‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 7 sur 105 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

AJontaijiies dans les environs do Venise. — Lever du soleil. — Sur un rociicr, Aliyber et le Jeune homme eu costume de chasse.

LE J^UN^•: HOMME

Regarde, ami, dans quolli^ i;ourj)re le dioii tiu jour se lève! Ah! si riiomme naissait, ainsi et pouvait un jour étendre une pareille domination sur la terre ! Regarde comme cette pauvre et dernière étoile meurt ! — On dit que c'est la destinée du cœur d'expirer de la. sorte à la flamme du génie. Oh! viens, viens, soleil; pénètre jusqu'au fond de ces ravins» qu'habitent encore les ténèbres et jette tes ponts d'arcs-en-ciel d'un bord à l'autre de ces pâles torrents. L'air est frais, je me sens si bien, je vois si loin, ma vue

LE rOËME INACHEVÉ

est si nelle, si perçante, que je ne manquerai pas un coup aujourd'hui. Le chamois qui, là-bas, sur cette cime, broute la mousse, ne vivra pas jusqu'à cette après-midi. Entends-tu? les cors de nos chasseurs ont résonné dans les sapins de la montagne. — Allons !

AUGHER.

Moi, je resterai ici.

LE JEUNE HOMME

AHgher! qu'as -tu aujourd'hui? Depuis le coucher du soleil tu ne m'as pas adressé la parole. Quand, vers minuit, nous commencions à gravir ces rochers, tu longeais en silence les précipices, m'indiquant seulement de la main le danger. Et maintenant que la chasse va s'engager, que les aboiements des chiens font trembler les arbres, la terre et les rochers, et que notre âme en est émue, toi, tu hésites, tu ne veux pas être des nôtres !

ALTGHER.

Ne sais-tu pas qu'à cette heure j'ai coutume de prier le Seigneur?

Alors, j'attendrai.

ALIGHER.

Ne sais-tu pas que c'est dans la solitude que j'ai coutume de prier le Seigneur?

LE JEUNE HOMME

Alors, dis moi, quand dois-je venir te chercher?

ALIGHER.

Ce soir, lu me retrouveras à cette même place.

LE JEUNE HOMME

Par le Di(>u vivant, viens avec moi, je t'en prie ; viens, sans toi je ne saurais plus tirer. Nous irons sur ce sommet uu, où se forment les cristaux et où bondissent les chè-

Très sauvages. — - Viens! les chasseurs disent que de là on voit le monde entier.

ALIGUER.

D'ici aussi on peut voir le monde entier !

LE JEUNE HOMME

Comment ?

ALIGHER.

En fermant les yeux et en humiliant son esprit devant le Seigneur.

LE JEUNE HOMME

Ils ont de nouveau sonné du cor. Adieu ! Et maintenant en avant, à travers ces précipices, vers ces hauteurs, au milieu de ces nuages. Aligherl je regrette de tout mon cœur que tu ne viennes pas avec moi!

ALIGHER.

Ne te penche pas tant... retiens-toi aux hranches... je te vois cependant... je te vois... ne te tourne donc pas vers moi... attention, là-bas, vers la cascade.

Mais déjà il ne m'entend plus. Il vole tel que l'oiseau qui ne pèse pas vers la terre. — A la première aurore de l'existence, l'enfant, léger, souple, insouciant, joue, semblable à ces esprits que la mort n'approchera plus. Mais eux, ils connaissent les mystères de la vie. Lui, il n'a pas même conscience de la vie. De même que l'éther qui remplit l'infini peut se condenser en masses sombres ou en soleils brillants, ou bien flotter encore, vapeur légère, dans l'espace, il peut devenir tout ou n'être rien ; élu des cieux, ou proie des enfers !

(Elevant ses mains. J

Père céleste ! en nos jours, tes voies sur notre terre se sont obscurcies ! Ta face s'est recouverte d'un nuage. Les hommes te cherchent de nouveau et ne peuvent te trouver. Mais toi, à l'horizon tu te lèves, tu grandis. Pourquoi re-

gardent-ils toujours au haut du ciel? Ah ! s'ils regardaient à leur horizon ! — Père céleste ! ce moment de transition est pour leurs yeux un terrible crépuscule, pour leurs pensées une terrible tentation, pour leurs cœurs une terrible douleur ' Si tu ne l'abrèges pas, beaucoup d'entre eux périront !

(Il s'agenouille.)

Je te prie. Seigneur, pour celui dont tu m'as confié l'âme. — Écoule le témoignage que je lui rends. Sans cesse et à son insu, cette âme se fraye un chemin vers ton ciel.

Le germe de toute beauté, ton étincelle, brûle dans ses profondeurs ; mais te corps, tel qu'un brouillard épais, l'entoure de toutes parts. — A travers ce brouillard, l'esprit sur lequel je veille te cherche!

Mais, ce qu'il ne sait pas encore , c'est que tu es aussi présent au dedans de lui-même, toi, qu'il voit au-dessus de lui, toi, qu'il reconnaît au-dessous. Tardonne-lui donc. Seigneur, s'il languit après toi !

Et me voilà triste jusqu'à la mort, Seigneur, car voilà que passe l'instant de son innocence, — car bientôt son c(Rur se déchirera par la lutte du bien et du mal, source unique et douloureuse de la vertu. — Souviens-toi de moi. Seigneur ! Aie pitié de moi en ayant pitié de lui !

(U incline son front jusqu'à terre.)

^ Et je ne te demande pas. Père céleste, de lui enlever quelques-uns des soucis de la vie. — Je sais qu'à l'instar de tous les exilés dans ce monde, qui, à travers ce monde, retournent vers toi, il doit traverser l'épreuve de l'erreur, (juand l'heure de la tentation sonnera. — Que ta volonté soit faite, frappe-le du lléau de la douleur, qu'il soit abaissé parmi les hommes, qu'on le charge de chaînes, que son corps souffre le ma' lyre. Pourvu que tu lui épargnes la bonté de la bassesse, que tu le sauves de la nuit éternelle de l'esprit. Laisse-moi l'avertir dans ses derniers instants. Que cette nuit m'obéisse! lorsque en ton nom je lui com-

Lp] POKME INACHEVÉ

manderai; que les vents des vallées et les vapeurs des torrents accourent à moi, et j'en formerai d'éphémères figures, et j'inspirerai ma pensée au rêve qui ne vivra pas jusqu'à la prochaine aurore !

Mais en lui sera ton éternelle vérité, et la vérité transitoire de cette terre.

Et celui que j'aime se souviendra un jour de ton éternelle vérité, et, tu le sauveras. Seigneur!

(Long silence.) l.K JEUNE HOMME, survenant.

Qu'est-ce? encore à la même place, sous ce même sapin, et encore à prier? Donne-moi la main; relève-toi.

ALIGHER.

Et toi, te voilà si vite de retour, Henri ?

LE JEUNE BOMME

Est-ce que tu rêves? Ne t'ai-je pas quitté au lever du soleil, et maintenant, regarde ! il se cache de l'autre côté du ciel, derrière la crête de ces rochers. — Si vite? — Et de|)iiis que je t'ai quitté, j'ai traversé trois fois le glacier d'Hewaldyne, j'ai été au sommet de ces montagnes et du fond de ce ravin, j'ai par trois fois sonné du cor ; tu as dû m'entendre?

ALIGHER.

C'est vrai... — Déjà le soir.

LE JEUNE HOMME

Le jour a donc passé pour toi comme un instant?

ALIGHER.

Heureux celui dont la vie s'écoule ainsi: — il vit dans réteriiité ! Mais que t'est-il arrivé'^ que signifie ce sang sur ta poitrine et sur la poignée de ton couteau ?

LE JEUNE HOMME

Oh ! peu s'en est fallu que je ne périsse. — Ce n'est pas le

sang d'une légère chevrette ou d'un innocent chamois. Écoute, et marchons en suivant notre chemin, car j'ai expédié les chasseurs en avant, et nous aurons de la peine à les atteindre avant que la nuit ne soit venue.

Al.IGHER.

Je te suis.

LE JEUNE HOMME

Eh bien! écoute! J'ai fait feu sur une chèvre sauvage; elle a roulé du bord jusqu'au fond d'un précipice. J'appelle mes Tyroliens, je leur montre l'endroit, mais ils n'avaient pas été présents, ils n'avaient rien vu ! il me faut donc descendre moi-même chercher ma proie. Nous étions trois, faisant de longs détours, cherchant un passage, toujours plus bas, jusqu'à d'épaisses forêts, de grandes forêts de sapins. — Nous avançons, et voilà que quelque chose se débat au milieu du fourré, juste devant nous, pas plus loin qu'une portée de fusil, peut-être un daim, peut-être un cerf. — Je regarde, j'avais oublié de charger. — Je saisis une cartouche. — Au même moment, un ours sort des buissons; il se lève; il flaire; — il nous a vus! Mes hommes aussitôt tirent ensemble ; — leurs balles écorchent à peine la peau de l'ours. Debout, et en rugissant, il s'avance sur nous. — Eux de crier après moi et de lâcher pied; — et ils crient encore et grimpent, autant qu'ils ont de souffle, sur les branches d'un sapin. Je restai seiij, je ne sais pourquoi, — car quelle gloire l'homme peut-il retirer d'une lutte avec un animal; je ne sais pourquoi, mais j'avais honte de fuir. Mes pères, ni de la chasse ni du champ de bataille,, ne s'enfuyaient jamais. Je jette mon fusil , — j'arrache mon couteau du fourreau; — et déjà le roi velu des forêts pèse sur ma poitrine. — Comme un homme, il veut m'entourer de ses bras ; il m'enfonce ses griffes dans la chair vive. Aussitôt je le frappe à la poitrine, et le frappe encore ! Il ne se renverse qu'au troisième coup; — je tombe en même temps

T,E POËME IXACIIIOVE

que lui; mais il gisait déjà sous moi, sans vie! Alors je jette un regard de mépris sur mes chasseurs, et je leur abandonne la peau du vaincu en souvenir de leur làclieté !

ALIGHER.

Le Seigneur t'a préservé ; — as-tu rendu grâce au Seigneur?

LE JEUNE HOMME

Pas en paroles ; mais avec tout le sentiment de mon cœur, quand je me relevai, me secouai, et, content de vivre, levai les mains au ciel !

ALIGHER.

Il y a des moments où le Seigneur n'exige pas de nous davantage!

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