‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 121 sur 151 · TOME II. k · texte numérisé non relu

TOME II. k

« Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite bonrsette , où il y avoit seulement six escus en or et ung en monnoye , qu'elle donna à son filz, auquel elle bailla une malette, en laquelle avoit quelque linge pour sa nécessité.

« L'esvesque appella son nepveu, qui pour se trouver sur son gentil roussin pensoit estre en ung paradis. Si commencèrent à marcher le chemin, droict à Chamberry, où pour lors estoil le duc de Savoye; de sorte qu'ils arrivèrent au soir en la ville.

» Le lendemain matin après la messe , comme le duc avoit invité l'esvesque à disner, il advisa le bon chevalier qui servoit à boire très bien en ordre, et mignonnement se contenoit.

« Monseigneur de Grenoble, luy dist-il, quel est ce jeune enfant qui vous » donne à boire ? »

« Monseigneur, respondit-il, c'est ung homme d'armés que je vous suis venu » présenter pour vous servir, se il vous plaist. »

« Vrayement, ce dist le duc, qui desjà l'eut pris en amour, il seroit bien estrange, » qui tel présent refuseroit. »

« Or le bon chevalier ne s'amusa guères aux morceaulx après le disner ; ains s'en va au logis faire sceller son roussin , et s'en vint le beau petit pas en la court de la maison dudict duc de Savoye, qui desjà estoit sorty de la salle, appuyé sur une gallerie. Si voit entrer le jeune enfant qui faisoit bondir son cheval de sorte qu'il sembloit homme qui toute sa vie eust veu guerre.

« Lors s'adressa à l'esvesque , auquel il dist :

« Monseigneur de Grenoble, je croy que c'est vostre petit mignon , qui si bien » chevauche à cheval. »

« Qui respondit :

« Monseigneur, il est mon nepveu et de bonne rasse , où il y a eu de gentilz » chevaliers. Son père, qui par les coups qu'il a receuz es guerres et batailles, où » il s'est trouvé, est tant myné de faiblesse et vieillesse, qu'il n'a peu venir de- » vers vous , se recommande très humblement à vostre bonne grâce , et vous en » faict ung présent. »

« En bonne foy je l'accepte voulentiers ; le présent est beau et honneste. Dieu a le face preudhomme ! »

« Alors commanda à ung sien escuyer, en qui plus se fioit, qu'il print en sa garde le jeune Bayart, et que à son oppinion seroit une fois homme de bien.

« Le bon chevalier demoura page avecques le duc de Savoye bien l'espace de demy an, où il se fist tant aymer de grans, moyens et petits, qu'oncques jeune enfant ne le fut plus. Il estoit serviable aux seigneurs et dames que c'estoit merveille. En toutes choses n'y avoit qui feust à comparer à luy. Car il saultoit, luctoit, jectoitla barre selon sa grandeur, et chevauchoit ung cheval le possible. »

Nous avons cité en entier ces pages simples et touchantes , fidèle peinture de moeurs , qui ne sont plus. Bien mieux que nos paroles, elles ont dû révéler l'intérieur de ces chevaleresques familles, dont le coeur ne battait que pour la sainte foi et le vieil honneur. Il faut qu'un grand charme s'attache à ces siècles de nos pères, puisque malgré l'abîme qui nous en sépare, nous dirigeons vers eux nos regards émus , comme le dernier adieu adressé à un ami.

Le jeune page rendait à son seigneur tous les services qu'un père est en droit d'attendre de son fils, sans qu'aucune idée d'humiliation y pût être attachée. Il le suivait à la chasse , dans ses voyages et ses visites. Il faisait ses messages , lui servait d'échanson, « fournissoit la salle de paille en hyver et de jonc en esté 1 » et tenait en bon état son haubert et ses armes.

D'ordinaire la dame châtelaine, « très dévote et toute à Dieu » continuait l'éducation religieuse, commencée sur les genoux d'une mère. Elle apprenait, à son gentil page , l'amour de Dieu et des dames , le catéchisme et l'art d'aimer.

Dans la naïve chronique du petit Jehan de Saintré, le preux et docte Antoine de la Salle , ami du roi René , et gouverneur de son fils Jean de Calabre , nous montre une jeune veuve « admonestant le jouvencel , touchant les dix commandements, les articles de foy, les sept vertus principalles , les dons du Saint-Esperit, et comment le vray et loyal amoureux doibt fuyr les sept péchez mortels , pour acquérir la désirée grâce de sa très gente dame , et par ainsi estre saulvé en âme et en corps. »

1 DuTillet. — Recueil des rois de France.

Rien n'était alors plus naturel que l'alliance de ces sentiments, qui nous paraît aujourd'hui si étrange. Une étincelle du feu céleste avait purifié le culte de la beauté et de la faiblesse; dégagé de l'empire des sens, il était devenu, après Dieu, le mobile des grandes actions , la source de toute vertu, générosité et vaillance. Une pieuse tendresse, exaltée jusqu'à l'héroïsme , la fidélité et la constance, l'esprit de dévouement et de sacrifice lui imprimaient nn caractère religieux, et consacraient jusqu'à ses chaînes. Pour exprimer ce joug mystérieux , la chevalerie avait emprunté à la féodalité ses engagements et son langage. L'amant devenait le vassal et l'homme lige de sa dame, et lui jurait obéissance, comme à son légitime

« O noble chose est que l'amour, qui bien en seait user, quoique à tort aulcuns le blâment. Il oste peur, donne hardiesse, faict oublier toute peine, et prendre en gré le travail pour la chose aymée l.

» Le vray amoureux à la messe est le plus dévost , à table le plus honneste , en compaignie de seigneurs et de dames le plus advenant. De ses oreilles nul villain mot escouter , ne de ses yeulx ung faulx regard, de sa bouche ung deshonnète parler, de ses mains nuls faulx sermens 2. »

Sans doute l'historien, qui prendrait à la lettre, pour l'expression réelle des moeurs du moyen-âge, cette délicatesse et cette pureté mystique, s'exposerait à tomber dans de graves erreurs. A côté d'héroïques vertus et d'une fidélité poussée jusqu'à la folie, toutes les passions humaines éclataient avec violence; mais, comme contrepoids à leurs dérèglements sauvages, le christianisme, qui plaçait au-dessus des hommes et des anges, de la terre et du ciel, la douce vierge Marie, avait élevé la femme en puissance et en amour. Le joug de la barbarie fut à jamais brisé, le jour où la beauté régna par sa faiblesse même, où les sentiments du coeur et les tendres affections de l'âme triomphèrent de la force matérielle.

L'antiquité reconnaissante avait chanté les travaux d'Hercule et de Thésée. Elle avait mis dans l'Olympe , au rang des demi-dieux , les héros qui parcouraient le monde , pour combattre les monstres, les bètes féroces et les tyrans. Mais la religion et l'amour avaient peu de part à ces périlleuses aventures. Les malédictions du poète poursuivent, au-delà des mers, l'épouse de Ménélas; et les lances sont

* Livre desfaicts du marcschalde Boucicaut. - Chronique du petit Jehan de Saintré.

trop pesantes pour le faible bras du ravisseur. Ompbale et Briséis conseillent le repos aux dépens de la gloire. Antoine, attaché à la galère de Cléopâtre, abandonne les braves, qui mouraient pour lui. Partout, excepté à Lacédémone, il ne reste à la femme que ses charmes et sa beauté , frêle couronne qu'un soufle effeuille.

Une influence moins passagère et un plus noble empire lui étaient réservés chez les enfants de ces généreuses nations du Nord, qui punissaient, à l'égal de l'homicide, l'insulte faite à une jeune vierge. Reine , maîtresse ou compagne, elle avait grandi avec sa mission; et si son cœur n'était pas toujours exempt de faiblesses, l'amour et la gloire les couvraient de leur prestige.

Le jeune page apprenait ainsi, dès l'enfance , que le plus sûr moyen d'être aimé des dames, était de se montrer vertueux, courtois et vaillant. Quelquefois animé d'un précoce courage, il obtenait de son seigneur la grâce de l'accompagner à la guerre. Renonçant sans regret aux jeux du préau et aux sourires des jeunes filles, il supportait gaiement les fatigues , les périls , le poids du harnais et des armes. Mais toute joie défaillait au retour, quand il revenait à l'école; lui qui se croyait déjà un vaillant homme d'armes , versait des pleurs de dépit en songeant à l'âge où il recevrait le titre d'écuyer 1.

C'était ordinairement à seize ans 2 que lejouvencel ceignait, pour la première fois , l'épée qu'il devait illustrer par sa valeur. Cette antique coutume, en usage chez les Germains et les rois francs des deux premières races , avait précédé de plusieurs siècles l'établissement de la chevalerie. Elle avait pour but d'indiquer qu'une nouvelle carrière était ouverte à l'enfant devenu homme, et que les durs travaux de la guerre seraient désormais son délassement et ses jeux. Une pieuse cérémonie consacrait ce passage de l'adolescence à la virilité.

La religion , qui, dans ces âges de foi ardente, communiquait aux institutions comme aux hommes un caractère ineffaçable, avait des bénédictions pour toutes les situations et les époques de la vie. Accompagné de ses parrains et de la foule

' Vie de Boucicaut.

' Et quant ilz furent au préau ensemble, ma dame luy dist : « Mon très loyal amy, vous estes en l'aage » de seize ans, et (loresnavant estes trop grant pour estre paige. Je nie suisappense'e que pour vous mettre » plus avant, je feray à ma dame la royne de par vous prière , que Monseigneur le roy vous en boute hors , • et que soyez de l'ung ou de l'aultre escuyer trenchant. »

( Chronique de Jehan de Saint/ é. )

joyeuse des vassaux , le jeune page se rendait à l'église voisine, et s'agenouillait au pied de l'autel où étaient déposés le ceinturon et l'épée. Le prêtre, qui l'attendait, commençait les saintes prières; il se tournait vers lui, après l'évangile, et avant d'offrir à Dieu le pain du sacrifice, il élevait la voix, en disant :

« Notre secours est dans le Seigneur, » Qui a fait le ciel et la terre. »

« Nous vous prions , Seigneur, de bénir cette épée et votre serviteur, qui par » votre inspiration désire la prendre. Qu'il soit sous votre sauve-garde et préservé » de toute blessure.

» Recevez, ajoutait encore le ministre de Dieu, recevez cette épée, au nom du » Père, du Fils et du Saint-Esprit. Servez-vous en pour votre défense , pour celle » de la sainte Église, et à la confusion des ennemis de la croix du Cbrist et de la » foi chrétienne. Que jamais elle ne soit tirée injustement, ce que daigne vous ac- » corder celui qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des « siècles l. »

« Ainsi soit , » répondait le fier enfant , en essuyant des pleurs de joie et d'enthousiasme. Le page s'était relevé homme d'armes; et, à la place du passé disparu sans retour, rayonnait l'avenir avec ses gloires, ses tournois, ses illusions et ses couronnes.

Chaque jour « dans un respectueux maintien » l'écuyer servait les chevaliers invités à la table de son seigneur 2. Attentif à remplir ces fonctions honorables, il apportait les mets de chaque service, tranchait les viandes et les pastels de venaison, faisait circuler les épices, le clairet, le piment et l'hypocras. Il versait de l'eau , dans un bassin d'argent , sur les mains des convives , enlevait les tables ,

1 L'Église nous a conservé ces prières en usage depuis les croisades. Elles ont été réunies par ordre d'Urbain VIII, et imprimées dans le pontifical romain.

( Michaud. — Histoire des Croisades. Pièces justificatives. )

2 « A la table du roy mengeoient le conte de Poitiers , lequel il avoit faict cbevalier, le jour d'une Saint- Jehan , qui naguerre estoit passée, le conte de la Marche , le conte Pierre de Bretagne. Et à une aullre table devant le roy, à l'endroit du conte de Dreux , mengeoit le roi de Navarre , qui moult estoit paré et aourné de drap d'or, en coite et mantel , la eainture , fermail et chappel d'or lin, devant lequel je trancheois. Devant le roy saint Loys servoient du menger le conte d'Artois et son frère , et le bon conte de Soissons , qui trancheoit du coustel. »

Le sire de Joinville , à qui nous devons ce récit , n'était encore que simple écuyer, comme il le dit luimême « et n'avoit vestu nul haubert. »

préparait les lits et le bain des chevaliers *■, décorait les galeries destinées aux réunions et aux fêtes , dansait avec les nobles damoiselles , ou chantait sur la mandore de gentils lais d'amour.

« Si preint à devenir joyeux, joly et gracieulx et à faire balades, rondeaux, virelais et complaintes d'amoureux sentiment, et doulcement amour le foit si bon maistre, que nul ne s'en passoit. »

;c Jà avoit choisi dame belle et digne d'estre aymée, pour laquelle preindrent ses pensées à croistre en désirs chevaleureux ; et quant à danse ou à feste s'esbattoit, où elle feut , là nul ne le passoit de gracieuseté et de courtoisie, chantoit chansons et rondeaux, dont luy-mème avoit faict le dict ; mais il ne feut mie tost hardy de pleinement dire sa pensée, comme font les lobeurs (trompeurs) du temps présent; ains devant elle, et entre toutes dames, estoit plus doulx et bening que une pucelle. Toutes servoit , toutes honoroit pour l'amour d'une 2. »

Mais ce doux sentiment ne faisait point oublier à l'écuyer des exercices plus belliqueux. Chargé du soin de l'écurie , il dressait des chevaux pour la chasse et la guerre. A sa voix, le coursier docile franchissait les barrières, les fossés et les palissades ; il dévorait du pied la terre , et hennissait , comme au son des fanfares , lorsque le clairon sonne la charge, et que les épées se brisent sur les écus étincelants.

Le service militaire du château était au nombre des principaux devoirs des écuyers. Ils devaient relever les sentinelles et faire, à minuit, la ronde dans les cours et sur les remparts. Si le châtelain sortait à cheval , ils lui tenaient l'étrier, portaient son heaume , ses brassards, ses gantelets , son pennon et sa lance. 3 L'un

' Les lis firent li escuier Si coucha chacuns son seignor. ( Fabliau du Court Mentel. )

Page 1