LX1I
Cibo > né à Rhodes d'une famille patricienne, avait fait ses premières armes sous les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il s'était signalé en Italie dans toutes les guerres de son temps, et avait embrassé avec ardeur la cause de René. Comme il était aussi beau que vaillant , le bon roi , qui se plaisait aux devises , lui avait donné un bouclier sur lequel était représenté un paon avec cette légende : beauté qui passe tout. Cibo s'en était armé au tournoi d'Othon Carraccioli, aux grands applaudissements des dames; mais dans les combats il n'avait d'autre cri de guerre que le mot : Ubertas.
La lutte inégale, que le roi de Sicile soutenait depuis cinq années avec une héroïque constance, approchait de son terme. Renfermé à Naples, il ne pouvait plus tenir la campagne contre son redoutable rival. La fidélité des seigneurs , les plus dévoués à son parti, était devenue chancelante, et l'infâme trahison de Caldora avait dispersé sa dernière armée. Décidé à partager le sort de sa capitale, il ne voulut pas exposer ses enfants et la reine Isabelle au danger de tomber entre les mains du roi d'Aragon. Un capitaine génois promit sur sa tète de les conduire en sûreté sur les côtes de Provence. René fit à sa famille de touchants adieux, et laissa libres de s'éloigner tous ceux que tant de périls détachaient de sa cause. L'amour des Napolitains combla les vides d'une garnison affaiblie. Toute la jeunesse prit les armes. Exercée chaque jour par René, et depuis longtemps accoutumée aux bruits de guerre , elle résolut de s'ensevelir avec son roi sous les ruines de Naples.
Le dévouement du peuple ne faillit jamais dans la mauvaise fortune aux princes armés pour sa défense. Vainement les courtisans les abandonnent, ou les trahissent; quand la calomnie n'a point soulevé les mauvaises passions de la foide, ni obscurci son intelligence, des populations entières se lèvent pour vaincre ou pour mourir. Il est donné à chaque siècle de renouveler ces immortels sacrifices. L'Espagne succède à la Vendée; Zumala-Carregui à Cathelineau et à Larochejaquelein.
Cependant Alphonse resserrait de plus en plus le blocus de Naples. Maître d'Averse et d'Acerra , il s'était emparé de Pouzzoles et de la Torre del Greco. La trahison lui avait livré l'île de Caprée, et tandis que son armée, campée sous les murs de la capitale, commençait le siège de cette grande cité, sa flotte sillonnait la rade, et capturait les bâtiments légers qui tentaient de pénétrer dans le port.
Bientôt toutes les horreurs de la famine se joignirent aux fatigues et aux périls d'un long siège. La faim, plus encore que l'épée , moissonna les malheureux
habitants; les dernières ressources s'épuisèrent, et René, qui partageait le pain de ses soldats , fut réduit à refuser les pauvres , qui lui demandaient la nourriture de la journée. Vainement du haut des tours de Castel Nuovo, il cherchait chaque jour à découvrir les galères génoises. Le pavillon aragonais brillait seul à l'horizon. Rangés en lignes circulaires, les vaisseaux d'Alphonse, comme autant de citadelles flottantes, croisaient leurs feux sur les quais de Naples. Les anses voisines ne recelaient plus de barques de pécheurs, et aucun d'eux n'eût été assez hardi pour s'aventurer sur la baie.
Un jour que le bon roi venait de visiter les postes des remparts, et de donner à ses soldats des espérances qu'il ne partageait plus, une pauvre veuve arrêta son cheval , et demanda avec menace du pain pour ses enfants. René, les larmes aux yeux, s'éloigna sans lui répondre. Alors le désespoir s'empara de cette femme. Elle se rendit à la maison d'un fontainier, nommé Annello, connu pour son attachement au parti aragonais, et lui montra une entrée secrète, qui autrefois conduisait à Naples les eaux de la montagne par un aqueduc abandonné. C'était cette issue souterraine que, neuf siècles auparavant, Bélisaire avait suivie, lorsqu'il avait arraché Parthénope des mains des barbares.
Le fontainier, plein de joie, courut en prévenir Alphonse, et s'offrit lui-même pour guide. Le roi fit appeler deux bannis napolitains, Diomède Caraffa et Mathieu Gennaro. Il les chargea de choisir parmi les plus intrépides compagnons deux cent cinquante fantassins, et de tenter avec eux l'aventure (a juin \I\l\i).
Ils descendent, la nuit suivante, dans l'obscur souterrain , à un mille de la ville assiégée. Annello, une torche à la main, est à leur tète. Ils suivent en silence les sinuosités de l'aqueduc, et montent par une citerne sans eau dans la maison d'un tailleur, près de la porte Sainte-Sophie.
Une femme veillait avec une jeune fille en attendant le retour de son mari. Glacées d'effroi à la vue de cette multitude d'hommes armés, elles se laissent enfermer à moitié évanouies. Mais le tailleur, qui rentrait tranquillement à sa maison, échappe aux Aragonais, en jetant des cris d'alarme.
René avait été un des premiers à se réveiller à ce tumulte. Un instant lui avait suffi pour revêtir son armure et s'élancer à cheval vers la porte Sainte-Sophie. Il en trouva la garde luttant courageusement contre les soldats d'Alphonse, qui s'étaient emparés d'une tour voisine. Il les attaqua sur-le-champ, l'épée et la hache à la main, et les chassa de la tour dans le plus grand désordre.
Cependant Naples était livrée à la confusion et à l'épouvante. Des bruits sinistres circulaient dans tous les quartiers. On répandait qu'Alphonse était déjà maître d'une partie de la ville, et les cris : Aragon ! Aragon ! retentissaient dans l'ombre. Saisis d'une terreur panique, trois cents Génois abandonnent précipitamment la porte Saint-Janvier, et courent se réfugier dans Castel Nuovo. Cette fuite sans combat décida du sort de Naples.
Averti par les signaux de ses partisans, Alphonse fait attaquer la porte abandonnée. Comme elle ne cédait par assez vite aux efforts de ses soldats, un traître, nommé Manno Spizzinaso , jette des cordes aux Aragonais. Le vaillant don Pedro de Cardonna monte le premier sur les remparts ; il y plante sa bannière, ouvre la porte à ses soldats et pénétre dans la ville.
Le roi de Sicile poursuivait les derniers débris de la troupe d'Annello , lorsqu'il apprit cette trahison. Sans hésiter un instant, il revient sur ses pas , et vole à la porte Saint- Janvier occupée par Cardonna. Un combat sanglant s'engage entre les Aragonais et l'escorte du prince. René les charge avec fureur, dit un vieil historien : « Tenant sa bonne épée au poing et d'une hardiesse merveilleuse , qui ne cognoissoit nulle sorte de danger, sur eulx si vigoureusement se rua, et tant en occist, qu'on le suyvoit à la trace. » Le sang inondait ses armes, et il criait d'une voix tonnante : « Anjou et Sicile! A moi chevaliers ! »
L'ennemi, ^frappé d'admiration et de frayeur, recule jusqu'à la porte. René, toujours au premier rang, sent redoubler son courage ; l'espérance de la victoire lui donne de nouvelles forces; il allait peut-être refouler Cardonna dans son camp, lorsque de violentes clameurs lui annoncent l'approche d'Alphonse. Retournant alors la tête, il voit les Aragonais se précipiter derrière lui comme un torrent. Ils étaient entrés sans coup férir dans la ville, et cernaient de tous côtés l'intrépide monarque.
René, dans cette extrémité, ne songea point à se rendre. Préférant une mort glorieuse à la captivité de Bulgnéville, il fait bondir son cheval au milieu des rangs ennemis. Un soldat catalan, nommé Spegio , se suspend aux rênes pour l'arrêter. Le roi lui abat le poignet d'un coup d'épée 4. Il traverse au galop la place du Marché et se jette dans Castel Nuovo avec un petit nombre des siens.
Tout combat avait cessé, et l'ambition d'Alphonse était satisfaite. Mais le haineux
Am]uitavit manum illi ex bracliio gladio vehementer vibrato.
monarque avait à se venger de cette résistance de cinq années et de l'attachement des Napolitains à la maison d'Anjou. Pendant trois jours la ville fut livrée comme une proie à une soldatesque effrénée. Les horreurs du pillage se joignirent aux horreurs de la famine. Puis, quand le sang ne coula plus, des tapis de soie, des fleurs et des guirlandes couvrirent toutes ces ruines , et Alphonse, traîné en vainqueur sur un char attelé de magnifiques chevaux blancs , entra dans Naples au milieu d'une population silencieuse et consternée.
La présence de René manquait à ce triomphe. Il s'était fait jour l'épée à la main au milieu des Aragonais, ivres de meurtres et d'orgies, et s'était réfugié sur une galère génoise, qui avait forcé l'entrée du port. Debout sur la poupe du navire, il attacha longtemps ses regards sur cette belle et grande cité, qu'il laissait si malheureuse. A la vue de ses tours et de ses clochers disparaissant à l'horizon , on dit que sa force d'âme l'abandonna tout-à-coup ; des larmes baignèrent son visage , et on l'entendit répéter ces touchantes paroles : « Adieu Naples , objet de tous mes » contentements et désirs, adieu le plus digne objet de mes affections, adieuNaples, » adieu tout i. »
La soumission du royaume suivit la prise de la capitale; le gouverneur de Caste] Nuovo remit les clefs de cette forteresse immédiatement après le départ de René, et le brave Cossa lui-même rendit le château de Capuana, sur l'ordre de son roi. Il s'y était enfermé avec sa femme , ses enfants et quelques soldats fidèles ; ses vivres et ses munitions de guerre étaient épuisés ; mais le loyal chevalier avait engagé sa foi d'être le dernier à élever la bannière d'Anjou sur les remparts d'une ville napolitaine , et la garnison entière partageait J'enthousiasme de son chef. Chaque jour le feu de l'ennemi et la faim éclaircissaient ses rangs, lorsqu'une lettre de René détermina enfin l'intrépide gouverneur à accepter une capitulation honorable. Il abandonna sans regret son beau ciel de Naples, ses terres et ses châteaux de Campanie, pour s'attacher à la fortune d'un prince malheureux. Othon Carraccioli et plusieurs autres grands seigneurs napolitains suivirent cet exemple. La reconnaissance du bon roi égala le dévouement de ses fidèles che-
Après une traversée de quelques jours, René débarqua sur les côtes de Toscane.
1 César Nostradamus , Mathieu Turpin.
2 Jean d'Arlatan , Georges de Lamagna , Cabanis , Charles de Castillon , Vitalis, Alagonia et trois frères de l'illustre nom de du Bellay eurent la plus grande part de ces royales récompenses.