QUATRIÈME VOIX
Les fils de Cham boivent à ta santé, monseigneur, — ils te demandent grâce et merci.
CUŒUR DES PAYSANS (en passant).
Ce vampire suçait notre sang et nos sueurs. — Aujourd'hui nous le tenons et nous ne le lâcherons plus. Par le diable, tu vas mourir haut et court; comme il convient à un grand seigneur, tu seras élevé au-dessus de tous !
Aux maîtres oppresseurs la mort! pour nous, allâmes, pour nous, fatigués et pauvres, manger, boire et dormir, voilà ce qu'il nous faut!
Vos cadavres, messcigneurs, seront couchés nombreux, comme les gerbes dans les champs. Vos châteaux voleront en débris, comme la paille et le grain battu en grange ; — de par nos faulx, nos haches et nos fléaux, frères, en avant!
LE COMTE
A travers cette foule, je n'ai pu distinguer son visage.
LE JUIF
C'est peut-être un parent ou un ami de Votre Excellence.
LE COMTE
Lui, je le méprise, et vous autres, je vous hais. Qui sait? la poésie jettera peut-être un jour un reflet d'or sur tout cela. En avant, Juif! marche ! marche donc !
(Ils disparaissent dans les broussaille?.)
(Une autre partie de la forêt. — Des feux sur un monticule; une réunion d'hommes avec des torches.)
LE COMTE
(Au bas du monticule, sortant d'un fourré avec le néophyte.)
Les branches et les épines ont mis en pièces mon bonnet rouge. — Quelles sont ces flammes rousses, pareilles à des feux d'enfer, qui s'élèvent entre ces arbres, comme entre deux murailles, au milieu de ténèbres amoncelées ?
LE JUIF
Nous nous sommes égarés en cherchant le val-de Saint- Ignace. — Rentrons dans la forer. C'est ici que Léonard accomplit les rites du culte nouveau.
I,E COMTE (avançant).
En avant donc, c'est justement ce que je voulais voir, — ne crains rien, personne ne nous reconnaîtra.
LA COMKDIE INFERNALE 225
LE JL'JF.
Attention !... avançons lentement.
LE COMTR.
Partout les décombres d'un édifice colossal, qui a duré sans doute des siècles avant de crouler, — partout gisent brisés, ogives, piliers, cbapiteaux, statues mutilées, sculptures, tijèdes et fleurs, ornement des voûtes gothiques.
Sous mes pieds, en ce moment, a brillé un débris de \\r trail, — on aurait dit la tête de la Vierge sortant de l'ombre pour un instant; — de nouveau tout est sombre,— regarde, ici une arcade écroulée, là une grille à demi enfouie dans le sable et les pierres... Une torche vient de projeter d'en haut sa lumière, et j'aperçois un guerrier de pierre dormant sur les débris d'une tombe, — où suis-je donc, Juif?
LE JDIF.
Pendant quarante jours et quarante nuits nos gens ont été ici à l'œuvre, — ils ont détruit la dernière église dans ces contrées, nous traversons justement le cimetière.
LE COMTE
Vos chants, hommes nouveaux, remplissent mon cœur d'amertume !
Devant moi, derrière moi , de toutes parts se pressent de sombres figures, et secouées par le vent, des lueurs et des ombres passent sur cette foule, comme une nuée d'esprits.