien fonder ni construire, — sans lequel Dieu, quoique revêtu de la toutepuissance, n'eut rien pu créer ! Le monde est à elles, — pourvu qu'elles soient ce qu'elles doivent être! Qu'elles apparaissent donc comme la statue dans le marbre sous le ci-
seau de leur propre volonlé ! Et qu'elles sachent que sur cette terre la vraie sagesse ne consiste pas à être immuable et compacte comme le roc, — de même que la force qui fait explosion et déchire le roc, n'est ni de l'inspiration ni de l'action virile; mais que la réelle sainteté et l'exquise beauté sont en ce qui coule sans cesse et s'élève toujours plus haut; en ce qui est toujours plus étendu et toujours le môme, comme le lever infini de la lumière,
PANCRACE
Je demande la parole.
LE CHŒDR INVISIBLE.
Silence !
PANCRACE
Le chef du chœur polonais demande la parole.
LE CHŒUR INVISIBLE
Le chef du chœur polonais ignore-t-il qu'il est coupable d'interrompre le président quand il instruit un nouveau frère ?
PANCRACE
Encore une fois, je demande la parole.
LE PRÉSIDENT
Mon fils, tu oublies les lois qui régissent nos régions souterraines et tu t'exposes en persévérant.
PANCRACE
Et toi, père, n'exposes-tu pas cette jeune hme à sa perte lorsque tu lui paries d'amour, — lorsqu'au lieu de tremper ce cœur tu l'amollis ?
LE PRÉsmENT.
Silence !
PANCRACE
Écoute, écoute-moi, très-vénérable ! Écoutez-moi tous ici autant q».e vous êtes, nations et individus ! Si vous êtes du
couchant, il VOUS est encore permis de rêver, — de rêver seulement! — que vous obtiendrez de grands résultats avec la charité chrétienne! Vohs avez déjà guillotiné votre noblesse et précipité ce qui en restait dans la boue et la misère, — c'est bien! Mais avec les banquiers et les financiers; mais avec votre bourgeoisie, ce nouveau parasitisme sur le corps populaire, que ferez-vous ? D'ailleurs, en cet instant, pou m'importe ce qu'il adviendra de vous autres, occidentaux, — moi je suis de l'Orient,— je suis Slave ! Polonais ! je dirai donc. . .
LE CHŒUR INVISIBLE
Esprit insubordonné, nous t'ordonnons le silence !
PANCRACE
M(tii paili est pris! —je ne vous laisserai point éblouir ce descendant de nos aristocrates, par des idées qui se réaliseront un jour, mais avant la réalisation desquelles, Slavie et Pologne doivent apparaître comme une mer de sang ! Que ce jouvenceau connaisse la réalité! Qu'il dépouille ici à l'instant même le gentilhomme, — ou bien qu'il sorte, se sauve sans regarder à droite ou à gauche, — et n'emporte l)as avec lui nos mystères!
LK PRÉSIDENT
Les tiens peut-être, Esprit rebelle! car dans les nôtres il n'y a pas de tâche sanglante ! On n'y trouve que la sainte et courageuse défense des lois saintes et des opprimés, — tu n'y trouveras point le meurtre !
PANCRACE
Écoute-moi, jouvenceau, toi qui es de la race de tes ancêtres, toi qui as des ancêtres! Eh bien! moi qui n'en ai point, moi qui marche sur cette terre comme si j'en étais né directement , du gravier, du limon et de l'herbe, ainsi que jadis les Titans et les hommes du peuple aujourd'hui ; eh bien! je te dis; —La noblesse polonaise et toute noblesse slave sont finies! Si tu veux, agenouille-toi et récite des
Ave Maria sur leur tombeau, — cela t'est permis ! Mais je vous connais, — et je vous sais : — vous ne céderez pas, — vous êtes prêts à tout sacrifier à la chose publique, et la moitié de vos terres et votre or; — mais vos blasons, — vos souvenirs, — votre orgueil, jamais I Donc, par un nouveau sacrifice, vous ressaisirez le pouvoir dont les siècles ne réussiraient pas à chasser le souvenir de votre esprit. Oh ! je ne suis pas des vôtres, et je vous connais comme vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. Donc, il n'y a qu'un parti à prendre avec vous autres qui avez de la naissance,— un seul — c'est de vous l'enlever avec la vie, de ne pardonner à aucun, de n'en lâcher aucun du filet mortel, afin qu'une fois pour toutes votre sang et la moelle de vos os se décomposent chimiquement pour les siècles et disparaissent dans l'espace ! Alors seulement il y aura une égalité et un peuple, — et alors, alors seulement, tout ce que cet homme vêtu de blanc a dit du haut de son trône deviendra vraisemblable ; — l'amour sera une possibilité sur ce globe, — mais pas avant! Comprends-tu, propriétaire d'ancêtres?
LE JEUNE HOMME
Ahgher, où suis-je? Où m'as-tu mené? Je vais le provoquer!...
AI.IGHER,
Si tu m'aimes, tais-toi !
(Au Président.)
Je plie le genou en signe de respect et de prière, — car je ne veux pas enfreindre tes ordres en prenant la parole ! Oh ! permets, archivénérable, permets que je monte un instant à cette tribune et réponde. Il y va pour moi de cette âme sincère et pure qui m'a été confiée ! -- regarde comme ce visage pâlit ; — regarde comme une sainte colère gonfle les veines de ce front , — comme cette main, crispée sur la poignée de son sabre, souffre les tortures de Laocoon. Je dois
monter et parler pour faire rentrer la paix dans son cœur. C'est la première fois qu'il entend de semblables paroles !
LE PRÉSIDENT
Je ne puis t'interdire ce que tu féclames. Cet homme le premier a violé la loi.
ALIGHER.
Merci, père.
(Il monte à la tribune.)
Maintenant je ne m'engage plus dans les discussions, moi le chef du chœur ! J'ai annoncé ce qui est inévitable ! Celui qui est lui-même le verbe de la nécessité ne répond pas à de vaines [laroles ! HéKiermasz ou toi Blauman, s'il s'agit de sentimentalité ou de bavardage, place-toi en face de la tribune, regarde dans le blanc des. yeux le mélancolique ami tle ce mignon, et réponds pour moi!
KIERMASZ.
Moi, je répondrai, moi !
BLAUMAN.
Arrière, Kiermasz, moi je m'en tirerai mieux !
UN AUTRE
Je demande la parole : Blauman n'y réussira pas !