TROISIEME PARTIE
« Il fut administré parce que le niais demandait un prêtre, puis pendu à la satisfaction générale, etc., etc. »
(Rapport du citoyen Caillot, commissaire de la (j<^ chambre, an III, b prairial.)
Un chant! encore im chant!
Qui le commencera ce chant, qui le finira?... Donnez-moi le passé tout ])ardé de fer et d'acier, aux casques ombragés de plumes, aux panaches flottants. A vos yeux, je ferai surgir les tourelles gothiques ; je ferai courir sur vos tètes rom!)re des vieilles cathédrales, — mais c'est en vain, tout cela ne reviendra plus !
— Qui que tu sois, dis-moi quelle est ta foi?... Il t'est plus facile de faire abandon de la vie, que de trouver une foi quelconque ou de la réveiller en toi. — Honte à toi ! honte à .vous tous! ... esprits forts, esprits faibles, tous misérables, sans cœur et sans cervelle, en dépit de vous, le monde se précipite à ses fins, vous emporte, en se jouant de vous, vous pousse en avant, vous rejette, vous reprend, vous renverse !
Le monde roule comme une ronde fatale, les couples disparaissent et reviennent^ glissent, tombent, car il y a du
sang, — du sang partout,— beaucoup de sang, je vous le dis en Yérité !
— Vois-tu cette populace aux portes de la \ille, qu'entourent des collines et^de longues rangées de peupliers? Vois-tu les tentes dressées, et sur des planches étayées par des troncs et des pieux, des viandes et des boissons servies? La coupe vole de main en main, et dès qu elle touche les lèvres, elle en fait sortir une menace, un blasphème ou une malédiction. Elle circule, revient, vole, toujours remplie, métallique et brillante au milieu de la foule. — Vive l'ivresse et la joie!
— Voyez-vous l'impatience de leur attente, — ils murmurent, ils concertent leurs cris, la sueur au front, déguenillés, le visage brûlé, les mains calleuses, armés de faulx, de marteaux et de piques. — Regarde, — vois cet homme grand et robuste, — il tient une hache abaissée, et cet autre, brandit un pesant levier; plus loin, sous un saule, un jeune garçon, d'une main, remplit sa bouche de cerises, de l'autre, il serre fortement un long poinçon de fer. Des femmes arrivent aussi, leurs épouses, leurs mères, comme eux affamées et misérables, flétries avant le temps, sans traces de beauté; — leurs cheveux sont ternis par la poussière du chemin , des haillons couvrent à peine leur poitrine; — dans leurs yeux quelque chose de mort et de sinistre ressemble à une dérision du regard Tout à l'heure, le feu de l'ivresse les fera briller. La coupe circule, vole. Allons! vivent l'ivresse et la joie!
Tout à coup, une grande clameur s'élève dans l'espace, — est-ce l'accent du désespoir ou de la joie?... qui peut discerner le sens du cri de la foule?... Un homme arrive, — il monte sur une table, puis sur une chaise,— il les domine et leur parle. Sa voix se traîne lente et stridente, se découpe en mois clairs, incisifs, — ses mouvements sont lents, faciles, et accompagnent sa parole, comme la musique accompagne
le clmnt. Son front est large, haut, pas un cheveu sur sa tête dégarnie par la pensée. Sa figure est osseuse; la peau sèche et jaunâtre se creuse entre les plis des muscles et des os; une barbe noire et touffue encadre son visage impassible, où le sang et l'émotion ne montent jamais. Son regard froid, immobile, fixé sur son auditoire n'a jamais trahi un moment de doute ou d'hésitation, et lorsqu'il lève le bras, l'allonge et le dirige raide et tendu vers la foule, — tous s'inclinent, prêts à se prosterner devant cette bénédiction d'une grande intelligence, qui n'est pas celle d'un grand cœur ! A bas les grands cœurs, qu'ils meurent avec les préjugés, et vivent la joie et le massacre !...
Cet homme est leur rage, leur passion, le maître absolu de leurs âmes et de leur enthousiasme. — Il leur a promis du pain et du gain, et leurs cris se sont élevés comme une immense clameur et retentissent au loin. — Vive Pancrace ! Du pain ! du pain!...
Aux pieds de l'orateur et contre la table, s'appuie un de SCS amis, compagnon ou serviteur.
Son œilnoir, oriental, est ombragé de longues paupières; — il a les épaules tombantes, les jambes légèrement pliées, son corps indolent s'affaisse d'un côté; — sur ses lèvres erre quelque chose de voluptueux et de cruel. Des bagues brillent à ses doigts, d'un accent guttural, il crie aussi ; Vive Pancrace ! . . .
L'orateur a, pour l'instant, tourné un regard de son côté, et s'adressant à lui : « Citoyen néophyte, donne-moi mon mouchoir. » — En attendant, les applaudissements et les cris continuent: — « Du pain ! du pain! Mort aux seigneurs! mort aux marchands! aux s[)éculaleurs! Du i)ain ! du pain !... »
(Une tente, quelque» lampes, un livre ouvert sur une table. — Néophytes, c'est-à-diie juifs nouvellement baptisés.)
Frères avilis., frères haineux^ frères aimés, attachons-nous au Talmud comme au soin maternel ; que la force et le miel en découlent pour nous ; — pour eux, le fiel et le-^ venin !