‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 53 sur 105 · L ÉPOUX · texte numérisé non relu

L ÉPOUX

Depuis le jour de mon mariage, j'ai dormi d'un sommeil léthargique, du sommeil des oisifs, du sommeil du bourgeois allemand près de sa femelle allemande, -— et le monde

entier me paraît s'être endormi à mon image... j'ai visité des parents^ parcouru des magasins, des boutiques ! — J'ai pensé à une nourrice, car un enfant va me naître

(Deux heures sonnent à la tour de l'église.) A moi, meS aucicns

royaumes si peuplés, si vivants, si soumis à ma pensée, à mon inspiration ! — l'heure de la nuit était l'heure de votre réveil.. .

(Il marche, se tordant les bras.)

Dieu ! est-ce bien toi qui as consacré l'union de deux corps, est-ce toi, qui as déclaré, que rien ne pourrait rompre leurs liens alors même que les âmes se repoussent et s'en vont chacune de son côté, laissant ces corps comme deux cadavres l'un près de l'autre?... (Le spectre se montre.)

Te voilà de nouveau près de moi, ô toi qui es mienne ! emporte-moi avec toi! — et si lu n'es qu'une illusion, si je t'ai créée, si tu as pris vie en moi, ô toi ! qui maintenant m' apparais, — je veux aussi devenir ombre, illusion ou fumée, pour m'unir à toi!

LE SPECTnE.

Me suivras-tu n'importe le jour où je viendrai te chercher?

l'époux.

Je t'appartiens à chaque instant de ma vie !

LE FANTÔME

Souviens- toi!

l'époux.

Reste !... ne disparais pas comme un rêve. — Si ta beauté est au-dessus de toute beauté, si lu es une conception supérieure à toute pensée, pourquoi n'avoir pas une durée plus longue, que celle d'un désir passager, d'une pensée éphémère?...

(Une fenêtre de la maison s'ouvre.)

voix DE FEMME.

Le froid de la nuit va te faire mal, mon ami, rentre, — il m'est triste d'être seule dans cette vaste et sombre salle.

l'kI'OUX.

Bien, — tout à l'heure...

La vision a disparu, — mais elle reviendra, et alors, adieu, maison et jardin, et adieu, toi aussi, qui fus créée pour ces choses, et non pour moi...

LA voix DE FEMME.

Hâte-toi, je t'en supplie, la matinée est si froide.

l'époux.

Et mon enfant ? — ô mon Dieu !

(Un salon. — Deux flambeaux posés sur un piano. — Un enfant endormi dans un berceau. — L'époux dans un fauteuil, le visage caclié dans ses mains. — La femme assise au piano.)

LA FEMME

J'ai été chez le curé, il a promis de venir après-demain.

l'épodx.

Merci.

LA FEMME

J'ai envoyé cliercher chez le pâtissier quelques gâteaux, car tu as invité, je crois, beaucoup de monde pour le baptême, — tu sais, ils seront au chocolat, avec les initiales de Georges Stanislas.

l'époux.

Merci.

LA FEMME

Dieu soit loué que cette céréraonie ait enfin lieu, — que notre petit Georges devienne tout à fait chrétien! Quoiqu'il soit ondoyé, il me semble toujours qu'il lui manque quelque chose.

(Allant vers le berceau.)

Dors, mon enfant, — rêverais-tu déjà, pour rejeter ainsi ta couverture, — dors ainsi, reste tranquille. — Mon petit Georges est agité aujourd'hui, — mon petit chéri, — mon amour, dors.

l'époux (à part).

Quelle chaleur ! — j'étouffe ! un orage s'approche, — là, la foudre éclate, — ici mon cœur se brise.

LA FEMME se met au piano, essaye quelques notes, cesse, recommence, et cesse encore.

Aujourd'hui, hier, — mon Dieu ! voilà une semaine, — que dis-je ? trois semaines, un mois, que tu ne me parles pas, — et tous ceux qui me voient me trouvent changée.

l'éPOCX (à part).

L'heure est venue, — rien ne saurait la reculer. — (Haui.) Il me semble au contraire que tu as bonne mine. la. femme.

Cela t'est indifférent, — tu ne me regardes plus, tu t'éloignes lorsque j'entre, et tu détournes les yeux, lorsque je suis près de toi. J'ai été à confesse hier, j'ai repassé dans ma pensée tous mes péchés, je ne puis me rappeler en quoi j'ai pu t'offenser.

l'époux.

ïu ne m'as pas offensé.

LA FEMME

iMou Dieu ! mon Dieu !

l'kpoux.

Je sens que je dois t'aimer,

LA FEMME

Tu m'achèves par cette parole : — je dois ! — ah ! plutôt lève-toi et dis : je ne t'aime plus î du moins je saurai tout, tout !

(Elle court au berceau et prend son enfant.)

Mais lui, ne l'abandonne point, et je me soumets à ta colère, — aime mon enfant, — Henri ! aime mon enfant !

(Elle se jette à ses genoux.)

l'Époux (la relevant).

Ne fais pas attention à ce que j'ai dit, — j'ai quelquefois de mauvais moments...

LA FEMME

Je ne te demande qu'un mot, — qu'une promesse : — dismoi que tu l'aimeras toujours .

l'époux.

Toi et lui, je vous aimerai, crois-moi.

(Il l'embrasse au front, elle l'entoure de ses bras, grondement du tonnerre, suivi d'accords lugubres, sauvages.)

LA FEMME

Qu'est-ce ?... que vois-je?...

(Elle presse l'enfant sur son sein, la musique cesse.)

LE SPECTRE (entrant). ^

0 mon bien-aimé, je t'apporte la pdix et le bonheur. Viens avec moi, — oh ! mon bien-aimé, rejette les entraves terrestres qui te tiennent. Je viens d'un monde libre, sans bornes et sans ombre . Je suis à toi !

LA FEMME

Sahite Vierge, protége-moi ! — ce fanlôme a la pâleur de la mort, des yeux éteints et une voix stridente comme le grincement des roues d'un char funéraire ! l'époux.

Ton front est rayonnant, ma bien-aimée, tes cheveux sont parsemés de fleurs !

LA FEMME

Un suaire en lambeaux tombe de ses épaules !

l'époux.

La lumière ruisselle autour de toi, — que j'entende ta voix encore, et que je meure après!

LE SPECTRE

Cette femme qui te retient n'est qu'une illusion, — sa vie est passagère, et son amour est comme une feuille qui tombe au milieu de mille feuilles flétries, — mais moi, je suis immortelle!...

LA FEMME

Henri, Henri! défends-moi! sauve-moi ! je sens le soufre et les vapeurs du tombeau I

l'époux.

Créature d'argile et de boue, n'envie pas, n'insulte pas, ne blasphème pas, regarde et vois l'idéal d'après lequel Dieu t'a conçue, — mais tu t'es laissé tenter par le serpent, et te voilà devenue ce que tu es.

LA FEMME

Par pitié, Henri 1

l'époux (au spectre).

Oh! ma bien-aimée, je quitte tout et je te suis, (iisort.)

LA FEMME

Henri, Henri !

(Elle s'évanouit et tombe avec l'enfant. — La foudre éclate au dehors.)

(Le baptême. — Invités. — Le ciu-é. — Le parrain, la marraine, la nourrice et l'enfant. — La femme étendue sur un sopha. — Dans le fond des domestiques.)

UN INVITÉ fà demi-voix).

C'est singulier, — où le comte peut-il se trouver ?

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