TOME I. ij
Il s'arrêta à Florence, où le pape Eugène IV le reçut avec les honneurs dus à son infortune et à son héroïque courage. L'empereur Jean Paléologue et le patriarche de Constantinople étaient alors dans cette ville. Ils avaient traversé les mers, pour implorer auprès des pères du concile les secours de la chrétienté , et mettre un terme au schisme d'Orient, lorsque celui d'Occident cessait de désoler l'Église. Mais, l'esprit des guerres saintes n'animait plus en Europe que les successeurs d'Urbain II. Vainement les pieux pontifes élevaient leur voix vénérée, et montraient les fils de Mahomet sortant de leurs déserts, près de conduire leurs chevaux s'abreuver dans les piscines de la basilique de Constantin. Plus d'un siècle devait s'écouler encore , avant que les échos de Lépante répétassent les chants de triomphe des soldats de la croix.
Le roi de Sicile, en quittant Florence, avait dit au pape qu'il ne voulait plus être le jouet de l'inconstance et de la trahison des capitaines italiens. Il refusa à Gênes les offres de Frégoze, qui armait de nouveau des soldats et des galères. Ne voulant plus exposer ses peuples à de sanglants sacrifices, il remercia son généreux allié et débarqua à Marseille dans les premiers jours de novembre i442«
La joie et l'attachement des Provençaux éclatèrent à la vue de leur prince. Il revenait au milieu d'eux comme un pauvre chevalier, sans avoir et sans armée, entouré seulement de quelques fidèles courtisans du malheur. Mais son nom avait grandi dans l'infortune, comme d'autres dans la gloire. Le peuple racontait mille traits de bonté, de loyauté et de vaillance; et dans celte lutte inégale, mêlée de trahisons et de revers, rien ne pesait sur ce noble cœur.
René passa une année entière en Provence, occupé de l'administration de son comté, et de le préserver des attaques des flottes catalanes d. Les soixante mille florins que lui avaient votés les Etats, avaient été employés à mettre en défense les côtes les plus exposées, ou distribués, comme une juste récompense, entre les chevaliers qui avaient tout quitté pour le suivre; il leur donna, en outre, une part de ses revenus des duchés de Bar et de Lorraine , et de beaux manoirs dans le comté de Provence. L'ingratitude et l'avarice ne furent jamais les défauts de René. Econome des deniers du pauvre peuple et prodigue des siens, il se contentait des sommes librement votées par les Etats , et quand l'argent lui manquait, il préférait
1 Un manuscrit de l'abbaye de Lérins nous apprend que ce prince recommandait aux moines « d'exercer très exacte garde, de jour comme de nuit, de munir la grande tour d'armes , de haruois et de provisions , afin de ne laisser pénétrer qu'un seul étranger à la fois , même à la suite de l'abbé. »
aliéner ses domaines que de charger ses sujets d'impositions nouvelles , ou de laisser en oubli le dévouement de ses serviteurs *■'.
Tandis que le roi de Sicile prolongeait avec Isabelle son séjour en Provence, et ne s'y faisait connaître que par des bienfaits , la mort lui enlevait à la fois son second fds Louis d'Anjou et la reine Yolande 2. Le jeune prince suivait son illustre aïeule au tombeau, au moment même où il venait de rétablir la tranquillité dans la Lorraine et le Barrois, et de conclure une paix glorieuse, après avoir vaincu le comte de Vaudemont, pris d'assaut Commercy, et châtié la félonie de son turbulent damoisel. Nommé à Naples trois ans auparavant lieutenant général des deux duchés, il les avait trouvés en proie à tous les désordres de la guerre civile et étrangère. La présence du noble enfant avait suffi pour calmer les discordes , rallier contre l'ennemi commun la chevalerie de ces provinces, et plus fait pour la victoire que l'expérience et la sagesse des membres du conseil de régence 3.
Cette mort prématurée accabla René de douleur. Quittant immédiatement la Provence, qu'il laissait dans une paix profonde, il envoya en Lorraine Louis de Beauvau avec de pleins pouvoirs, et se dirigea sur l'Anjou, qui pleurait encore la bonne reine Yolande (mars i444)-La présence de Charles YII retint René à Tours.
Guillaume de la Pôle, sire de Suffolk, venait d'arriver dans cette ville, pour traiter de la paix entre la France et l'Angleterre. Epuisés par ces guerres sanglantes, les deux peuples éprouvaient un égal besoin de repos. Mais des obstacles presque invincibles s'opposaient à la conclusion d'un traité durable. Les justes exigences de Charles avaient grandi avec la victoire, et le souvenir d'anciens triomphes ne permettait pas à l'orgueil anglais d'avouer ses récentes et nombreuses blessures.
Le roi de Sicile montra dans ces négociations une habileté et une expérience
1 M. de Villeneuve remarque que René avait alors tellement engagé ses domaines, que les revenus du duché de Bar étaient réduits de vingt mille florins à trois mille, et ceux de Lorraine de cinquante mille à cinq mille.
Quelquefois les habitants des villes qui relevaient immédiatement de la couronne , s'opposaient à toute aliénation de domaines. Il nous reste des lettres-patentes, datées deCapoue, le2 avril 1442, où le roi de Sicile promet aux habitants de Baux, et ce, sur leur demande , et eu égard à leur fidélité, de ne jamais aliéner cette baronnie pour quelque cnuseqne ce soit , en totalité ou en partie.
» Le 14 décembre de l'an 1443, trespassa au chastel de Saulmur madame Yolande, fille du roy d'Aragon, et depuis mère du Roy René. (Heures manuscrites de René.)
3 Dom Calmet. — (Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine.)
consommées. Secondé par les ducs d'Orléans et de Vendôme , Pierre de Brézé et Bertrand de Beauvau , il obtint la restitution du comté du Maine , et conclut une trêve de vingt mois, qui ne coûta pas à la France le sacrifice d'une seule de ses conquêtes. Le mariage d'Henri VI et de Marguerite d'Anjou fut le sceau de ce traité. Le jeune roi ne demandait en dot que la cession des droits de son beaupère sur les Baléares 1.
Une insolente agression des bourgeois de Metz appela René en Lorraine. Isabelle, qui l'avait précédé dans ce duché, s'était rendue en pèlerinage à Pont-à- Mousson, pour y gagner des indulgences récemment accordées par le souverain pontife, et y prier en même temps sur la tombe de son fils. Embusqués sur la route , les Messins fondirent sur l'escorte qui accompagnait ses bagages ; ils s'emparèrent de ses pierreries, de sa vaisselle d'argent et même de ses robes de soie et de brocart d'or fourrées de menu vair; puis, sous prétexte d'une ancienne créance due par les ducs de Lorraine, et de la secrète protection accordée par la reine à Thierry des Armoises, gentilhomme de sa maison, qui avait eu avec la ville de sanglants démêlés , ils refusèrent de réparer leur outrage 2.
Toute la chevalerie de France s'émut en apprenant l'insulte faite à une femme et à une reine. Charles VII, qui venait de pacifier le Dauphiné, rejoignit en Lorraine son frère de Sicile. Il lui conduisait ses vieilles bandes victorieuses, que la paix laissait oisives. Le connétable de Richemont, Bertrand de la Tour-d'Auvergne , Brézé et Xaintrailles marchaient à leur tête.
Un siège de six mois, soutenu avec une opiniâtreté digne d'une meilleure cause , réduisit la ville de Metz à la dernière extrémité. Les sept de la guerre 3 avaient
' L'an quatre cents quarante-quatre, Les roys de France et d'Angleterre , Aflin de toute uoize abattre, Firent abstinence de guerre.
Et alors le roy deSecille, .
Aflin tousjours de la paix querre, Fiança et donna sa (ille Au feu roy Henry d'Angleterre.
3 « Qnant la royne les nouvelles en eut ouye , moult fut couroucie et moult esbahie , manda le conseil , et leur dict : » Que vous semble de ceulx de Metz que mes bahus et garde robbe à Metz en ont menez. Je m'en » veux aller en Anjou vers le roy, mon marit, luy racompter l'outrage que ceulx de Metz m'ont faict. Je ■ suis bien asseurée , quand le roy Charles le sçaura , il n'en sera pas contant. »
{Chronique de Lorraine.)
; Magistrats choisis parmi les echevins. charge's de veiller à l'honneur et à la défense de la cite'.
brûlé les faubourgs pour prolonger la lutte. Aucun sacrifice n'avait coûté aces intrépides communier s, qui ne demandèrent la paix qu'après avoir été décimés par Je fer et la faim (février i445)- Forcés alors de subir la loi du vainqueur, ils ne crurent point acheter trop cher la conservation de leurs franchises , en renonçant à toute créance sur le duché de Lorraine, et en offrant aux deux rois une riche vaisselle de vermeil et cent quatre-vingt mille écus d'or pour les frais de la guerre 1 .
La paix venait d'être signée à Nancy, lorsque le comte de Suffolk, de retour sur le continent, arriva dans cette ville pour épouser Marguerite au nom d'Henri VI. Ravissante d'esprit, de beauté et de grâces, cette jeune princesse n'avait point encore révélé les qualités héroïques de son âme. Mais un seul de ses sourires suffisait déjà pour charmer tout ce qui approchait d'elle , et il était facile de prévoir qu'elle dominerait à son gré le caractère doux et faihle de son époux 2.
Louis d'Haraucourt , évèque de Toul , bénit cette union en apparence si heureuse, le jour même où Yolande d'Anjou épousait son cousin Ferry de Vaudemont 3. A la vue des deux sœurs qui apportaient la paix, comme les colombes de l'arche, les transports de la foule se mêlèrent aux joies royales, et, au milieu des fêtes splendides qui célébraient ces alliances, René et Isabelle purent se livrer sans trouble à un bonheur depuis longtemps inconnu.
Ils tinrent pendant huit jours à Nancy de « grants et somptueux états, où furent festoyés » Charles VII, Marie d'Anjou et le dauphin, les ducs d'Orléans, de Calabre, d'Alençon et de Bretagne, les comtes de Foix et du Maine, les plus illustres prélats et les plus brillants seigneurs du royaume. Des lices furent dressées sur la
1 Aux Messains cousta moult d'argent , Et à tout aultre manière de genl ; Ainsi qu'ung loup prend ung oyson , Et l'estraingle à peu d'occoison.
(Chronique de Metz. Dom Calmct. )
- Le sire de Charnières, secrétaire de René , fut chargé par le prince de rédiger le contrat de mariage de Marguerite et de Henri VI. Il descendait d'une famille d'ancienne chevalerie , qui existe encore en Anjou.
'César Nostradamus , sur la foi d'une note en langue provençale, inscrite à la marge d'un manuscrit trouvé chez Louis de Grasse, seigneur du Mas, prétend que Ferry de Vaudemont enleva lui-même Yolande, et força ainsi le roi de Sicile de consentir à un mariage arrêté depuis tant d'années. La couliance et l'attachement, que René ne cessa de montrer à son gendre, démentent cette supposition romanesque , qui n'est appuyée sur aucun e preuve historique.
grande place de Nancy. Le roi de France y jouta contre le roi de Sicile 1. Toutes les châtelaines avaient abandonné leurs vieux manoirs, et si l'on en croit les chroniques, plus d'un chevalier, ébloui par l'éclat de leurs charmes, engagea sans retour son cœur et sa liberté.
Les adieux de Marguerite d'Anjou furent pleins de deuil et de douleurs ,
1 Iceulx Angloys lors vindrent qiierrc La fille ilu roy de Seeille , Pour estre royne d'Angleterre , Et fist l'en (et l'on eu lil) grant feste en la ville.
Des seigneurs de France a voit mont (grand nombre), Le roy de Secille , du Mayne , Contes deFoestz , Pol , Richemont , Et puis monseigneur de Lorraine.
Barons, chevaliers, escuiers, Seigneurs, dames et dainuisellcs Tabourins, clarons, mcneslricrs, Pour faire grant chière à me: veilles.
La feste si dura hait jours, Tant eu danses, de'duitz , esbas Queaultres gracieulx séjours, Et tant que cliascun estoit las.
Les roynes de France , Secille , La fiancée et la daulphine , Et d'autres dames belle bille , Si en firent devoir condigne.
Durant la feste eut jouxtes belles; Et y jousta le feu bon roy, Arme' gentement à merveilles En 1res bel et plaisant arroy.
Aussi fit le roy de Secille ,
Messeigneurs les contes du Mayne ,
De Foestz , de sainct Pol bien abillc (habile).
Arecques monseigneur de Lorraine.
Les ungz et aultres si joustèrent
En signe de joye et lyesse ,
Et très vaillamment s'acquittèrent
En tout honneur, loz et noblesse. ( Martial d'Auvergne ).
lin manuscrit contemporain, de la collection de M. Noël , notaire à Nancy, cité dans les pièces justificatives de Y Histoire de René d' Anjou , désigne ainsi les combattants :
comme si de secrets pressentiments eussent dévoilé l'avenir. Charles, qui l'aimait tendrement, voulut l'accompagnera plusieurs lieues de Nancy. René et Isabelle la conduisirent jusqu'à Bar, et la bénirent de nouveau en versant une grande abondance de larmes ; mais quand il fallut la remettre entre les mains du comte de Suffolk, et pour toujours se séparer d'elle, tout courage les abandonna 4, et leurs dernières paroles furent étouffées par des sanglots.
■ Ceulx de dedans :
« M. deCalâbre , de Sl-Pol , le sénéchal d'Anjou seigneur de Beauvau , le seigneur de Mison , Jehan Cossa , Thierry de Lénoncourt , Jean Crespin , Philippe de Lénoncourt , le jeune Charny de Chamois , Jean de Nancy. ■
« Les forains à couverte :
« Le roy de Cécile , le comte de Vnaldange , le seigneur de Fénestrange , le sire de Bassompière , le seigneur de Flavigny, incssire Wary de Fléville, le seigneur Jacques de Haraucourt , Jacquot Rouart . Geo de S'-Bélin , Jehan de Toulon , François de Chambley, Louis de Wisse, Godefroi de Namur, Philibert de la Jaille , Claude de Neufchastcl. ( L'hostel du roy super abondant ).
■ Chascun des dicts devoit faire huit coups dejouste , et le mieulx joustant aveoir ung diamant au dessus de mille escus, chanffrain à pincer l'escu et le tymbre armoyé de ses armes. «
Et quiconque vuidera la selle , il en est quitte pour dire aux daines : - Je n'en peulx mais. »
■ M. de la Tour, ajoute un autre manuscrit , vint sur les rangs après M. de Lohéac , et devant Prégent de Coëtivi et Poton de Xaintrailles. Et y vint monté sur ung bel et puissant coursier, et une honsseure de beau drap d'or, chargée de petites campannettes d'or, et une manteline de même ; et avoit dix gentilshommes atournadés de satin blanc. »
«11 list douze courses, sçavoir : trois contre M. de Sl-Pol , six contre messire de Laiain , et trois contre messire de Brézé , et rompit six lances. »
Ferry de Lorraine , Gilles de Mailly et Gaston V, comte de Foix , Fouquet d'Agoult et Pierre d'Aubnsson , se signalèrent aussi dans ce tournoi. Ce dernier y fist vœu de consacrer sa vie à combattre les inlilèles. Soixante années de combats et de gloire et l'héroïque défense de Rhodcscontre toutes les forces de Mahomet II montrent comment il sut tenir son serment.
J Puis vint le conte de Suft'ort Prendre la royne d'Angleterre , Pour l'amener, dont pleurs à fort Eus! l'en veu (on l'eût vu) là tumber à terre.
Le feu roy si vint en ce lieu Prendre la fiancée sa niepee , Puis en larmoiant dict adieu , Et la baisa en grant destresssc.
Son père et elle si pleurèrent Quant ce vint à l'embrassement , Et à peine ung seul mot parlèrent , Tant seutoit leur cueur grant tourment.
Lors les dames et damoiselles Là vinrent au partir baisicr,