Livre des faicts du mareschal de Boucicaut
3 Les jeunes gens poursuioient , Lances , bacinez portaient Des anciens chevaliers ; Et la coustume aprenoient De chevauchier, et veoient Des armes les trois mestriers.
Puis devenoient archiers, A table et partout servoient;
d'eux, monté sur un léger palefroy, conduisait à sa droite le cheval de bataille. Il le donnait à son maître, à l'approche de l'ennemi, laçait le heaume, rivait la visière avec soin, affermissait les jointures de la cuirasse et des autres pièces de l'armure l , et suivait le bon chevalier où le péril était plus grand. Son adresse, son dévouement et son courage n'avaient alors plus de bornes. Combattant moins pour sa vie que pour celle de son seigneur, toujours prêt à lui faire un rempart de son corps, à parer les coups qu'on lui portait, à lui abandonner son cheval et ses armes, il le relevait sanglant au milieu de la mêlée, assurait son triomphe, ou sans regret expirait à ses yeux 2.
Dans les courts intervalles de paix, des jeux qui développaient l'agilité et la vigueur du corps, des courses de chevaux, de lances et de bagues, préparaient l'écuyer aux tournois et aux joutes à outrance. Les dames les animaient de leurs sourires, et accordaient le prix au vainqueur.
« Tant estoit grande l'ardeur de la volonté, qu'il avoit aux armes, que nulle peine ne luy estoit griefve, et ce qui eust été grand travail à ung aultre , à luy estoit grand soûlas. Dont maintenant s'essayoit à saillir sur ung coursier tout armé ; puis aultre fois courroit longuement à pied, pour s'accoutumer à avoir longue haleine, et souffrir travail. Aultre fois férissoit d'une coignée ou d'ung mail, pour bien se duire au harnois et endurcir ses bras et ses mains. Il faisoit le soubresaut armé de toutes pièces , fors le bacinet, et en dansant le faisoit, armé d'une cotte d'acier. »
Item , sailloit sans mettre le pied à i'estrier sur ung coursier armé de toutes pièces.
El les malectcs troussoient
Derrière eulx moult voulentiers
Puis gens d'armes devenoient
Et leurs vertus esprouvoient
Huit ou dix ans tous entiers.
Es grnns voyages aloient ,
Puis chevaliers devenoient. (Eustache Deschamps. )
1 « Si voit venir monseigneur Gauvain et deux escuyers , dont l'ung menoit son destrier en destre, et portoit son glaive , et l'aultre son heaume , et l'aultre son escu. » ( Lancelot du Lac. )
1 J'ai ouï dire aux anciens capitaines, que jadis par les vieilles coutumes des batailles, lesgrands et premiers ëcuyers de nos rois de France dévoient être toujours auprès d'eux , sans jamais les désemparer ni abandonner, et ne faire que parer aux coups que l'on donne à leurs maîtres , ni sans s'amuser à autre chose qu'à cela. « Ainsi qu'on dit que lit ce brave et grand escuyer de Saint Séverin , à la bataille de Pavie , à l'endroit du roy François. Aussi y mourut-il en la bonne grâce et louenge de son roy, qui le sceut bien dire peu après. ■>
(Brantôme. )
Item, à ung grand homme monté sur ung grand cheval sailloit de terre à chevauchon sur ses espaules, en prenant le dict homme par la manche à une main, sans autre avantage.
Item, en mettant une main sur l'arçon de la selle d'un grand coursier, et l'aultre emprès les oreilles , le prenoit par les creins en plaine terre, et sailloit par entre ses hras de l'aultre part du coursier.
Item, si deux parois de piastre feussent à une brasse l'une près de l'aultre, cpii feussent de la haulteur d'une tour, à force de bras et de jambes, sans aultre aide, montoit tout au plus hault, sans cheoir au monter, ne au dévaler.
Item, il montoit au revers d'une grande eschelle dressée contre un mur tout au plus hault, sans toucher des pieds, mais seulement sautant des deux mains ensemble d'eschelou en eschelon, armé d'une cotte d'acier; et ostée la cotte, à une main sans plus montoit plusieurs eschellons. Et ces choses sont vrayes; et à maintes aultres grandes appertises faire duisit. tellement son corps, que à peine peust-on trouver son pareil 1. »
C'était à cette école de prouesse tpie les jeunes gentilshommes se préparaient à recevoir l'ordre de la chevalerie. Les veilles, les ennuis, les longues séparations, les voyages en lointains pays, à la recherche des aventures , les fatigues et les périls, rien ne leur semblait pénible pour mériter cette distinction glorieuse : un tel éclat resplendit sur cet apprentissage des armes, qu'un des plus brillants î-ejetons des lys , l'aimable et valeureux Charles VIII , s'honora du simple nom d'écuyer , jusqu'à l'immortelle victoire de Fornoue.
Quelquefois aussi de vieux guerriers, plus riches d'honneur que Ravoir, portaient, toute leur vie, ce modeste titre 2. Ayant pour seule fortune leur cheval de bataille , leur bonne épée et leur armure, ils n'osaient lever les yeux sur la chevalerie, et se contentaient d'en montrer l'expérience, la prud'homie et les vertus. Mêlés aux plus illustres chevaliers, consultés sur les traditions des joutes, des
1 Livre des faicts du mareschal de Boucicaut.
2 « L'escuyer quant il a bien voyagé , et a este' en plusieurs faicts d'armes, dont il en est sorty à honneur, et qu'il a bien de quoi maintenir Testât de chevalerie (car aultrement ne luy est honneur, et vault mieulx estre bon escuyer que ung povre chevalier), doit reque'rir aulcun seigneur qui le face chevalier. »
( Anthoine de la Salle. — Livre de la Salade)