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A moi, à moi, à moi !
I PANCRACE
Vous vous disputez déjà; — regardez comme la seconde partie du chœur qui s'est retirée à l'écart, la vieille noblesse, se tient convenablement et gravement, quoiqu'elle ait la rage dans le cœur. — ^Vrrière les criailleurs; — loi, Blauman, parle !
BLAUMAN.
(A Aligher.)
l*arlisan pâle et maigre de raristocratie, toi, penché sur cette tribune, la main tendue, — j'avoue que tu es beau! — car c'est connu, -vous êtes beaux, vos traits sont doux et vos mains blanches. — Fi! les femmes! Eh bien! Tu t'indignes contre ce grand citoyen parce qu'il t'a cordialement, sincèrement annoncé l'égorgemeni logique et inévitable de la noblesse ! Si tu es patriote, si tu as quoi que ce soit de polonais dans le cœur, s'il t'est resté quel(|ue chose de patriotique...
PANCRACE
{Tout bas.)
Ne mêle pas trop fréquemment le mot patrie à les discours !
BLAUMAN.
Est-ce aussi aristocratique ?
PANCRACE
Oui et non, — mais suis mon conseil !
BLAUMAN.
Et moi je te dis, si un brin d'humanité tressaille encore dans ton cœur, comment veux-tu sauver autrement le peuple polonais opprimé par Irois tyrans, et écrasé encore davantage par la caste nol)iliaire ? Ce n'est que par un massacre grandioscj que tu peux...
ALIGHER.
Pancrace! Pancrace! chef du chœur polonais, tun'as rien de polonais ! Tu répètes toujours ; « Peuple, peuple, » et ne dis jamais : « Nation ! » Tu veux par toi-même accomplir de grandes choses et tu ne commences pas par Dieu ! Pour base (l(î ton édifice futur, pour clef de voûte, tu choisis l'assassinat I Uongé de haine, tu essayes de changer cette haine en
loi éternelle du progrès, et donnes aux lâches apitétits de ton être le nom de nécessité ! Tu sais blesser et distiller le venin dans la blessure, lorsque tu rencontres un enfant, une femmes ou un jeune homme d'une sensibilité maladive, mais tu ne sais communiijuer ni avec Dieu par la prière, ni avec l'homme par la sagesse, et pas davantage avec toi-même parla foi et la conviction î Homme avide du pouvoir, homme puissant par ton intelligence, ta science, et je ne sais quelle force horrible que tu recèles en toi! — ne te retranclre point derrière le premier venu de celte foule égarée — mais au nom de Dieu, du juge commun, du Seigneur des nations et des Esprits, mon maître et le tien, réponds : Crois-tu à ce que tu viens de déclarer devant nous ?
BLAUMAN.
Lui, s'il croit ? Qui? Lui? Pancrace ! Ah ! c'en est trop; — ne blasphème pas contre un tel démocrate, vil aristocrate !
Al.IGHER.
Je te sonnne, par la puissance qui m'a été donnée, et déposée dans les profondeurs de mon être, parce que je n'ai soustrait aucune partie de mon cœur aux dures souffrances de mes frères, depuis que j'ai ouvert les yeux et que j'ai aperçu que le monde était beau et le soleil radieux — et que Dieu était toute bonté et toute miséricorde, — et que pourtant l'humanité était malheureuse, — et qu'au milieu de la malheureuse humanité, la primauté du malheur et de la douleur appartenait à la nation polonaise ! Je te somme, de me répondre ! Quand d'habilude je jette les yeux sur quelqu'un il me répond la vérité. J'ai tant prié sur la cime des montagnes , les vagues de la mer, dans les prisons des citadelles, dans les cachots, dans les mines, auprès des écliafauds, implorant le Seigneur pour les condamnés, — et aussi pour les juges, qu'attend un sort [tire que celui des condamnés; — j'ai tant erré à travers les abîmes de cette terre, et sans cesse dans la limite de mes forces, moi, misérable,
par le désir, la pensée, l'action je me suis retrempé dans les deux, — que, crois-moi, homme, c'est en vain que tu voudrais m'échapper ! Il faut que tu avoues la vérité devant tous tes frères,— et, si tu gardes le silence, c'est que tu sens toimême ton impuissance, — c'est que tu sais toi-même que tu trompes et que tu mens !
PANCRACE
Blauman, écarte-toi! lia! Aligher, tu me défies I
AUGHER.
Au nom du Dieu qui est au ciel et dans chacun de nous, au nom du Christ qui a été sur terre, et qui maintenant encore se répand en esprit déplus en plus sur sa surface ; oui! je te défie!
PANCRACE
Alors parle d'une manière plus claire et plus pratique; sur quoi m'interroges -tu?
ATJGHER. »
Sur ta conscience uniquement.
PANCRACE
Exprime-toi plus pratiquement. Je suis un homme d'action, — je ne comprends pas la métaphysique, — je n'en veux pas, — et je n'en ai pas besoin. Encore une fois, que me demandes-tu donc?
ALIGHER.
En présence de celui qui est parmi nous, quoique nous soyons deux, — de cette troisième et toujours présente individualité, — qui est là. — s'étend de toi à moi, de moi à toi, et autour de nous, — et à l'infini ! En présence du Très-Cher mystérieux, comme l'appelle le peuple polonais, je te demande si ton cœur et ta raison affirment irrévocablement que le salut de la Pologne dépend du massacre de la noblesse polonaise ? Si, pour rejeter la pierre sépulcrale, il faut aux mains de ceux qui vont ressusciter de la fange sanglante et non des foudres de pure luniière? Si, pour
t'iUror dans la troisième époque du monde, l'époque vraiment clirélienno, il faut renier le Clirist, fût-ce un tout petit instant, — remettre son amour à plus tard, dire au Dieu tout-puissant : « Sors maintenant et tu reviendras ensuite,
— car aujourd'hui tu nous est superflu, — tu ne nous seras utile quaprès-demain. »
PANCRACE
Julinicz, prophète populaire, c'est à toi de répondre, car en lui aussi il y a du prophète.
JULINICZ (Sortant du chœur.)
Je suis un grand Esprit ! un Esprit prophétique ! Place, place !
PANCRACE
Réplique-lui donc sur le ton de son hymne !
JULINICZ.
Parla mort, et non autrement, finit, ô frères, chaque pliase de notre planète. Voilà l'heure, et vingt siècles vont mourir, et avant quils ne meurent, ils seront mis à la torture,
— parce qu'ils n'ont cessé d'entasser crimes sur crimes, et (ju'ils n'ont pas connu l'Esprit! Aujourd'hui, ce n'est plus comme jadis ! Jadis, la prière, les larmes et la contrition,
— c'était le christianisme ! Aujourd'hui c'est la force incarnée, le mouvement, le courant, le tourbillon, le ton, le pouvoir, le souffle armé du Seigneur ! Aujourd'hui pour son œuvre. Dieu se sert même des méchants ! Il les meut comme des milliers de marteaux, de faux, de llèches, de pi({ues Qi de glaives; il en frappe le monde, afin de perdre ses ennemis! les ennemis du peuple! Pour l'avenir, que signifie la noblesse polonaise? Quelquesdizaines de milliers d'hommes,
— quelques centaines même, si tu veux! une goutte dans l'Océan. Si l'Océan en est avide, qu'on la lui jette ! Voilà le christianisme d'aujourd'hui, parce que le Seigneur a entrepris de juger la terre, et qu'il la juge par noire ministère à nous, qui sommes ses saints, ses voyants, ses pro-
pliètes ! Eh! souviens-toi, infidèle, qu'il surviendra des tempêtes, des tourmentes vivantes d'êtres vivants; des multitudes se promèneront à travers les ruines et les cendres, offrant le meurtre à Dieu, et le meurtre lui sera agréable, car c'est par un holocauste continuel des corps que monte vers le ciel cet autel vivant, cette planète dont l'humanité est le pontife et l'éternel sacrificateur, et dont les races, les castes et les idées usées sont les victimes.
ALIGHER.
Pancrace ! Pancrace ! as-tu oublié la voix du ciel qui appelait Adam, lorsqu'il se cachait, -après son premier péché, et Caïn, lorsqu'il fuyait, après son fratricide? Tu fuis, tu te caches de même. Pancrace, Pancrace! réponds-moi.
PANCRACE
Tu es insupportable. Toiet Julinicz, entonnez à votre aise vos refrains.
ALIGHER.
Pancrace ! Pancrace ! Quelle est ton origine ? D'où te viennent la langue et les mœurs polonaises, la soif de la liberté, la force d'action? Es tu né de l'avenir? non, certes ! Qu'estu donc, quoique issu de pères aux noms inconnus, si ce n'est un fils de notre République,? Dis-moi, qu'aurais-tu à dire sur la terre, comment te serait-il possible de mentir à ton passé, de le trahir et de le renier, s'il ne t'avait comblé de ses dons. Ingrat ! qui des tiens ou des étrangers écouterait tes discours en faveur du peuple, sans le glaive de Boleslas le Brave, l'existence sans tache d'Edwige, le sage amour des Sigismond, la trempe des Batory, la vertu romaine des Zamoyski, la vie des Czarniecki, les labeurs et la gloii^e européenne de Sobieski? Néant sans eux, pourquoi t'élèvestu contre eux? Pourquoi t'aitaquer à ce qui est immortel et impérissable ; à ce dont lu es toi-même issu, et sans quoi tu ne saurais ni faire un pas, ni confier une parole au souffle historique qui s'échappe de ta poitrine, fiuide plus
LE rCKMl-: l-\ ACHEVÉ
loin tii iiiilioii, si la béiKulictioii de Uicu t'accompagin^ — mais ne lu dénationalise pas à l'instar des barbares qui l'ont démembrée. Pancrace! Pancrace! ne sois pas im quatrième bourreau ajouté par l'enfer aux trois autres.
PANCRACr..
Maudit sois-tu avec ton passé, et tes accents du passé, semblables au souffle des tombeaux, et pourtant harmonieux!
ALIGHER.
Je t'avertis, parce qu'en ce moment ton avenir se reflète devant moi ! Il est temps encore ! tu as ton libre arbitre ! Si tu ne m'écoutes pas, tu peux être puissant parmi les hommes pour un temps et une moitié de temps, mais tu succomberas devant l'Éternel et ta trace ne se retrouvera pas dans son cœur.
PA.XCRACE.
Vous voilà bien! des superstitions, des préjugés, des augures ! c'est ainsi que débutent toujours la théocratie et l'aristocratie! Tu t'imagines me fermer par tes conjurations les voies du pouvoir et de l'immortalité ! Sache donc la vérité ! vous tous connaissez-la. Connais-la, toi aussi, notre père!
(se tournant vers les si ens) Que CCUX qui Croicut CU Uioi, qui
m'appartiennent corps et âme, sortent du chœur polonais et se rangent à mes côtés !
KIERMASZ.
Vive notre chef!
BLAUMAN.
Je suis des tiens.
JL'I.IXICZ.
Dans ton camp, je serai un Aaron !