‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 87 sur 105 · DES VOIX DERRIÈRE LES BRODSSAILLES · texte numérisé non relu

DES VOIX DERRIÈRE LES BRODSSAILLES

Marie et notre sabre? Vive notre maître!

LE COMTE

Mes fidèles, à moi !

Adieu, citoyen, — à moi, mes amis, — Jésus et Marie !

(Nuit. — Broussailles. — Arbres.) PANCRACE (à ses gens).

Mettez-vous face contre terre, — gardez le silence, — pas de feu, même pour allumer une pipe, — et si je tire, au premier coup, accourez à mon aide;— sinon, attendez jusqu'au jour.

Citoyen, une dernière fois encore, je te conjure.

PANCRACE

Toi, blottis-toi sous cet arbre et dors.

LÉONARD

Laisse-moi au moins t'accompagner. — C'est un seigneur, un aristocrate, on ne peut se fier à lui.

PANCRACE (lui faisant signe de rester).

La vieille noblesse tient parfois parole !

LA COMÉDIR INFERNALE 237

(Une vaste salle. — Portraits de dames et de chevaliers. — Au fond un pilior auquel est suspendu un ccusson portant des armoiries. — Le comte Q>t assis à une table de marbre. — Une lampe, des pistolets, un sabre cl ime pendule devant lui. — En face une autre table avec des coupes en arj.'at et des amphores.)

LE COMTE

Jadis, à la même heure, au milieu de pareils dangers et de pensées semblables, le dernier Crutus vit apparaître le génie de César.

J'attends aussi une vision semblable. •Dans quelques instants, un homme sera devant moi, c^jni n'a pas de nom, qui n'a pas d'aïeux, qui n'a pas d'ange gardien, — surgi du néant, — et qui ouvrira peut-être une ère nouvelle, si jr ne l'écrase et ne le replonge dans le néant.

0 mes ancêtres ! donnez-moi ce qui vous a rendu les maîtres du monde. — Mettez vos cœurs de lion dans ma poitrine; que l'austère majesté de vos fronts se reflète sur mon visage ; que la foi en le Christ et son Église, foi aveugle, indomptable, brûlante, inspiration de vos œuvres sur la terre et votre espérance dans les cieux, se rallume en moi, — et je porterai le fer et la flamme, au milieu de ces fils de la terre, moi, fils de cent générations, dernier héritier de vos pensées et de vos vertus, de votre vaillance et de vos fautes.

(Minuit sonne.)

Maintenant, je suis prêt.

UN SERVITEUR ARMÉ (entrant).

Excellence, l'homme qui devait venir est arrivé et attend.

LE COMTE

Qu'il entre. (Le domestique sort).

PANCRACE (entrant).

Salut, monsieur le comte. Ce titre résonne étrangement sur mes lèvres.

(Il s'asseoit, ôte son bonnet rouge et son manteau, puis regarde fixement le pilier auquel sont suspendues les armoiries.)

LE COMTE

Vous avez eu confiance en l'honneur de ce foyer, — merci, d'après l'antique usage, je bois à votre santé.

(Il lui offre une coupe.)

En vos mains !

PANCRACE

Si je ne me ^rompe, cet emblème rouge et bleu s'appelle armoiries dans le langage des morts. Ces hochets ont disparu déjà de la surface de la terre. (H boit.)

Ils ne tarderont pas à reparaître. Dieu aidant.

PANCRACE (tenant la coupe en main).

Voilà bien la noblesse de vieille souche, toujours sûre d'elle-même, orgueilleuse, opiniâtre, bouffie d'espérances, terrible comme ce cadavre de la fable, disputant avec les croque-morts au bord de la fosse, — avec cela, n'ayant ni sou ni maille, ni armes ni soldats, croyant ou feignant de croire en Dieu, parce qu'elle n'a plus de foi en elle-même! ! I Mais montrez-moi donc ces foudres du ciel, qui doivent nous écraser, ces légions d'anges envoyées pour vous défendre?

(Il boit.)

LE COMTE

Tes paroles ne sont pas sérieuses, — l'athéisme est une formule vieillie,— et j'attendais de toi quelque chose de plus nouveau.

PANCRACE

Tes paroles ne sont pas sérieuses, — ma foi est plus forte,

LA COMb:DlE INFERNALE 239

plus profonde que la tienne. Le cri qu'arrache le désespoir et la douleur à des milliers d'hommes, la faim des ouvriers, la misère dos paysans, le déshonneur de leurs filles et de leurs femmes, l'abaissement de l'humanité, courbée sous les préjugés, exténuée de doutes et de craintes, enchaînée dans des habitudes bestiales, — voilà mon symbole de foi, — et pour aujourd'hui, mon Dieu, c'est ma pensée, c'est ma puissance, — et cette puissance rendra aux hommes leur dignité et leur donnera du pain à jamais.

LE COMTE

Et mi force à moi vient de ce Dieu qui donna le pouvoir à mes aïeux.

Ce qui ne t'empêche pas de servir le diable! Mais laissons ces discussions aux théologiens, s'il existe encore quelque pédant de cette espèce dans ces contrées; — venons au fait.

LE COMTE

Que me veux-tu donc, sauveur des peuples, citoyendieu ?

PANCRACE

Je suis venu à toi, car je voulais te connaître d'abord, puis te sauver .

LE COMTE

Merci pour l'un, — quant à l'autre, fie-toi à mon sabre.

PANCRACE

Ton sabre ! ton Dieu ! vains fantômes ! ne sais-tu pas que des milliers de voix t'ont condamné, que des milliers de bras vont te saisir? — Il te reste quelques arpents de terre qui ne suffiront pas à recouvrir vos morts, — tu ne peux résister que quelques jours à peine. Où sont vos armes, vos vivres, vos munitions? où est votre courage enfin?... si j'étais à ta place, je sais ce que j'aurais à faire.

LE COMTE

J'écoute, et tu vois avec quelle patience.

PANCRACE

Eh bien I moi, comte Henri, je dirais à Pancrace : Alliance, soit ! je congédie mon bataillon, le seul qui me reste, j'abandonne le fort de la Trinité, et je garde mon titre et mes biens, dont tu me garantis l'intégrité par ta parole. — Quel est ton âge, comte?

Trente-six ans, citoyen.

PANCRACE

Quinze ans de vie, tout au plus ! car des hommes comme toi meurent tôt, — ton fils est plus près de la tombe que de la jeunesse. Une exception ne nuit point à l'ensemble. Reste donc le dernier noble d'ans ces contrées, —règne dans ton manoir, fais peindre les portraits de tes ancêtres et sculpter leurs armes, et ne t'inquiète plus des misérables de ta caste. — Laisse passer la justice du peuple.

(Il remplit une autre coupe. J

A ta santé l dernier comte !

LE COMTE

Chacune de tes paroles est une insulte, — cherches-tu par hasard, si, au jour du triomphe tu trouverais en moi un esclave docile ? Assez, Pancrace, assez ! je ne puis le payer de discours semblables, — ma parole, comme une Providence, veille sur toi.

PANCRACi:.

L'honneur, —l'honneur chevaleresque entre cette fois en scène! — C'est un chifTon usé auprès de la bannière humanitaire ! Oh! je te connais, je te pénèlrc, — jtiein de vie, tu épouses un cadavre, — tu voudrais croire encore aux castes, aux reliques, au mot de patrie ! Mais dans le fond de ton

âme, tu sais que les frères ont mérilé leur cliùtimont, et avec le châtiment, l'oubli.

LE COMTE

Et toi et Ics^liens, qu'avez-vous mérité?

La victoire et la vie! Je ne reconnais qu'une loi et je m'incline devant elle, — celle qui entraîne le monde dans des sphères toujours plus hautes. Cette loi du progrès est votre condamnation, elle vous crie par ma bouche : « 0 vous tous vieilhs, pourris, repus, pleins de mangeaille et de boisson, faites place aux jeunes, aux affamés et aux robustes. — Mais je voudrais te sauver, — toi seul.

LE COMTE

Sois maudit pour ta pitié ! Je te connais aussi, toi et ton monde nouveau. J'ai va dans les ombres de la nuit les danses de ta populace, — de ces hommes dont les tètes courbées te servent de marche-pied. J'ai vu tous les crimes du vieux monde, habillés à neuf, entonnant une chanson nouvelle, mais qui Unira par le refrain séculaire : de la chair, de l'or et du sang ! — Mais toi, tu n'y étais pas, tu ne daignais pas descendre au milieu de tes enfants, car tu les méprises au fond de ton àme. Encore quelques moments, et si tu gardes ta raison, tu te mépriseras toi-même !

Va, laisse-moi !

(U s'asseoit au pied du pilier où pendent ses armoiries.) PANCRACE.

Mon monde n'a pas encore acquis son développement, c'est vrai. — Ce géant n'a pas atteint sa croissance, il a besoin de nourriture, de bien-èlre : mais les temps viendront.

(Il se lève, s'apprrche du comte et s'appuie contre le pilier.l

Viendra le moment oii ce monde aura conscience de lui-

même, et dira : — Je suis ! . . . et pas une autre voix dans l'univers entier ne pourra répondre : — Je suis aussi !

LE COMTE

Et ensuite ?

De cette génération, qui marche et se développe sous la puissance de ma volonté, surgira une race nouvelle, définitive, toute-puissante. Pour la première fois de tels hommes auront paru sur la terre . Ils seront libres et maîtres du globe d'un pôle à l'autre; — le monde ne sera qu'une seule cité florissante, une seule demeure de bonheur, un seul atelier d'industrie et de richesse.

LE COMTE

Tes paroles mentent, — mais ton visage impassible et froid ne ment pas, — l'enthousiasme n'y éclate point.

PANCRACE

Ne m'interromps pas; — bien des hommes m'ont demandé à genoux de telles paroles, et j'en ai été avare. C'est alors qu'apparaîtra un Dieu qui ne craindra plus la mort, — un Dieu auquel le labeur et les douleurs des siècles auront arraché tout voile, un Dieu pris d'assaut dans le ciel môme par ses enfants, jetés par lui sur la terre, mais qui ont grandi et ont droit à la vérité, — le Dieu de l'humanité va se révéler.

LE COMTE

Depuis des siècles il nous est connu, et l'humanité est déjà sauvée par lui.

PANCRACE

Qu'elle se contente donc d'un salut pareil, — de deux mille ans de misère qui s'écoulent depuis sa mort sur la croix .

LE COMTE

Ne blasphème point! J'ai vu cette croix dans Borne l'éter-

nelle, plantée sur les ruines de mondes plus puissants que le tien, — cent dieux semblables à ton dieu gisaient à ses pieds, terrassés dans la poussière sans oser lever leurs têtes foudroyées, — et la croix, debout sur les hauteurs, les bras étendus de l'Orient au Couchant, le front dans les splendeurs du soleil, dominait le monde et lui révélait son maître !

PANCRACE

C'est un vieux conte, et qui sonne creux comme ton écusson.

(Il secoue un trophée de vieilles armures.)

Mais depuis longtemps tes pensées me sont connues. — Écoute, si tu sais chercher et atteindre l'infini, si tu aimes la vérité de toute ton âme, si tu es un homme selon l'humanité et non à l'image de contes d'enfants, ne laisse point passer ce moment de salut; le sang que nous verserons aujourd'hui ne laissera plus de traces demain, — je te parle pour la dernière fois; — si tu es tel que tu semblais l'être jadis, lève-toi, quitte cette maison, et suis-moi.

LE COMTE

Frère du vieux serpent !

(Il se lève et marche par la chambre.)

Vains songes, qui pourrait les réaliser? le premier homme est mort dans le désert, — le paradis est perdu à jamais !

PANCRACE (à part).

J'ai touché droit au cœur. — J'ai réveillé le nerf de la poésie.

LE COMTF.

Le progrès! le bonlieur du genre humain!... moi aussi un jour, je l'ai espéré, — ah! prenez ma tête, pourvu. . . mais non, c'en est fait ! il y a deux siècles, cent ans peutêlre une entente était possible, mais aujourd'hui, il faut

2ii LA COMKDIE INFERNALE

nous entr'égorger, car il ne s'agit plus désormais pour vous que d'un changement de race.

PANCRACE

Malheur aux vaincus!... n'hésite point, — dis seulement une fois : malheur aux vaincus, et sois vainqueur avec nous!

LE COMTE

Connais-tu toutes les chances du destin? — et le destin lui-même t'est-il jamais apparu visible la nuit, à l'entrée de ta lente, te consacrant de sa main de géant?... Ou bien as-tu entendu sa voix au milieu du jour, lorsque tous dormaient accablés de chaleur, et que seul tu veillais en songeant, pour oser me menacer ainsi d'une victoire certaine! homme d'argile comme moi, que peut abattre la première balle venue, le premier coup de sabre !

PANCRACE

Ne te livre à aucune folle illusion ! ni le fer ni le plomb ne m'atteindront, tant qu'un seul de vous résiste à mon œuvre, — et ce qui adviendra plus tard ne vous regarde plus.

(L'horloge sonne.)

Écoute, le temps se raille de nous. — Si tu es las de la vie, sauve au moins ton llls.

LE COMTE

Son âme pure est certaine du salut dans le ciel, ici-bas il partagera le sort de son père .

(Il met sa tète dans ses mains.) PANCRACE .

Tu refuses?

(Moment de silence.)

Tu te tais, — tu médites, — la méditation convient au bord de la tombe.

LE COMTh.

N'approche point du mystère, qui s'accomplit dans les

prvjfonileurs do 111:^11 îinio, bien au delà des limites, que ta ijcnsée peut atteindre; — le monde du corps t'appartient, nourris-le, abreuve-le, mais ne t' élève pas plus haut. — Va-t-en ! va-t-en ! laisse-moi !

PANCRACE

Vassal obstiné d'une seule pensée, d'une seule forme, poëte étroit, guerrier pédant, honte à toi ! — Regarde-moi, — les pensées et les formes, c'est de la cire molle entre mes doigts.

LK COMTE

C'est en vain, — tu ne me comprendras jamais, — car chacun de tes pères est mort ignoré pour être jeté dans la fosse commune, comme une chose inerte, et non comme un homme doué d'intelligence et de force.

(Il montre les portraits de ses ancêtres.)

Vois ces figures, la pensée de la patrie, du foyer, de l'honneur, pensée ennemie de la tienne, se ht dans les rides de leurs fronts. Cette pensée qui fut en eux, vit aujourd'hui en moi, — mais toi, homme de rien, dis-moi oij est ton foyer ? — Chaque soir tu dresses ta tente sur les ruines d'une maison étrangère, et tu la plies le matin pour aller camper plus loin. Tu ne connais point de foyer, et tu n'en connaîtras pas tant que je trouverai cent hommes qui répéteront après moi : « Gloire à nos pères ! »

PANCRACE

Oui, gloire à tes pères sur la terre et dans les cieux ! En vérité, ils peuvent se glorifier.

Vois ce staroste, il tirait aux vieilles femmes comme aux moineaux, et tout vivants, faisait griller les Juifs. ^- Celuilà, avec les sceaux en main, grand chancelier, falsifiait les actes, bridait les archives, achetait les juges, et, par le poison, hâtait les héritages ; de là tes terres, tes rentes et ta

puissance. — Cet autre^ brun, aux yeux brillants, semait l'adultère dans la maison de ses amis; cet autre, avec la Toison d'or et son casque italien, a servi l'étranger. Celte belle châtelaine, pâle aux cheveux noirs, se livrait à son page, — cette autre lit une lettre de son amant, sourit et at'end la nuit. — Cette autre encore, avec cet épagneul sur sa robe d'or, était la maîtresse d'un roi. — De là, vos généalogies non interrompues et sans tache. — J'aime ce gaillard en justaucorps vert. Il ne faisait que boire et s'enivrer avec les gentilshommes, ses frères, et envoyait ses paysans en compagnie de ses chiens chasser le cerf. Folie et oppression partout ! voilà votre sagesse et votre force !

Mais le jour du jugement est proche, et en ce jour, je le jure, je n'oublierai aucun de vous, aucun de vos ancêtres et aucune de vos gloires !

LE COMTE

Tu te trompes, fds de manant ! Toi et les tiens existeriezvous, si nos ancêtres ne vous avaient nourris de leur pain, défendu de leur bras; et lorsque d'un Iroupeau de brutes vous devîntes des créatures humaines, ils vous construisirent des églises et des écoles, partageant avec vous tout, sauf les dangers de la guerre, parce qu'ils savaient que vous n'étiez pas fait pour la guerre. Tes paroles. Pancrace, se brisent contre leur vieille gloire, comme jadis le glaive des païens se brisait contre leurs armures. Elles ne troubleront même pas la paix de leurs cendres, elles se perdront dans l'air comme les hurlements d'un chien enragé qui court en répandant sa bave et expire sur le bord du chemin. — Et maintenant, il est temps de nous quitter,— mon hôte, sors libre!

PANCRACE

Au revoir, sur les remparts de la Trinité, et lorsque vous n'aurez plus ni poudre ni balles. . .

y I.E COMTE.

Eh bien, nous nous rapprocherons à la distance de nos épées. — Au revoir !

PANCRACE

Nous sommes deux aigles de la même espèce, mais ton nid est brûlé par la foudre.

(Il prend sgn manteau et son bonnet rouge.)

En quittant ce seuil, je laisse la malédiction due à la sénilité, — je te voue, toi et ton fds, à la destruction !

LE COMTE

Holà, Jacob !

(Jacob entre.)

Reconduisez cet homme aux avant-postes.

JACOB

Ainsi Dieu me vienne en aide !

(Ils sortent.)

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