‹ Œuvres complètes du roi René (volume 2)Chapitre 29 sur 151 · CX VI · texte numérisé non relu

CX VI

Louis XI, étranger à tout sentiment généreux, tenait moins à l'honneur de son nom qua sa réputation d'habileté et de ruse. Il échangea l'écharpe blanche fleurdelisée contre la croix rouge de Bourgogne, abandonna les Liégeois sans hésitation comme sans remords, et assista en témoin impassible au pillage et à la destruction de leur malheureuse ville. Mais cruellement blessé des railleries des Parisiens, il évita à son retour de visiter ses bons compères. Sa vengeance s'étendit aux oiseaux dressés à répéter le nom de Péronne. Le bourreau fut chargé de les mettre impitoyablement à mort, et d'informer en même temps contre leurs imprudents instituteurs. La crainte que Louis inspirait ne le préservait ni du ridicule ni de la honte.

L'éloignement de René du théâtre de la guerre et l'administration de ses états, ne détournaient point son attention des événements qui se succédaient en Catalogne. Nous l'avons vu envoyer à Jean d'Anjou de l'argent et des soldats; il lui adressait de nombreuses lettres, où l'on reconnaît toujours son esprit de droiture et la bonté de son cœur.

« Mon très cher fils, lui écrivait-il du château de Baugé, le 28 mars 1468 . la

» justice exige que nul ne soit privé de son droit. Or, on vient de saisir à Barce-

» loue, où vous commandez, un bâtiment qui appartient à Jean Ruiz , sujet du

» roi de Castille. Vous savez que la paix la plus durable nous unit depuis un temps

» immémorial avec ce digne prince , et que nous avons toute son amitié. Indé-

» pendamment de ces titres précieux, l'équité ordonne cette restitution. Ainsi ne

» balancez pas à donner des ordres pour mettre relativement à cet objet noire

» conscience en repos. Restez toujours uni à la sainte Trinité l. »

Un prince, que l'injustice révoltait à ce point, ne pouvait être indifférent à l'intérêt de ses vassaux. Il écrivait la même année au roi de Portugal :

« Prince sérénissime , notre cher cousin et frère , par la grâce de Dieu , roi de » Portugal, René, par la même grâce, roi d'Aragon, de Jérusalem et de Sicile, salut » et augmentation de prospérité.

' Cette lettre dont nous (levons la traduction à M. le chevalier Lnntaid, est écrite en catalan, dialecte qu'affectionnait singulièrement le bon roi, pour l'avoir appris enfant sur les genoux de la reine Yolande. René avait écrit le 11 janvier précédent, sur le même sujet, au gonvertieur-géi éral de la Catalogne. Voyez premier volume , page lre.

» Notre sujet, Raphaël Bonet, marchand de Barcelone, nous a exposé que

» faisant le commerce dans votre royaume, il forma le projet, il y a quelques

» mois, de revenir dans sa patrie; qu'à cet effet il passa une convention avec un

» nommé André Bers, Portugais de nation, commandant le bâtiment marchand

■ la Modeste ; qu'il fut réglé entre eux , cpie ledit André Bers ramènerait par mer

» Raphaël Bonet à Barcelone et qu'il porteroit toutes les marchandises que lui,

» Bonet, lui confieroit. L'affaire étant conclue, le vaisseau mit à la voile. Mais à

» peine a-t-il perdu la côte de vue, que Bonet s'aperçoit que le navire dévie de la

» route ordinaire. Il fait des représentations au capitaine, qui n'en tient aucun

» compte et continue sa marche. Le perfide fait force de voiles, et arrive bientôt

» sur les côtes de Naples. Là, il oblige Bonet à débarquer sur-le-champ, etdis-

» paroît avec les marchandises de notre vassal.

» Or, prince sérénissime , comme c'est un de vos sujets qui a commis ce délit, >• nous vous prions qu'il vous plaise ordonner des poursuites contre André Bers , » et de faire rendre à Bonet ses marchandises avec une juste indemnité pour ses >■ frais. Nous vous supplions en même temps de nous donner une prompte ré- » ponse, et de croire que nous vous rendrions semblable justice en pareille » occasion *. »

La mort de Jean d'Anjou n'avait point diminué l'attachement des Catalans pour les petits-fils de la reine Yolande. En l'absence de Ferry de Vaudemont, qui commandait à Barcelone sous le duc de Lorraine, ils avaient proclamé roi d'Aragon, Nicolas d'Anjou, marquis de Pont-à-Mousson, devenu, par la mort inopinée de Jean son frère aîné, le seul héritier de son illustre père. Mais ce jeune prince était plus soucieux de plaisirs que de gloire. Retenu à Paris par Louis XI , qui lui promettait la main de sa fille Anne de France , il ne se rendit point aux vœux des députés catalans. Un temps précieux s'écoula en stériles promesses; et l'armée lorraine, fatiguée de vaincre pour un prince étranger à ses périls , abandonna la Catalogne, qui se soumit enfin à don Juan d'Aragon (1471).

Nicolas parut peu regretter cette glorieuse conquête. Le désir d'épouser Marie de Bourgogne , fille unique de Charles le Téméraire , lui avait fait renoncer à l'alliance de Louis XL Quelques piquantes railleries des bourgeois de Metz l'armèrent contre cette ville. Il tenta follement de la surprendre, et succomba à son retour,

Cette lettre, traduite par M. Lautard, est écrite en latin.

emporté par une fièvre contagieuse, lorsqu'il s'apprêtait à venger la honte de sa défaite (27 juillet i /§ 7 3) l.

Il avait alors vingt-quatre ans, et ne s'était fait connaître que par son inconstante légèreté. Mais sur sa tête reposaient les dernières espérances de son aïeul. Toutes les douleurs déchiraient à la fois l'auguste vieillard , et l'unique rejeton de cette grande maison d'Anjou était brisé sur sa tige.

Accablé sous ce nouveau malheur, René n'éprouva de consolation qu'en hâtant la délivrance de la reine Marguerite. Une lettre écrite de Gardane, peu de temps après la mort de son fils, contient ces mélancoliques paroles :

« Ma fille, que Dieu vous assiste dans vos conseils! car c'est rarement des » hommes qu'il faut en attendre dans l'infortune. Lorsque vous désirerez moins » ressentir vos peines , songez à celles que j'éprouve. Elles sont grandes, ma fille, " Dieu les connaît , et cependant je vous console 2. »

Depuis le jour où cette princesse, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, était venue partager la couronne du fils d'Henri de Lancastre , sa vie n'avait été qu'une suite continuelle de révoltes réprimées, de succès infructueux, de revers et de douleurs. Les querelles des deux Roses avaient transformé l'Angleterre en un vaste champ de bataille, où le bourreau glanait après le massacre, et disputait aux oiseaux de proie les blessés et les morts. La hache et le poignard achevaient sur l'échafaud , ou dans la tente royale, les malheureux dont le sang ne coulait pas assez vite; l'hostie sainte avait cessé de protéger les vaincus, réfugiés au fond du sanctuaire; le prêtre était égorgé en défendant les victimes, et des haines implacables, une férocité de bête fauve fermaient tous les cœurs à la pitié.

1 Parung neufviesmejoui' d'apvril, A pied levé comme ung cabri] , S'en vint avec sou exercite Tout secret au plus près de Metz....

Ses joyes furent terminées :

Car il mourut celle année , Et partit sans page ny valet , Le vingt-septième jour de juillet.

(Chronique de Metz.) Traduction de M. Lautard.

Triste jouet des factions , qui rugissaient autour de lui, le faible Henri VI abandonna à Marguerite le soin de défendre sa couronne. Les sombres cacbots de la Tour de Londres s'ouvrirent au bruit des victoires de la reine. Elle avait délivré le monarque prisonnier , et taillé en pièces à Wakefield les partisans de Richard d'York (i 46 1).

Vaincue bientôt après à Pontefracl par le cruel Edouard, forcée de se réfugier en Ecosse, de traverser les mers avec son fils dans ses bras, elle résolut de passer sur le continent, et d'inviter tous les vrais chevaliers à venger ses injures. Louis XI parut d'abord insensible à ses malheurs. Mais quand elle offrit de remettre Calais en gage, il lui prêta vingt mille couronnes, et permit à Pierre de Brézé, grand sénéchal de Normandie, de suivre sa bannière (1462). Marguerite débarqua en Angleterre avec deux mille Français, après cinq mois d'absence. Son courage lui rallia une nombreuse armée. Elle s'empara des comtés du Nord , livra de nouveaux combats, et balança longtemps encore la fortune d'Edouard et du comte de Warwick.

Un jour que, fugitive et poursuivie de toutes parts , elle s'était réfugiée dans les montagnes du Northumberland, elle tomba avec son fds entre les mains de bandits, qui se disputèrent ses dépouilles. Comme les épées étaient tirées pour le partage dn butin, Marguerite s'enfonça au plus épais de la forêt. Mais à peine avait-elle fait quelques pas , qu'elle fut arrêtée par un autre brigand, attiré par ce cliquetis d'armes. Alors ne prenant conseil que de son désespoir : « Mon ami, lui dit-elle , » sauve le fils de ton roi. » Ce sublime appel à la générosité d'un bandit ne fut pas jeté en vain. Il fléchit le genou devant l'héroïque mère, et la conduisit en sûreté au camp des Lancastriens.

De nouveaux revers forcèrent la reine de quitter l'Angleterre, sans abattre sa constance. Une barque de pêcheur la déposa sur les côtes de Flandre au milieu d'une tempête (i463). Philippe de Bourgogne fit un généreux accueil à son illustre parente. Il lui remit une somme d'argent considérable, et l'escorta honorablement jusque sur les frontières du Barrois, où elle fixa sa résidence auprès de Jean d'Anjou. Suivant alors avec anxiété le cours des événements, elle berçait ses chagrins de la pensée de replacer encore son mari et son fils sur le trône d'Angleterre.

Le ressentiment du comte de Warwick contre Edouard IV ranima ses espérances (1470). Elle consentit à oublier de mortels affronts. Le grand faiseur et défaiseur de rois, réfugié à la cour de France, prit la rose rouge de Lancastre, et fiança sa fille, à Amboise, au jeune prince de Galles.

Le comte, dont les ballades ont célébré les exploits, avait toujours été le favori du peuple. Son exil l'en avait rendu l'idole. Il n'eut pas plus tôt mis le pied en Angleterre, qu'il vit une foule immense se presser sur ses pas. Il entra en triomphe à Londres ; et Henri VI, libre de nouveau , sortit de la Tour , la couronne sur la tète , et vint rendre grâce à Dieu dans la cathédrale de Saint-Paul. On ignore si l'infortuné monarque éprouva quelque joie de sa délivrance. Affaibli par ses malheurs et sa captivité , il semblait indifférent aux efforts tentés pour sa cause.

Cependant Edouard s'était enfui sur le continent auprès de son beau-frère, Charles de Bourgogne. Puissamment secondé par ce prince, il arma une flotte de dix-huit grands navires, et jeta l'ancre à Ravenspur (14 mars 147 1)5 au lieu même où plus de soixante ans auparavant Henri IV avait débarqué, quand il détrôna Richard IL L'audace d'Edouard le servit autant que sa fortune. Une marche rapide le rendit maître de Londres et du malheureux Henri VI ; et Warwick, vaincu à Barnet, tomba en héros sur le champ de bataille, le jour où Marguerite débarquait à Plymouth, après une pénible et longue traversée.

Cette mère, qu'aucun danger personnel n'avait jamais fait pâlir, s'évanouit de douleur en apprenant ce désastre. Elle versa des larmes abondantes sur le sort de son fds , et voulut le dérober aux périls qui menaçaient sa tête. Réfugiée avec lui dans le sanctuaire de Beaulieu 1, elle résista longtemps aux instances de ses fidèles lords. Ils avaient juré de mourir pour sa défense. La journée de Tewsbury les trouva tous fidèles à leur serment.

Marguerite et son fils furent faits prisonniers à cette sanglante bataille. On réserva la reine pour orner le triomphe ; l'enfant fut conduit dans la tente d'Edouard. Quand le roi lui demanda, d'une voix sombre, le motif de son retour en Angleterre: « Je suis venu, répondit-il fièrement, défendre la couronne de mon » père , et mon propre héritage. » Ces généreuses paroles étaient un arrêt de mort.

Edouard, ivre de fureur, frappe le jeune prince au visage avec son gantelet de fer. Les ducs de Clarence et de Glocester lui enfoncent leur dague dans le cœur. Ce dernier faisait l'apprentissage du massacre des enfants d'Edouard 2.

' Edouard fut le premier à violer le droit d'asile des églises, que les chefs luncastriens avaient toujours respecté.

'Histoire d'Angleterre , par le docteur Lingard.

Le meurtre de Henri VI mit le comble aux infortunes de Marguerite. Cette reine, « l'épouse et la mère la plus malheureuse de son siècle, » resta cinq années captive dans un cachot de la Tour. Quand Edouard, vaincu par les prières de René, consentit enfin à accepter une rançon (1476), elle se retira en Anjou, au château de Dampierre , modeste manoir de François de la Vignolle , un de ses plus dévoués serviteurs. C'est dans cette retraite qu'elle termina une vie marquée par tant de grandeurs et d'adversités (1482).

Des nombreux enfants du roi de Sicile, il ne restait plus que Marguerite et Yolande l. Cette dernière seule avait un fils. Il se nommait René, comme son auguste aïeul , dont il faisait revivre les vertus et le nom. A la mort de Nicolas d'Anjou, le duché de Lorraine lui était tombé en héritage, et toute la tendresse du vieux roi s'était reportée sur la tète de ce jeune prince.

Retiré au château de Rangé, René y vivait dans une retraite profonde. Des grâces à répandre, de pieuses fondations, des services à récompenser adoucissaient ses douleurs 2. Il avait obtenu la canonisation de son saint confesseur, le bienheureux Bernardin, et lui avait fait élever aux Cordeliers, d'Angers, une magnifique chapelle 3. De riches ex voto, de brillantes armures , des vitraux sur lesquels l'artiste avait fidèlement reproduit les traits d'Isabelle et de ses enfants, des sculptures d'une délicatesse exquise, le portrait ciselé de Jeanne de Laval, décoraient le gothique sanctuaire. René y avait peint de gracieux emblèmes , et s'était plu à

1 Roué avait perdu en outre Blanche d'Anjou , mariée à Bertrand de Beauvau , sire de Trécigny. Il tut longtemps inconsolable de sa moit. C'était l'aînée des trois enfants naturels qu'il légitima.

2 Non seulement le bon roi payait généreusement les services personnels , mais il croyait devoir récompenser aussi tous ceux qui étaient rendus à ses sujets. C'est ainsi qu'il donna, en tonte propriété, les moulins construits sous les arches du pont d'Angers, à Jacques Legris, riche et honnête bourgeois, qui , dans une année, de disette, avait distribué une grande quantité de farine aux pauvres de Ja ville.

«René, dit M. Grille dans une intéressante notice sur Jeanne de Laval, donnait tout, ne se réservait rien , et, dans cet abandon extrême, embarrassait souvent le contrôleur de ses finances. Il avait engagé, pour payer sa rançon, Sfs villes et ses domaines ; plus tard il vendit ses pierreries et ses joyaux. Nous trouvons à Angers un Guillaume Ileurteloup , qui donne au roi une forte somme (le chiffre n'en est pas autrement désigné), et reçoit en échange une paire d'heures enjolivées de rinceaux et de culs de lampes , deux daims , trois taureaux des Manges et cinq cavales de la Gastine. Jean Richard, en échange d'une concession de péage sur la Maine.se charge de fournir le menu grain pour les pigeons du colombier de Reculée; un Jacques Grille , marchand bien famé, achète au roi un collier de perles sur le prix de mille florins. Mais il le remit à René peu de mois après, déchirant le marché sans usure, quand le prince se vit a même de rembourser la créance.

■• In honore et reverentiâ" D. N. J.-C. , et pro singulari affectione quam habuimus et habemus ad sanctum , gloriosissimum beatum Bernardinum....

{Archives du royaume. — Charte de René. — Cordeliers d'Angers.) TOME I. a

graver sur Je marbre des vers en l'honneur de la passion du Sauveur. Plus tard, il ordonna que son cœur, ouvert pendant sa vie à son pieux confesseur, reposât avec celui de Jeanne, au-dessus du précieux reliquaire. Us y restèrent exposés à la vénération publique, jusqu'à ce temps de funeste mémoire, où des bourreaux en délire profanaient de leurs mains sanglantes la cendre sacrée des tombeaux.

René ne devait pas longtemps conserver la paix dont il jouissait dans la solitude. La mort de Nicolas d'Anjou avait allumé l'insatiable ambition de Louis XI. Convoitant déjà l'héritage de son oncle, il se rendit à Angers, dans le but apparent de surveiller le duc de Bretagne, mais en réalité pour aviser aux moyens de dépouiller le vieux roi. Comme il ne trouvait, malgré son désir, aucun motif plausible, il se contenta « de festoyer les Angevins, d'aller disner et souper à leur logis, dans l'intention, dit Bourdigné, d'incliner à lui leurs mœurs. » Il retourna ensuite à Paris , épiant une occasion favorable de réaliser ses projets.

Louis pouvait ajourner une perfidie, mais s'il espérait en retirer quelque avantage, il n'y renonçait jamais. Fatigué d'une dissimulation hypocrite, il entre en Anjou avec cinquante mille hommes (i474)> Angers ouvre ses portes à l'ambitieux monarque. Il s'y installe avec ses soldats, s'empare du château et eu confie le commandement à Guillaume de Cérizay ; puis sous prétexte que René entretenait des intelligences avec le duc de Bretagne , il donne à la ville une charte municipale, des lettres de noblesse au maire et aux échevins , et se proclame souverain de la province.

Le bon roi était à Baugé , lorsqu'il apprit l'arrivée de Louis. Ne pouvant soupçonner une pareille trahison, il monte à cheval pour le recevoir, ignorant encore « ce qui avoit esté faict à son préjudice, et combien que ses domestiques en feussent bien informez, toutefois de paour de le courroucer ne lui en osoient riens dire, congnoissant la grant amour et affection que le bon seigneur avoit à icelluy son pays d'Anjou. Mais quant ils veirent qu'il estoit délibéré de venir à Angiers, quelcun de ses plus privez et familiers gentilz hommes luy desclaira l'affaire, luy priant prendre en pacience , et ne se mélancolier. Le noble roy oyant racompter la perte et dommage de son pays d'Anjou, que tant il aymoit, se trouva quelque peu troublé, et non sans cause. Mais quant il eut reprins ses espritz , il dict : « Je ne offençay » oncques le roy de France, par quoy il deust faire ung tel tour. Mais le vouloir » de Dieu soit faict, qui m'a tout donné et me peult tout oster à son plaisir. Le roy » n'aura point de guerre avecques moy pour mon duché d'Anjou ; car mon aage ne » se donne plus aux armes, et n'en sçauroit plus porter le travail; mais Dieu, qui » est vray jnge, en jugera entre luy et moy. Jà longtemps a que j'ay proposé de » vivre le reste de ma vie en paix et repos d'esprit, et le ferav s'il m'est possible. »

Quelques historiens ont blâmé avec amertume la résignation de cet excellent prince. Mêlant l'ironie à l'insulte , ils prétendent que René peignait une bartavelle, au moment où il apprit l'invasion de ses états, et que dans son indifférence il n'interrompit pas même son travail. Cette fable, reproduite sous toutes les formes et à toutes les époques delà vie de René, n'a pas besoin d'être réfutée i.

Cédant à une impérieuse nécessité, le bon roi ne voulut point que les épées fussent ensanglantées pour sa cause. Il calma le ressentiment de ses fidèles serviteurs, et s'achemina vers la Provence avec Jeanne de Laval. « Où est la main, s'écrie encore sou naïf chroniqueur, qui pourroit satisfaire à descripre les regretz et doléances des povres Angevins, eulx voyans privez d'ung si vigilant tuteur, protecteur du pays, conservateur de l'esglise, entretien des nobles, deffendeur du commun, amoureux de paix et concorde, substantateur des povres, des dames et damoyselles honorable support, administrateur incorruptible de justice, et en général de tout son populaire très bening et miséricordieux père. L'on ne se doit esmerveiller s'ils eurent grant regret et tristesse de le veoir absenter d'eulx. Car ils perdoient leur joye, support et bonne fortune, et, pour conclusion, oncques prince n'ayma tant subjectz qu'il aymoit les siens, et ne fut pareillement mieulx aimé. »

Louis XI, maître de l'Anjou, ne comptait pas borner son usurpation à l'envahissement de cette province, Il demanda avec menace la cession du Barrois et du comté de Provence, en échange d'une pension viagère de soixante mille florins.

1 Wulsoii la Colombière la répète, en en changeant seulement la dale. « On raconte, ilit-il , que lorsque tics messagers annoncèrent à René la défaite de Gènes et la perte du royaume de -Naples, ils le trouvèrent occupé à peindre une perdrix rouge, qu'il acheva les ailes desployécs, voulant ainsi représenter que nos Liens estant ailés, il n'est pas en nostre pouvoir de les arrêter. »

Selon Chévrier, ce n'est plus une perdrix, mais une pieuse peinture sur verre que René terminait au château de Bràcon dans sa captivité. « Lorsque Vidal de Cabanis entra , ajoute cet écrivain, René ne lui demanda pas même ce qui pouvait l'amener auprès de lui. Il continua de peindre. L'envoyé impatienté lui dit : ■ Monseigneur, la bonne royne Jehanne à luy Dieu l'a appelée. — Son âme ayt Dieu ! dit René. «Après quoi le duc leva sa bai cite , se signa , dit le De projundis et besongna de rechief. ■

Ailleurs, le même écrivain raconte sérieusement que René ayant reçu en Provence une lettre , où le duc de Calahre lui demandait de prompts secours , répondit à sou fils : « Primo caro genito, je vous salue. Je » n'y puis aller, je suis occupé de choses saintes. »

« On sait, dit encore Chévrier, qu'un des fils du roi-duc, étant à Naplcs, écrivit à René que s'il n'arrivait pas promptcnient à son aide, Alphonse se rendrait maître de Naples. René lui lit cette réponse de capucin : « Mon fils, quand j'aurai fini ma dernière procession , je penseray à garantir mes états d'Italie. »

Or nous avons vu qu'Alphonse d'Aragon était mort avant l'entrée du duc de Lorraine en Italie, et que ce dernier n'entra jamais à Naples.

'Pièces justificatives de l Histoire de René d' Anjou.)

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