‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 28 sur 151 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

simple pastourelle, sans autres atours qu'un gentil chaperon de couleur rose, le barillet au côté et la pannetière à la main , donnait aux vainqueurs un baiser et un annel.

René composa dans cette ville une partie de ses ouvrages. Il y entretint une poétique correspondance avec le chevaleresque prisonnier d'Azincourt , le brave et spirituel Charles d'Orléans. Tous les deux longtemps exilés s'étaient consolés avec leur muse, et, malgré la différence de l'âge, s'étaient voués une amitié à toute épreuve, dès leur rencontre première à la cour de Charles VIL Rien de plus naïvement délicat que leurs douces confidences et l'échange de leurs rondels *.

La solennelle translation des reliques de sainte Marthe, patronne de Tarascon , retint René dans cette ville (ro août i458). Il y assista dévotement avec toute sa cour, et se plut à ordonner lui-même les dispositions de la fête. Une foule immense accourut à cette religieuse cérémonie, où l'on vit pour la première fois apparaître la Tarasque, reptile hideux, qui vomissait des flammes. Une jeune fille vêtue de blanc attacha son voile au col du dragon , et conduisit sans effort le monstre devenu docile. René, par cette image, avait voulu rappeler un des miracles delà sœur de Marie Madeleine et de Lazare. On lit dans les légendes, que la sainte, à son arrivée a Tarascon, et avant d'y annoncer l'Évangile, délivra les habitants d'un crocodile énorme , qui dévorait les bateliers attardés sur le fleuve , et répandait sur les deux rives la consternation et la mort.

Le temps n'a point effacé dans cette ville le souvenir du bon roi; les jeux qu'il avait établis se célèbrent encore chaque année, et sa mémoire populaire et bénie a été préservée d'un injuste oubli 2. Le beau château de Louis d'Anjou domine au loin le Rhône; fier et intact, il a vu gronder autour de ses créneaux les siècles et les tempêtes, sans qu'une seule pierre soit tombée de ses tours. Le tombeau du iidele Cossa , monument touchant d'une royale reconnaissance, orne toujours l'église souterraine de Sainte-Marthe; là, le preux chevalier, comme autrefois le frère de sa céleste protectrice, attend la parole qui doit briser son cercueil pour le réunir à Dieu et au généreux maître qu'il avait tant aimé.

Tandis que la Provence bénissait son souverain , et jouissait dune paix profonde,

' Quatrième volume îles Œuvres complètes de René d'Anjou. René, en établissant ces jeux, eut pour principal but d'éteindre d'anciennes querelles des Tarasconais ei de leurs voisins. La devise concordiâ felix est une preuve de l'intention de ce bon prince. II pensait avec raison que le plaisir , pris en commun dans ces joyeuses fêtes, réconcilie les esprits irrités et calme les pln~ rebelles.

des événements inattendus arrachaient le roi de Sicile à ses paisibles loisirs. Fatiguée de troubles et de guerres intestines, la -ville de Gènes s'était donnée à la France. Charles VII avait nommé le duc de Calabre gouverneur de cette turbulente cité; et au moment où ce prince en prenait le commandement, et dispersait la flotte et l'armée napolitaine, qui en formaient le siège, il apprenait la mort du roi d'Aragon. Une fièvre de quelques jours avait enlevé Alphonse au faîte de la puissance. Il ne laissait, pour héritier du royaume de Naples, qu'un fils illégitime, nommé Ferdinand. Les espérances de René se réveillèrent à cette nouvelle. Il crut de son devoir de monarque et de père, de réclamer l'investiture auprès du pape Pie II.

L'ancien secrétaire de Félix V et du concile de Bâle, ^Enéas SylviusPiccolomini, était monté sur la chaire du prince des apôtres. Dévoré du zèle des croisades, il faisait retentir l'Europe chrétienne de ses gémissements et de ses prières. Tout autre intérêt s'effaçait à ses yeux devant cette pensée. Il s'était lui-même proclamé le chef de la ligue sainte, et sa voix ébranlait l'Italie menacée par Mahomet II. Peu touché du droit de René en pareille circonstance, soucieux seulement de prévenir toute guerre . qui mît obstacle à ses desseins, il refusa l'investiture demandée par ce prince , et reconnut hautement le fils de son rival.

Le roi de Sicile, irrité de cette apparente injustice, interrompit ses relations avec le pontife, et appela de sa décision au futur concile et à ses armes. Ferry de Lorraine prit le commandement des galères de Marseille; une grande activité présida à ces préparatifs de guerre , et en attendant que la flotte pût lever l'ancre, des vaisseaux marchands portèrent des secours aux seigneurs napolitains, qui avaient attaqué les troupes de Ferdinand et de Pie II.

Le pape, que justifiait la pureté de ses intentions, écrivit à René une lettre paternelle : « Malgré les hostilités commises par ses partisans sur les états de l'Eglise » et son appel au futur concile , il lui était toujours cher à cause de ses vertus. » Pie II lui explique ensuite avec douceur les griefs et les motifs qui avaient déterminé le refus d'investiture, et finit en le priant de prendre des voies plus conformes a son amour pour la paix *.

Fermement convaincu de la bonté de sa cause, René crut inutile de répondre à cette lettre. 11 hâta le départ de la flotte destinée à seconder les efforts du prince

Histoire de René cl Anjou,

cleTarente. Ce seigneur, grand connétable du royaume, n'attendait qu'une occasion favorable, pour embrasser ouvertement le parti de la maison d'Anjou.

Cependant l'agitation qui régnait à Gènes avait empêché le duc de Lorraine de se réunir aux Napolitains. Le doge Pierre Frégoze, oubliant, les traditions de sa famille, la délivrance de sa patrie el ses propres serments , s'était mis à la tête des ennemis de la France. Les Fiesques et les Adornes avaient laissé sommeiller leurs vieilles haines. Ils réunirent leurs partisans et soulevèrent la multitude.

Nous ne suivrons point Jean d'Anjou dans cette lutte glorieuse, où il déploya toutes les qualités héroïques de sa race. La défaite de Fiesque et de Frégoze tué de sa propre main, apaisa cette terrible sédition. Il rétablit l'ordre par sa prudence autant que par sa valeur , et le sénat lui décerna le titre de conservateur de la patrie.

Confiant alors le commandement de Gènes, qu'il laissait calme et tranquille, à Louis de Vallier, il mit à la voile le 4 octobre 1 4^9 , et débarqua à Gaëte avec l'élite de la chevalerie de Provence et de Lorraine. Quelques historiens prétendent que pour enlever aux siens tout espoir de retour, il renvoya sa flotte sur les côtes de France, ne voulant d'autre alternative qu'une couronne ou un tombeau.

L'attachement des Napolitains pour le sang de leurs anciens rois sembla se rallumer à la vue du duc de Lorraine. Un soulèvement presque général agita la terre de Labour, la Pouille et les Abbruzzes. Jean vit une partie de la population se ranger sous ses bannières. Il avait inscrit au-dessus des fleurs de lys et des allérions de ses armes ce verset de l'évangile, qu'un saint pape appliqua depuis au vainqueur de Lépante : Fuit horno missus à Deo , cuinomenerat Joannes. Une éclatante victoire sur les bords du Sarno (n juillet i/jtio) parut d'abord assurer son triomphe 1. Inférieurs en nombre à leurs ennemis, les Angevins se couvrirent de gloire. Il leur eût été facile d'entrer à Naples avec les vaincus , si au lieu de s'arrêter à faire des prisonniers, ils eussent continué leur marche. Ferdinand, rentré presque seul dans sa capitale, l'avouait volontiers, en parlant de cette bataille : « Le pre- » mier jour, disait-il, les ennemis estoient maistres de ma personne et de mon » royaulme; le second, ils auroient pu se rendre maistres de mon royaulme et non » de ma personne; le troisième, ils n'avoient plus aucun pouvoir sur les deux. »

1 Les plus illustres ramilles de Provence, toujours prodigues de leur sang, eurent île glorieux représentants à la bataille de Sarno. Le président d'Hozier cite, entre autres , les Barras , Baschis, Rlacas, Castellane, d'Arbaud.Demandolx, Gércnte , Gombert, Grasse, Grimaldi, Grille. Glanderez Forluu , Laincel, l'Estang, Pontevez, Portellet, Pugel, Renaud d'Alein, Sabran, Venin, Villeneuve.

Le duc de Lorraine avait accordé généreusement la liberté à tons les prisonniers de guerre. Tandis que l'Italie bénissait sa clémence , Jean Cossa s'était rendu auprès du pape Pie II, pour le prier de ne pas prolonger la lutte par une obstination inutile; mais rien n'avait pu toucher l'inflexible pontife. Il avait déclaré que le malheur de son allié était une raison de le secourir, et non de le livrer à ses ennemis par un lâche abandon.

« Puisque Notre Seigneur Jésus-Christ, répondit le vieux guerrier, s'est si visi- » blement déclaré en notre faveur, nous tâcherons de nous passer de son vicaire 1. » Il pritalors congé du pape, et revint immédiatement auprès du duc de Lorraine, qui s'était emparé de Bayes et de l'île d'Ischia.

Cependant le roi de Sicile n'abandonnait point son fils au milieu de ses victoires. Inquiet de ne pas le voir marcher sur Naples , il écrivait à son chancelier Jean des Martins :

« Combien que je sçay les peines , charges et despenses, que a porté le pays de » Provence, et dernièrement d'un don qu'ilz ont faits pour six ans; toutefois la très » grant miracle et victoire, que Dieu monstre et administre à Monsieur, est besoin » et nécessaire que chascun l'ayde... Chancelier, servez moy à ce besoin, et soyez » certain que je le reconnaistray, à vous et aux vostres... Pour ce, je vous prie, que » vous y employez vos cinq sens de nature, et qu'il n'y ait serviteurs, marchands, » ni compères épargnez Monsieur aura assez de quoy eulx récompenser... Dieu » soit, garde de vous. »

Pendant que le roi de Sicile, les yeux sans cesse tournés vers Naples, envoyait à son fils de l'or et des soldats, et ne négligeait rien qui pût aider au triomphe de ses armes, le doge Prosper Adorne introduisait dans Gènes les troupes du duc de Milan , et secouait le joug de la France. Prévenu par René de cette nouvelle révolte, Charles VII détacha de son armée un corps de six mille hommes, qui se grossit en s'embarquant à Marseille d'un millier de Provençaux. Cette expédition ne fut pas heureuse. Les Français, attaqués par une multitude d'ennemis, succombèrent presque tous dans de sanglantes rencontres; et Gênes déchirée de nouveau par les factions, en proie à la tyrannie de ses grandes familles, crut recouvrer son indépendance et son orageuse liberté.

C'est ici le lieu de venger avec M. de Villeneuve la mémoire de René d'une

Histoire de René d'Anjou.

calomnie historique, répétée par dom Calmet et le continuateur de Vélv, sur la foi de l'auteur italien de la vie de François Sforce. Selon lui, le roi de Sicile tranquille témoin, du pont de son vaisseau, du désastre des Français, aurait ordonné dans sa tolère de prendre la haute mer, afin de ne laisser aux fuyards aucune chance de salut. Le caractère de René, ses vertus chevaleresques, sa vie entière démentent ;vlte accusation, soulevée par un écrivain étranger, qui ne la reproduit d'ailleurs, « que comme un bruit populaire , digne de peu de créance. » Il parait même certain que le bon roi ne prit aucune part à cette guerre , et qu'à l'époque où ces historiens le font trahir ainsi ses compagnons d'armes (i 6 juillet iZjtJi), il était à Marseille, auprès du lit de mort d'une sœur de Jeanne de Laval.

Plus nous avançons dans cette vie si pure, et plus les malheurs et les chagrins vont s'amonceler sur la tête de René. La mort avait enlevé son frère et son ami. le glorieux Charles Vil [i 3 juillet 14G1). Marie d'Anjou n'avait pas tardé a suivre son époux dans la tombe. La grande Marguerite remplissait alors le monde du bruit de ses infortunes et de son héroïsme maternel ; enfin le duc de Lorraine, après quatre ans de combats, s'était éloigné de Naples, vaincu par l'épée de Scanderberg l.

La peste ravageait alors la Provence. Ce cruel fléau moissonnait la population de Toulon et des villes voisines ; et il n'y avait pas une famille qui n'eût à pleurer plusieurs des siens. Profondément ému de ces calamités , René exempta pendant cinq ans de toute espèce de tailles les habitants de cette ville, du bourg de la Valette et de quelques autres villages. Sa royale charité s'étendait à toutes les souffrances, et jamais sentiment de crainte personnelle n'eut accès dans son cœur.

Séjournant alternativement en Provence et en Anjou, il soumit à une assemblée de notables, tenue dans cette dernière province, le recueil des lois et coutumes demandés à Jean Rreslav et à Jean Binel. Des lettres patentes, en date du château d'Angers (janvier 1462 . approuvèrent cette compilation, base de la législation de l'Anjou, du quinzième siècle au dix-huitième.

1 Georges Caslriut , prince d'Albanie, surnommé l'Alexandre chrétien. Accoutumé a vénérer les ordres tin souverain pontife, comme les oracles de Dieu même , il accourut, a l'appel de Pie II, prendre le commandement des troupes du pape et de l'armée napolitaine. Une grande victoire remportée sous les murs de Troies , dans la Capitanale. assura la couronne à Ferdinand.

Ce héros qui était venu au inonde, disent les chroniques, avec l'empreinte d'une épée sur le bras droit , lua de sa main dans les comhats plus de deux mille Turcs. Mahomet II croyant qu'il se servait d'armes enchantées. Scanderberg lui envoya son sabre. - 11 lui suffisait, disait-il, de garder le bras qui le maniait dans les batailles. »

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René reçut à cette époque la visite de Louis XI, qui lui prodigua jusqu'à l'affectation les égards et les témoignages d'un attachement presque fdial. Inquiet de l'asile qu'avait trouvé en Bretagne le jeune duc de Berry, le soupçonneux monarque avait voulu connaître « le vouloir de ceulx cpii l'avoient quitté, pour suyvre son frère. » Il entoura son oncle de caresses, visita avec lui les châteaux d'Angers, des Ponts-de-Cé et de Saumur, établit en l'honneur de la Vierge, « sa bonne maistresse et grant amie, » un chapitre de chanoines dans la petite île de Béhuard, et ne manqua pas d'honorer la vraie croix de Saint-Laud, qui lui avait toujours inspiré une salutaire frayeur1. Ces marques de dévotion feintes ou réelles, un langage familier et affectueux , et de riches présents donnés avec adresse lui cor.cilièrent l'affection des bons bourgeois d'Angers , et préparèrent peut-être l'injuste et violente usurpation de la province.

Louis, pour s'assurer des dispositions des principaux seigneurs, avait convoque à Tours les grands vassaux de la couronne. Il se plaignit amèrement du duc de Bretagne, et leur demanda s'il pouvait compter sur leur fidélité, en cas d'une guerre prochaine. René protesta de leur dévouement, « envers et contre tous, en foy et loyaulté. »

Si le bon roi était sincère, il n'en était pas ainsi des autres seigneurs. L'hypocrite ambition de Louis, ses fourberies, son despotisme avaient soulevé les serviteurs les plus dévoués de son généreux père. Le duc de Bretagne et le comte de Charolais étaient à la tète de cette ligue menaçante, que couvrait de so:i nom le duc de Berry. « Ils vouloient, disaient-ils, apporter un remède aux misères du royaume, chasser des conseillers pervers, et soulager le pauvre peuple, accablé par la gabelle, les exactions et les impôts. Ce prétexte, ajoute Anquetil, qui séduit toujours la multitude, fit appeler ce soulèvement la guerre; du bien public. »

Jean , mécontent du roi et de ses nouveaux ministres, fut un des premiers à se joindre aux princes confédérés. Il avait avec lui cinq cents lances et un corps d'infanterie suisse. Son cri de guerre, comme celui du comte de Charolais, était : « Exemption de tailles , bien public et franchises} »

« Ce noble prince, dit Commines, à tous alarmes le premier armé de toutes pièces, et son cheval toujours bardé, sembloit bien prince et chief de guerre , et

1 Une croyance générale , partagée par Louis XI, attribuait à cette relique. la puissance de faire mourir dans l'année le parjure qui violait son serment. — Ménage, dans sa Fie de Pierre Ayrautt, nous a conservé le texte de cet engagement redoutable.

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liroit toujours tlroict aux barrières de nostre ost. Comme il esloit bien faict de sa personne, beau, gracieux, doulx, éloquent, modéré, libéral et grant capitaine, il avoit l'estime et la confiance des troupes, qui n'obéissoient à personne plus volontiers qu'à luy . »

René avait vu cette révolte avec douleur. Opposé au soulèvement général qui entraînait presque tous les princes du sang, il écrivait à son fils de Launay-lez- Saumur le 10 août i/joYj :

« Mon filz, monseigneur le roy m'a présentement escript par Gaspar Cosse 4 , et aussi envoie le double d'unes lettres, que lui avez escriptes, lequel par ses lettres me Fait sçavoir qu'il envoie devers vous le seigneur de Precigny, et que de ma part je voulsisse aussi envoier devers vous aucuns des miens qui me fust feable. Mon filz , vous savez ce cjue je vous ay lait savoir par l'evesque de Verdun , de la voulenté du roy et de la mienne aussi; tousiours m'avez esté obéissant jusques apresent, encores, si vous estes saige, ne commencerez-vous pas à ceste heure à se autrement , et je le vous conseille pour vostre bien et honneur; et sur ce veuillez croire et aussi faire, et accomplir ce que vous dira de par mondit seigneur le roy et moy, ledit Gaspar, que j'envoie devers vous pour ceste cause; autrement, je ne pourroye estre content de vous. Nostre Seigneur soit garde de vous.

» Votre père, René. »

René, pour éviter les soupçons de Louis XI, crut devoir lui faire tenir une copie de sa lettre :

« Mon très redoubté seigneur, ajoutait-il en s'adressant au roi,

» Je me recommande à vostre grâce si très humblement que je puis. Plaise vous savoir, monseigneur, que par Gaspar Cosse, ay veu ce qu'il vous a plu m'escrire. et comment aviez délibéré envoier devers mon filz de Calabre, le seigneur de Precigny , me exhortant et ordonnant y envoier aucuns de mes serviteurs qui me fust feable; sur quoy, monseigneur, en obéissant tousiours à voz bons plaisirs et commandemens, je y envoie ledit Gaspar, duquel comme savez, il a assez cognoissance; auquel j'ai donné charge expresse de passer et retourner par vous, et puis tirer de là devers mon dit filz, pour lui dire ce qu'il vous plaira lui en charger. Avecques ce que je lui ay de ma part aussi dit pour lui enjoindre de par moy , et sur ce escrips à mondit filz, par ledit Gaspar; ainsi que plus à plain verrez par la

Fils de Ji'on Cossa.

coppie de mes lectres, que vous envoie cy enclouse, ou par lesdictes lettres mesmes, si c'est vostre plaisir les veoir et ouvrir ; priant à Dieu , mon très redoublé seigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue.

» Escript à Launay, le 10e jour d'aoust.

» Vostre très humble et obéissant,

le roi de Sicile , duc d'Anjou , etc.

» René. »

La bataille de Montlhéry ( 1 3 juillet i465) et le peu de succès du siège de Paris disposèrent les confédérés à écouter des paroles de paix. Jean d'Anjou, après avoir publiquement refusé de séparer sa cause de celle de ses alliés, ne tarda pas à s'apercevoir qu'ils n'avaient ni son désintéressement, ni sa droiture. Il prit le parti d'aller trouver le roi à Paris, et d'y jeter les bases d'un traité général. Dans les conférences qu'il eut avec Louis, il lui reprocha courageusement d'avoir déserté à Naples , malgré de solennelles promesses, la cause d'un prince de son sang, et stipulé lui-même cet abandon dans des lettres adressées à Ferdinand. Il ajouta que son duché était un fief de l'empire, et qu'aucun lien de vasselage ne l'unissait à la couronne de France.

Le roi, qui voulait à tout prix calmer ces justes ressentiments, prodigua les protestations et les caresses. Il offrit « à son très amé et beau cousin de Calahre » deux cent mille écus d'or, huit mille archers et cinq cents lances pour reconquérir le royaume de Naples. La Lorraine fut déclarée exempte de tout hommage; et Jean obtint en outre le gouvernement de Taucouleurs.

Surpris de ces faveurs qu'il n'avait point sollicitées, il hâta de tous ses efforts la conclusion de la paix. « Je pensois, disait-il aux seigneurs qui vendaient leur » soumission , cette assemblée estre pour le bien public ; mais je commence à » veoir que c'est pour le bien particulier. » Les traités de Conflans et de Saint- Maur furent en partie son ouvrage.

« Louis XI, dit un historien, savait sur toutes choses s'accommoder au temps, lorsqu'il était le plus faible, et céder à ses ennemis ses droits et ses prétentions afin de les désunir; mais quand une fois il avait rompu leur ligue, il reprenait ce qu'il avait cédé , et ne tenait rien de ce qu'il avait promis. » René, malgré son inviolable fidélité, devait bientôt en faire l'expérience.

La mort de l'infant don Pèdre de Portugal avait laissé la Catalogne en proie à l'anarchie. Soulevée depuis plusieurs années contre le roi Jean II, irère d'Al- TOME ï. o

phonse V, cette belliqueuse principauté avait offert la couronne d'Aragon au fils de la reine Yolande. Ses députés s'étaient rendus à Angers, auprès du roi de Sicile; ils l'avaient supplié de se mettre à leur tète, et de venir à Barcelone prendre possession d'un trône mérité par ses vertus. René était trop âgé pour se bercer encore d'ambitieuses chimères. Il accueillit gracieusement les députés catalans, leur dit cpie sa vieillesse ne lui permettait point d'accepter leurs offres, mais qu'il leur enverrait, à sa place, son fils Jean d'Anjou et Ferry de Vaudemont (1467).

Le roi de Sicile, en faisant parvenir à Louis XI cette nouvelle importante , crut l'occasion favorable de lui rappeler de récents engagements. Une réponse évasive prouva qu'il avait à tort compté sur la foi royale. Louis n'avait aucun intérêt à garder sa parole. Il se borna à des vœux stériles et à des secours sans importance, tout en prêtant douze cent mille écus au roi d Aragon , et lui retenant en gage le Roussillon et la Cerdagne. Le duc de Lorraine vit alors qu'il n'avait rien à attendre que de lui-même. Huit mille Angevins, Lorrains et Provençaux 1 répondirent à son appel; il traversa les Pyrénées à leur tète, et fit à Barcelone une entrée triomphale. Deux victoires près de Roses et de Villademar (i4b8) excitèrent jusqu'au délire l'enthousiasme des Catalans. Le jeune prince Ferdinand commandait les Aragonais à cette dernière bataille. Son cheval fut tué dans la mêlée , et il ne dut la liberté qu'au dévouement d'un fidèle serviteur, qui mit pied à terre malgré ses blessures, pour sauver le fils de son roi.

Les hostilités continuèrent l'année suivante avec une extrême vigueur. Surpris à Peralta pendant une nuit obscure, don Juan s'enfuit jusqu'à Figuières sans vêtements, sans casque et sans épée. Les provinces de Gironneet de Tortose, Berguza, Palamos, le Lampourdan entier se soumirent au vainqueur (1469 et 1470).

L'histoire a recueilli la lettre que le roi de Sicile adressait à Jean d'Anjou, à la nouvelle de ces succès; il lui rappelle d'abord, « que pour amplifier sa couronne et son nom, depuis sa première jeunesseetessaisd'armes, il s' estoit courageusement présenté à travaux et dangers innumérables ; qu'il avoit esté par deux fois en

1 An nombre des chevaliers provençaux qui suivirent Jean d'Anjou dans celte expédition, nous trouvons Bonifa.ce de Castellane , nommé conseiller et chambellan de ce prince , en considération « de sa loyaulte prud'hommie et aultres louables vertus, comme aussi de ses grants et fructueux services. »

La maison de Castellane , longtemps souveraine de la ville de ce nom , est une des plus illustres de Provence. Inconstants . ambitieux et prodigues, turbulents et magnifiques , aimant avec passion la guerre , la poésie et les troubadours , les sires de Castellane, en jetant un grand éclat sur leur nom, servirent ou troublèrent alternativement leur patrie. Depuis sa réunion à la France, peu de familles ont plus noblement payé leur dette au pays.

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Italie avec gros et puissant exercite (armée, exercitus), où toujours il s'estoit montré preulx et valeureux combattant. »

« Très illustre et cher fils, nostre premier né, ajoute-t-il, dansun transport d'or-

» gueil paternel, nous laissons qu'à Gênes, les années passées, vous avez montré

» tant d'actes de prouesse, délivrant la ville assiégée de ce roy si puissant par

» terre et par mer ; et que Pierre de Campofregose , pour lors duc de la cité , ayant

» pris et tourné ses armes contre nous par une grande perfidie et desloyauté , a

> esté étendu mort et roide sur le pavé de vostre main , après plusieurs honora-

» blés playes reçues sur vostre corps; et qu'à présent vous êtes en Catheloigne,

» avec le harnois au dos, pour le recouvrement du droict et de la couronne ma-

» ternelle, cpii nous estdeue, du royaume et de la jurisdiction d'Aragon. Mais de

» quelle grandeur et magnanimité de courage, de quelle force, vigilance et sa-

» gesse faites-vous maintenant la guerre contre Jean nostre capital ennemy !

» Tesmoin en est bien Geronde (Gironne) et toute la province emporitaine fie

» Lampourdan), tesmoins en sont bien les respoussements des ennemys, les forte-

» resses et les chasteaux pris, les places munies, qu'en passant par la force et

» vertu de vos armes se sont rendues et remises à vostre main. Nous taisonsvostre

» prudence, vostre justice, donlceur et bénignité , et la modestie dont vous usez

» au goi.vernement des peuples et des citez, avec plusieurs aultres royales et

» très excellentes vertus, dont Dieu a illustré vostre esprit. Si qu'il nous sera

» mieulx séant de ne pas parler plus tant de vos haultes et tant héroïques qualités,

» de peur que nous ne sembhons parler de nous mesmes, en parlant de vous.

» qui estes nostre fils bien aimé , et nostre propre chair et nourriture '. »

Au moment où René adressait à son fils ces touchantes paroles, la Catalogne était soumise; et Jean d'Anjou, au comble de la gloire, espérait achever la conquête de l'Aragon. Il avait envoyé une ambassade au roi de Castille, pour lui demander la main de l'infante Isabelle - ; tout semblait sourire à ses projets, lorsqu'il fut atteint d'une maladie mortelle, au retour d'un pèlerinage à Notre- Dame de Montserrat. Les larmes et les prières de tout un peuple ne prolongèrent point la vie du héros. Il expira à Rarcelone au milieu de ses triomphes, le i3 décembre 1/170, à l'âge de l\5 ans.

1 César Nostradamus; Histoire de Provence.

s Peu de jours avant la mort du duc de Lorraine, Carrion, son écuyer, e'tait parti pour la Castille, muni de pleins pouvoirs de son maître. Quand le roi Henri l'aperçut , « il lui list le bien venant; puis luy dict : « Monsieur l'escuyer, je suis fort mari y des nouvelles que j'ay. — Sire, quelles sont-elles ? — Vostre mais- ' tre, le duc Jehan, est allé à Dieu. » Quant l'escuyer oist ces nouvelles, il fut tout transy. »

Les Catalans qui, pendant sa vie, se pressaient sur son passage, baisaient ses armes, ses éperons et jusqu'à Ja mule qu'il montait, furent en grand deuil à sa mort. Durant neuf jours entiers son corps fut exposé dans une salle de son palais : chacun venait s'agenouiller dévotement et prier ans messes célébrées pour le repos de son âme, depuis le point du jour jusqu'à l'heure de nones. Le duc Jean, recouvert d'une robe de velours noir, la barette en tète et sa bonne épée au côté, fut porté dans les rues et carrefours de la ville. Le cortège s'arrêtait sur les places principales, les chevaliers inclinaient ses bannières: on n'entendait que des sanglots , des lamentations et des cris '.

Le caveau sépulcral des rois d'Aragon s'était refermé sur le duc de Lorraine , lorsque le fidèle Carrion descendit à Angers chargé du noble cœur de son maître. René à cette vue pensa mourir de douleur. Il fut longtemps comme privé de sentiment et de vie, sans prononcer une seule parole. Ses infortunes croissaient avec les années; et cette mort prématurée n'était que le présage d'inexprimables malheurs.

Entraîné par les exploits de Jean d'Anjou, nous n'avons pas voulu interrompre notre récit. Il nous faut jeter maintenant un coup-d'œil en arrière : assez tôt nous aurons à raconter de nouvelles épreuves; les jours heureux du roi de Sicile furent trop clairsemés dans sa vie pour les laisser en oubli.

La lovale conduite de René pendant la guerre du bien public avait désarmé l'inquiète défiance de Louis XL II paraissait plein de respect pour sa vieillesse, et semblait chercher les occasions de lui témoigner une affectueuse reconnaissance. Le roi de Sicile, qui aimait toujours le fils de Marie d'Anjou, se rendait avec Jeanne de Laval au château d'Amboise, quand Louis y tenait sa cour, assistait ;i des représentations dramatiques jouées en son honneur, et ne soupçonnait point de mauvaise foi dans ces démonstrations intéressées. De son côté, le rusé monarque ne manquait jamais de faire à son très cher et nrne oncle et cousin quelque beau présent, et de lui accorder des faveurs , qui coûtaient moins encore, comme de le faire asseoir à ses côtés sur un fauteuil de velours cramoisi, exactement pareil au sien, ou de l'autoriser a signer ses lettres et ordonnances d'un grand sceau de cire jaune, prérogative exclusivement réservée jusqu'alors à la couronne de France.

» De retour, dit Bourdigné, à son puissant chastel d'Angers, le bon roi reprennoit

' Don Calmet, Histoire de Lorraine.

vie convenable pour resjouyr sa vieillesse, comme planter et enter arbres, édiffier tonnelles, pavillons, vergiers, galleries et jardins, faire bescber et parfondir fosses , viviers et piscines pour nourrir poissons, et les veoir nager et esbattre par l'eau clère, avoir oyseaulx de diverses manières, en buissons et arbresseaulx , pour en leurs cbantz se délecter. Et pour certain il fut le premier qui d'estranges pays fist apporter en France paons blancs, perdrix rouges, connilz blancs, noirs et rouges, fleurs de œillets de Provence, roses de Provins et de Muscadetz, et plusieurs autres singularitez ignorées en Anjou auparavant. Et disoit aux princes et ambassadeurs de divers pays, qui le venoient visiter, qu'il aymoit la vie rurale sur toutes autres, pour ce que c'estoit la plus seure façon et manière de vivre, et la plus loingtaine de toute terrienne ambition. »

Souvent on le voyait dans un bateau de pécheur descendre la Maine jusqu'au couvent de la Baumette, solitaire ermitage taillé dans le roc, à l'image de la Sainte-Baume. Il aimait à honorer la patrone de la Provence, et avait fondé un couvent de Cordeliers, en mémoire du bienheureux Bernardin, son confesseur. Les jours de fête, il suivait l'office dans un psautier qu'il avait donné aux bons pères '. Il partageait volontiers leurs repas; et si l'on en croit la tradition populaire, consacrée par une gothique inscription, le plat qui lui servait fut incrusté après sa mort dans les murs du monastère.

Le peuple, qui accourait sur les pas de Bené, vint visiter à son exemple cette pieuse solitude. Elle devint un lieu de pèlerinage, où se rendait chaque année à la fête patronale une partie de la population angevine.

Le temps n'a point détruit le couvent de la Baumette; la foule joyeuse couvre à

1 Ce psautier manuscrit, in-4° , sur vélin , relié en veau fauve, fait aujourd'hui partie de !a bibliothèque d'Angers.

On lisait sur la première feuille du psautier, qui malheureusement a été enlevée :

• Le 8 novembre 1405, le roy René de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, donna aux frères religieux, de la religion et observance de monseigneur saint François, estant en son esglise de la Baumette lez Angers, le présent psautier, pour demourer et estre à perpétuité audict hermitage, pour le divin service de ladicte esglise ; et pour plus grande approbation dudict don, à eulx fait par ledict sieur (ludict présent, ledict seigneur à cy mis et apposé son seing manuel, faict mettre et apposer le mien, de moy Albrdeau, son indigne secrétaire , et protonotaire de notre sainct père le pape, les jour et an ci-dessus.

» Présens, Jean de Beauvau, seigneur dudict lieu , séneschal du pays d'Anjou, et Bertrand de la H;iie, seigneur de Malelièvre; Saladin d'Anglure, seigneur de Nogent, chambellan , et maistre Jehan Brcslay, juge ordinaire du pays d'Anjou , Ions conseillers (ludict sieur, et plusieurs aultres gentilshommes.

» Signé RENÉ , manu propriâ.

" Et plus bas, Al.LARDEAL*. -

ex

certains jours les prairies qui s'étendent jusqu'à la Loire; et les cloîtres, le réfectoire, la chapelle taillée clans le roc dominent encore la vallée. Mais aucun chant sacré ne s'élève de cette enceinte recouverte de lierre. Les courses et les jeux établis par le roi de Sicile, ont cessé depuis longtemps; et à sa mémoire vénérée se mêlent aujourd'hui de sanglants souvenirs.

Au pied du rocher penché sur les eaux, qui sert de fondement à l'abbaye, s'arrêtait, il y a un demi-siècle, une barque chargée de victimes et de bourreaux. Elle portait soixante-douze vieillards arrachés au sanctuaire, et que n'avaient protégés ni leurs cheveux blancs, ni leurs vertus1. Liés deux à deux, ils priaient avec ferveur au milieu des blasphèmes. Tout à coup de larges ouvertures, agrandies à coup de hache, donnent passage à l'eau de la Maine. Un léger tourbillon fait bouillonner sa surface. Puis, le fleuve pur et tranquille continue vers la Loire son cours accoutumé.

A l'opposé de la Baumette, un peu au dessus d'Angers, René avait découvert en chassant un saint anachorète. Il se nommait Macé Bûcheron, était prêtre et chapelain du chapitre de Saint-Maurice, mais il avait abandonné sa prébende, pour vivre dans la solitude de pain noir et déracines. Le roi, touché de ses vertus, lui bâtit une cellule et une petite chapelle. Il y ajouta pour lui-même un jardin et un modeste logis , qu'il venait souvent visiter à pied en traversant la ville. Il l'appelait son cher ermitage de Reculée. C'était dans cette retraite, embellie de sa main de peintures et d'ingénieuses allégories, qu'il aimait à deviser avec les principaux bourgeois d'Angers, les artistes et les savants attirés à sa cour.

Autour de la demeure royale s'élevèrent bientôt de pauvres habitations recouvertes de chaume. Elle étaient occupées par des pécheurs qui venaient jeter leurs blets sous les fenêtres de René. Le bon roi avait toujours eu pour ces braves gens une affection singulière. Entre plusieurs beaux privilèges qu'il leur concéda, il voulut qu'ils ouvrissent la marche de la procession de la Fête-Dieu. Leur doyen, précédé de ménétriers, y portait un cierge énorme, où saint Pierre était représenté en cire avec ses vêtements pontificaux, un filet à la main. Selon les prophétiques paroles du Sauveur, le pêcheur du lac de Génézareth était transformé en pêcheur d'hommes.

A Marseille, un tribunal particulier, les Prud'hommes pécheurs, fut créé pour juger promptement et sans frais, les différends élevés entre les membres de cette

' Ces prêtres appartenaient presque tous au diocèse de devers. Ils avaient plus de soixante ans , et n'étaient condamnes qu'à la déportation. Ils fuient noyés flans l'hiver de 1*94 , en face de la Baumette.

classe laborieuse. René en publia lui-même les statuts, que le temps et l'opinion ont respectés.

La chasse était un de ses délassements favoris. Pour plaire à Jeanne de Laval, qui l'aimait avec passion, il avait entouré de murs un vaste parc, auprès de la petite ville de Saint-Rémi en Provence. On dit même qu'il échangea la riche baronnie d'Aubagne contre les landes stériles de Saint-Cannat , où le gibier était plus abondant. En Anjou, « il s'esbattoit à la chasse du cerf, » dans ses domaines de Launay J, de Rangé et de Beaufort. Sa meute, quoique peu nombreuse, était ardente et bien dressée; rarement ses faucons manquaient leur but. Il possédait de belles armes de plaisance et de guerre. Mais comme il était généreux sur toutes choses, il s'en défaisait volontiers, en faveur de ses amis 2. Le temps consacré à ce noble exercice, ne lui faisait pas oublier les devoirs de la royauté; et si ce rapide exposé de la vie de cet excellent prince ne suffisait pas pour convaincre les esprits les plus prévenus, sa correspondance sauvée de la destruction et de l'oubli par M. le chevalier Lautard 3, nous en fournirait une preuve éclatante.

L'amour de René pour les lettres le suivit jusqu'à la tombe. Du fond de la Provence ou de l'Anjou, il écrivait aux savants de toute l'Europe, faisait copier

1 Ce château, dont plusieurs parties contemporaines de René existent encore, appartient aujourd'hui à M. le marquis d'Armaillé. Louis XIV l'exempta du logement des gens de guerre en souvenir du bon roi.

1 Monsieur du Plesseys, en revange des deux belles arbalestes d'acier que m'avez données, et pour ce aussi, que depuis me suis enquis que vous estes très bon arbalcstier, et que prenez grant plaisir à tirer de l'arbaleste, je vous advise que de ma part toute ma vie y ay prius grant plaisir. Et afliu que voiez comment suis arlillé, je vous envoie une de mes arbalestes, laquelle vous certiflie qu'elle a esté f.iicte de la main d'un Sarrazin à Barcil tonne; ne jamais ne vieult aprendre aux crestiens de les faire telles. Et pour ce qu'elle est d'estrange façon , et qu'elle tire plus loing selon la petitesse de quoy elle est, que nulle autre arbaleste de son granl, que je veisse oneques, je la vous envoie, en vous priant que la tenez bien chière, et ne la vueillez donner à personne que vive, car vous n'en trouverriez point de telle, ne jamais jour de ma vie n'eu vis de si belle façon, ne de si bonne aussi. Il me semble que le traict que je vous envoie sera trop pesant pour elle ; mais je ne le vous envoie que pour veoir la façon. Et adieu vous diz eu me faisant savoir s'il est rien que je puisse pour vous, car je vous certiflie , que vous n'en serez point esconduit devant tous autres encore, et pour ce, esprouvez moy quant vous vouldrez.

Escript au Mesnaige , ce mercredi 27e jour d'avril. Signé : René.

(Tiré de la collection de M. Feuillet de Couches, savant archéologue, qui a eu la bouté de nous adresser cette copie).

3 Premier volume , page première.

Ces lettres transcrites sur un registre par les secrétaires de René et toutes signées de sa main , sont datées de Tours, d'Angers, de Baugé, des Ponts-de-Cé, de Launay, d'Aix, deTarascon, de Marseille, d'Avignon et de Gardanne, etc., écrites en français, eu italien, en catalan et en latin ; elles embrassent une période de six années (1468 à 1474), se suivent exactement et ne laissent que de courtes lacunes , pendant lesquelles il est

à grands frais les manuscrits grecs ou latins nouvellement découverts, enrichissait de précieux ouvrages les bibliothèques de ses châteaux et des couvents qu'il affectionnait. Tandis que le moine Hugues de Saint-Césary transcrivait par ses ordres les poésies oubliées des troubadours provençaux, que Martial d'Auvergne publiait son livre si curieux des Arrêts des cours d'amour ( «/resta amorum), et qu'Honoré Bonnor, prieur de Salon , composait son Arbre des batailles , et lui donnait pour préface la relation de la grande victoire remportée sur Satan par le glorieux Archange, René encourageait les premiers essais de poésie dramatique. Il conservait au château de Beaufort la copie la plus authentique et complète des Mémoires du sire de Joinville, faisait recueillir par les officiers de sa cour des comptes, les chroniques enfouies dans les chartriers de ses châteaux, appelait aux universités d'Aix et d'Angers les plus habiles professeurs, et fondait, des bourses gratuites pour de pauvres écoliers. Les nombreuses lettres que nous avons citées, montrent qu'il parlait le latin, le catalan, l'italien et le provençal avec une égale facilité. L'écriture sainte et les chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne lui étaient également familiers; et c'est sans doute à l'enthousiasme inspiré par leur étude, que doit être attribué l'étrange mélange de mythologie et de christianisme remarqué dans ses écrits , dans les fêles chevaleresques , les cérémonies

facile de reconnaître que René était alors en voyage. Leurs caractères en sont bien conserves et passablement formés. Mais ils sont de leur siècle, et par conséquent difficiles à déchiffrer et hérissésd'abréviations.

Deux cent quatre-vingt-dix lettres composent ce recueil , que le président Peyresc avait acheté de l'historien de la Provence. Oubliées dans lechartrier d'un vieux château de la maison de Simiane, elles ont échappé à l'incendie et à la dévastation de 1793 par un de ces hasards merveilleux, auxquels la prudence humaine est étrangère.

Ces lettres, où la bonté de René et son amour pour ses peuples se dévoilent à toutes les lignes , sont en général très courtes, d'un style simple et concis; le latin en est aisé, quelquefois élégant, mais souvent un peu recherché. La tournure des phrases et les inversions annoncent de la facilité et une longue habitude de la manière et du dialecte de la chancellerie romaine.

Aucun auteur, aucun écrivain ne les avait fait connaître, avant M. le chevalier Laulard, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, et l'un des hommes dont le caractère et la science honorent le plus sa ville natale. C'est lui qui le premier révéla leur existence et prouva leur authenticité dans deux mémoires publiés en 1812 et 1816, dont sont extraites les réflexions qui précèdent.

Notre nom et nos travaux étaient inconnus du savant académicien, lorsque nous nous sommes adressé à lui , sans autre titre qu'un amour commun pour le bon roi de Sicile. Dire avec quelle bienveillance de cœur, M. Laulard s'est empressé d'accueillir toutes nos demandes, nous a communiqué son précieux dépôt, en a extrait lui-même les lettres, dont il nous a envoyé la savante et fidèle traduction, nous serait impossible. Nous le prions seulement de recevoir ici l'hommage de notre respectueux attachement et de notre profonde reconnaissance.

SI. Roux-Alphéran , ancien greffier en chef de la cour royale d'Aix, nous permettra aussi de lui offrir le même hommage. C'est à ce savant, laborieux et modeste , d nt le désintéressement égale le dévouement et la fidélité héréditaires , que nous devons un grand nombre de renseignements , et la copie du tableau de l'Adoration des Mages , attribué à René depuis un temps immémorial.

religieuses qu'il présidait, et surtout clans la célèbre procession de la Fête-Dieu à Aix , dont nous donnerons ailleurs une description fidèle *.

Tandis que sous son sceptre paternel, ses états jouissaient d'une paix profonde, tin événement imprévu, où son nom se trouve mêlé, plongeait la France entière dans rétonnement et la stupeur. Louis XI, toujours en querelle avec Charles le Téméraire, était venu presque seul à Péronne , au milieu des Bourguignons , pour hâter par sa présence la conclusion de la paix. Le nouveau traité était près d'être signé, et les deux princes semblaient vivre dans une familiarité affectueuse, lorsque des courriers apportèrent au duc la nouvelle que les Liégeois, excités par les émissaires de Louis, avaient rompu la trêve, massacré leur évêque et les soldats laissés en garnison. Une furieuse colère s'éleva comme une tempête dans l'âme de Charles. Flottant pendant trois jours entre des résolutions extrêmes, maître de la personne du roi, de sa couronne et de sa vie, il marchait à grands pas, se jetait sur son lit, se relevait avec violence, et, de temps à autre, arrêtait ses regards sombres sur la vieille tour de Péronne, où Herbert de Vermandois avait tenu emprisonné pendant vingt ans l'infortuné Charles le Simple.

Prenant enfin une détermination plus digne de lui, il imposa au monarque les conditions les plus dures, les lui fit jurer sur la croix de Charlemagne, et le traîna au siège de Liège plutôt en captif qu'en allié. Une des clauses les plus humiliantes de ce traité, que nous croyons être restée jusqu'ici inconnue, obligeait Louis XI à sommer le roi de Sicile de prendre les armes contre lui-même, s'il venait à violer son serment.

« René, par la grâce de Dieu, Roy de Hierusalem, de Cécile, d'Arragon, de l'isle de Cécile, Valence, Maillorques, Cardaignes et Corseignes, duc d'Anjou, de Bar et conte de Barcelonne, de Prouvence , de Fourcalquier, dePimont, etc.

« A tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut.

» De la partie de notre très chier et très amé cousin le duc de Bourgongne, nous ont esté présentées les lectres de monseigneur le Roy, desquelles la teneur s'ensuit:

» Loys, par la grâce de Dieu, Roy de France, à nostre très chier et très amé oncle le Roy de Cécile duc d'Anjou , salut et dilection.

» Comme par la réunion de paix , d'amitié et concorde fait entre nous et nostre

1 Quatrième volume des Œuvres complètes de René d'Anjou. TOME I.

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très chier et très amé frère et cousin le duc de Bourgongne, entre autres choses avons consenly et accordé que les princes de mon sang , telz que nostre dict frère et cousin vouldra nommer, jureront et promectront sur leur foy et honneur de entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d'icelle, sans riens faire ne souffrir faire au contraire; et qu'ilz chacun d'eulx assisteront et serviront nostre dict frère et cousin à l'encontre de nous , en leurs personnes, de toute leur puissance et de leur pays et suhgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre sceu ou consentement ladicte paix soit enfrainte, ou contrevenu au contenu es lectres sur ce faictes; et que de ce ilz bailleront leurs lectres scellées en forme deue à nostre dict frère et cousin, sans delay, contredict ou difficulté. Et avons desclairé par lesdicles lectres de paix que ou cas de ladicte infraction, lesdicts princes seront et demourront quictes, ahsolz et exempts envers nous et noz successeurs de tous sermens, devoirs et services que par eulx et leurs dicts suhgetz nous sont deuz; desquelz ou dict cas les avons quictés, absolz et exemptez, ainsi que ces choses appèrent plus à plaiu par lesdictes lectres d'icelui traictié de paix. Et il soit ainsi que nostre dict frère et cousin de Bourgongne nous ait desclairé et nommé vous et autres desdicts princes de nostre sang, desquelz il veult avoir les seurtés dessus desclairées; en nous requérant que nostre plaisir soit vous ordonner et commander de faire les sermens et promesses dessus dictes , et affin qu'il vous en appert octroier sur ce, de faire expédier noz lectres patentes en tel cas pertinent. Pour ce, est il que nous, ces choses considérées, voulant de nostre part entretenir et accomplir à nostre dict frère et cousin ce que promis lui avons parledict traictié de paix et user de bonne foy envers lui, avons consenty et consentons et par ces présentes vous mandons, ordonnons et enjoingnonsqueà iceluy nostre frère et cousin de Bourgongne, ou à son certain commandement, vous baillez, expédiez et faictes délivrer incontinent et sans delay ou difficulté vostre lectre et scelle en forme deue, par laquelle vous promectrez et jurerez sur vostre foy et honneur d'entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d'icelle, et que aucune chose ne sera par vous faicte, ne souffert faire au contraire, aussi que vous assisterez et servirez nostre dict frère et cousin à l'encontre de nous, en vostre personne, de toute vostre puissance et de voz pays et suhgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre sceu ou consentement ladicte paix soit enfrainte ou contrevenu au contenu et lectres d'icelle comme devant est dict. Laquelle chose ne adviendra au plaisir nostre, et s'il advenoit, que Dieu ne veuille , nous voulons et desclairons des maintenant que ou dict cas serez et demourez quictes, absolz et exemptz envers nous et noz successeurs de tous sermens, devoirs et services qui par vous et voz dicts subgetz nous sont deuz, et desquelz sermens, devoirs et services, nous, ou cas dessus dict, et non autrement, des maintenant pour lors, quictons, absolvons et exemptons vous et voz dicts subgetz par la teneur de ces lectres. En vous ordonnant et commandant que

sans mesprendre envers nous et noz dicis successeurs , vous ou dict cas de infraction de nostre part, ou contrevenu au contenu desdictes lectres du dict traictié, servez nostre dict frère et cousin contre nous, comme dict est, car ainsi nous plaist et voulons estre fait. Et de ce faire vous donnons pouvoir, congié, licence et auctorité par ces dictes présentes.

» Donné à Peronne lexiiu jour d'octobre l'an de grâce mil cccc soixante huit, et de nostre règne le huitième.

» Ainsi signé . par le Roy en son conseil ,

» J. Delalocre. »

« Savoir faisons que nous, desirans complaire à mon dict seigneur le Roy, et tousiours demourer en son obéissance comme tenuz sommes et raison est, avons par son commandement et ordonnance fait et promis, jurons et promectons, en parolle de Roy et sur nostre honneur, d'entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d'icelle paix sans riens faire ne souffrir faire de nostre part au contraire, et avec cpie assisterons et aiderons nostre dict cousin de toute nostre puissance de nos pays et subgetz, ou cas cpie par mon dict seigneur le Roy ou par autre de son sceu ou consentement, ladicte paix soit enfrainteou contrevenu au contenu es lectres d'icelle paix. En tesmoin de ce nous avons signé ces présentes de nostre main et fait sceller de nostre scel.

» Donné en ma ville Saumur, le unzieme jour de may, l'an de grâce mil cccc

soixante neuf1.

» Par le Roy, Benjamin. »

' Celte charte officielle , pièce originale et inédite , revêtue du sceau et de la signature autographe du roi René, nous a paru assez importante pour être reproduite en entier. C'est l'un des documents historiques les plus précieux que nous ayons entre les mains. Nous en avons fail l'acquisition à Paris, au mois de septembre !841 , après que M. Paulin Paris, membre de l'Institut et l'un des conservateurs adjoints de la Bibliothèque royale eut vérifié et constaté son authenticité. Cette charte est écrite à pleines lignes sur une feuille de vélin parfaitement conservé.

Ou remarque sur le revers, en caractères de la même époque que ceux du corps de la charte , ces mots : - Scellé du Roy de Cécile pour l'entretenement de. la paix faite à Peronne l'an mil iiijc lxviij. » Les lignes suivantes , d'une écriture moderne, sont tracées encore sur le revers, mais au haut : ■ Trailté de Peronne 1468, -Promesse de René, roi de Sicile , en suitte des lettres que le roy Louis XIe luyavoit envoyées pour ce • sujet , et lesquelles sont icy insérées , d'entretenir la paix faite à Peronne, en octobre 1468, entre ce roy » Louis et Charles duc de Bourgogne. Les lettres du roy Louis à Peronne, le 14 octobre 1468. Les lettres de - promesse à Saumur, le 1 Ie may 1469. -

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