UN JUIF
Je prépare les cordes, citoyen.
LÉONARD
Tu fais bien, — car celui qui ne tombera pas sous le fer dans le combat, périra par la corde!
LE JUIF
Bon citoyen Léonard, l'affaire est-elle décidée pour demain?
LKOx\ARD.
Celui d'entre nous qui est le plus puissant par la pensée et la parole, t'appelle par ma Yoix. — Il t'attend et répondra lui-même à ta question.
LE JUIF
Je te suis, — et vous tous, au travail ! Jankel, surveille-les.
CHŒDR DES JUIFS.
Cordes et poignards, sabres et bâtons, œuvres de nos mains, vous apparaîtrez pour leur destruction. Dans les campagnes, ils égorgeront les seigneurs; aux arbres des jardins et des forêts, ils les pendront et le massacre achevé, ù notre tour, nous égorgerons et nous pendrons les massacreurs.— Les méprisés se lèveront dans leur colère, recouverts de la gloire de Jéhovah!
Son Verbe est la vie et son amour pour nous, c'est la mort pour tous. — Crachons par trois fois sur leur perdition, — par trois fois anathème sur eux I
(Une tente, des verres et des bouteilles en désordre./
PANCRACE
Ils étaient là cinquante, il y a peu d'instants, assemblés dans une joyeuse orgie, et, à chacune des mes paroles, ils hurlaient: Bravo! — mais un seul a-t-il saisi la portée de mes pensées? — a-t-il compris où aboutit la route à l'entrée fiel laquelle ils se précipitent bruyamment. 0 fervide imitatorum ipecvs,
(Entrent Léonard et le Juif.)
Connais-tu le comte Henri ?
LE JUIF
Grand citoyen, je le connais de vue seulement, mais je ne lui ai jamais parlé. — Une fois, je m'en souviens, allant à la Fête-Dieu, il m'a crié : « Hors du chemin, » et m'a jeté un regard de maître,— aussi dans mon anie lui ai-je voué un nœud coulant.
PANCRACE
Demain, avant lé jour, tu iras le trouver, et tu lui diras que je veux lui parler moi-même secrètement, la nuit.
LE JUIF
Combien me donnerez-vous d'hommes? Il serait imprudent d'aller seul.
PANCRACE
Tu partiras seul.— Mon nom sera ton escorte ; ton appui, le poteau auquel vous avez pendu hier un baron.
LE JUIF
Ouf!
212 LA COMlrlDIE INFERNALE
PANCRACE
Ta lui annonceras que je serai chez lui, après-demain, à minuit.
LE JUIF
Et s'il m'enferme, ou me fait rouer de coups?...
panchace.
Alors tu deviendras martyr de la cause du peuple.
LE JUIF
Tout, tout, pour le peuple, [a part.) Aïe! aïe !...
l'ANCRACE.
Bonne nuit, citoyen.
(Le Juif sort.)
Pourquoi ces délais, ces demi-mesures, cette entrevue? Pourquoi traiter? Lorsque je t'ai juré admiration et obéissance, c'est que j'ai cru que tu étais le héros des extrêmes, l'aigle qui vole droit au but, l'homme qui joue sur une carte sa destinée et celle des siens.
PANCRACE
Tais-toi, enfant.
LÉONARD
Tout est prêt. — Les Juifs ont forgé le fer et préparé les cordes; la foule crie, elle demande un ordre; — donne-le cet ordre, et avec la rapidité de l'éclair, l'étincelle deviendra flamme et se changera en foudre.
PANCRACE
Le sang te mon'e au cerveau, — c'est le résultat de la jeunesse, — tu n2 sais p !S la contenir et tu appelles cela de l'enthousiasme.
LÉONARD
Pense à ce que tu fais; — les aristocrates, réduits à l'iin-
puissance se sont enfermes (l;nis les remparts de la Trinité et attendent notre arrivée comme le condamné attend le couteau de la guillotine. — En avant, maître ; en avant, et ils sont perdus !
l'A NCR ACE.
Peu importe le moment! leur corps est use par les plaisirs, leur intelligence par l'oisiveté; — aiijourtriiui ou demain ils doivent succomber.
Qui crains-tu? qui t'arrête?
PANCRACE
Personne, ma volonté seule.
LÉONARD
Et je dois lui obéir aveuglément?
PANCRACE
Tu l'as dit, aveuglément.
LÉONARD
Tu nous trahis !
PANCRACE
Comme le refrain d'une chanson, le mot trahison est au bout de chacun de les discours. — Plus bas, car si on nous entendait. . .
• LÉONARD
Il n'y a point d'espions ici, et puis...
PANCRACE
Et puis rien, si ce n'est une demi-douzaine (h balles i[ue je serais obligé de loger dans ta poitrine pour avoir osé élever la voix en ma présence.
(S'approchaut de lui.)
- Crois-moi, reste tran(iuille.
Je me suis emporté, je l'avoue; mais je ne redoute pas le châtiment. Si ma mort doit servir d'exemple, inspirer le respect de notre cause, condamne-moi.
PANCRACE
Tu es plein de vie, d'espérance et de foi ; — tu es le plus heureux des hommes, — je ne veux pas ta mort.
LÉONARD
Que dis-tu?
PANCRACE
fl Pense davantage, parle moins, et tu me comprendras un jour. — As-tu envoyé au magasin pour deux mille cartouches?
LÉONARD
J'ai envoyé Deytz avec une escorte*
PANCRACE
Et la collecte des cordonniers est-elle rentrée dans notre caisse?
LÉONARD
■ Tous ont donné avec enthousiasme ; ils ont apporté cent mille florins.
PANCRACE
Demain je les inviterai à souper. — As-tu entendu dire quelque chose de nouveau du comte Henri?
LÉONARD
Je méprise trop les aristocrates pour ajouter foi à ce qu'on pourrait dire de lui. — Les races qui tombent n'ont plus d'énergie; elles ne doivent ni ne peuvent en avoir.
Il rasseinble cependant ses hommes, et, confiant dans leur attachement, il compté faire le siège du fort de la Trinité.
LA COMEDIE INFERNALP:
LÉONARD
Qui pourrait nous résister? l'idée du siècle n'est-cUe pas incarnée en nous?
PANCRACE
Je veux le voir, le regarder en face, — pénétrer le secre de son àme,— je veux l'attirer à nous.
LÉONARD
C'est un aristocrate enragé.
PANCRACE
Mais un poëte on même temps. — Maintenant, laisse-moi seul.
LÉONARD
Tu me pardonnes, citoyen?...
PANCRACE
Dors en paix; — si je ne t'avais pardonné, tu dormirais déjà du sommeil éternel.
LÉONARD i
Il n'y aura donc rien demain ?
Bonne nuit et d'heureux songes.
(Léonard sort.)
Écoute, Léonard!
LÉONARD (rentrant).
Citoyen, chef?
PANCRACE
Après-demain, dans la nuit, tu viendras avec, moi chez le comte Henri.
LÉONARD
C'est bien.
(n sort.)
PANCRACK (seul).
Pourquoi l'audace de cet homme me trouble-t-elle, — moi, chef de tant de milliers d'hommes?... Ses forces sont nulles on comparaison des miennes, — quelques centaines de paysans qui croient en lui et lui obéissent avec l'attachement aveugle de l'animal domestique. — C'^st une misère, ce n'est rien... Pourquoi donc désiré-je tant le voir, le subjuguer?... Mon esprit aurait-il rencontré son égal, et se verrait-il arrêté dans son élan? — Ce dernier obstacle, il faut le renverser, et puis, après?... Oh! ma pensée tu peux faire illusion à d'autres, mais non pas à toi-même !... 0 misère ! et pourtant tu connais ton but et tu es souveraine maîtresse du peuple; tu concentres en toi la volonté et la puissance de tous! Ce qui est un crime pour d'autres est une f^loire pour toi; à des êtres infimes, inconnus, tu as donné \m nom ; tu as inspiré une croyance à des hommes abrutis et sans intelhgence; — tu as créé un monde nouveau et à ton image, et tu serais hésitante? Tu douterais de toi-même? Non ! non! cent fois non! — Tu es sublime!
(Abîmé dans ses réflexions, il tombe sur une chaise.)
(Une foret, des tentes, une prairie au milieu de laquelle s'élève une potence. — Des feux. — Des tonneaux. — La foule.)
l.E COMTE.
(Enveloppé dans un manteau noir, le bonnet rouge sur la tète. — Il entre tenant le néophyte par le bras.)
. . . N'oublie point !
LA COIMKDIl': INFERNAI^K
LE JUIF (bas).
Excellence, je vous ramènerai sain et sauf sur l'honneur ! je ne pense pas vous trahir.
LE COMTE
Un geste, un signe suspect, et je te brûle la cervelle; — je ne me soucie guère de ta vie pui.^'que je joue la mienne.
LE JUIF
Aïe, aïe ! Vous me serrez le poignet comme dans un étau. Que dois-je faire?
LE COMTE. -
Me parler comme à une connaissance, comme à un ami nouvellement arrivé . Quelle est cette danse?
LE JUIF
La danse des hommes libres.
(Hommes et femmes dansent et chantent autour de la potence.) CUŒUR.
Du pain, du travail, du bois pour l'hiver, du repos pour rétél'. Hourra ! hourra !
Dieu n'a pas eu pitié de nous, hourra ! hourra! hourra!
Les rois n'ont pas eu pitié de nous, hourra! hourra î
Les seigneurs n'ont i)as eu pitié de nous, hourra ! hourra !
Nous en avons assez de Dieu, des rois et des seigneurs, hourra ! hourra !
LE COMTE (à une fille).
J'aime à te voir si fraîche et si gaie,