‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 1 sur 67 · LE LIVRE DU CHER D’AMOURS · texte numérisé non relu

LE LIVRE DU CHER D’AMOURS

Les deux volumes qui précèdent nous ont montré , tour à tour , le roi René législateur plein de droiture, chevalier aventureux, troubadour délicat et tendre. Tandis que son admirable cœur se révèle dans la création de l’ordre du Croissant, dans ses lettres, ses institutions et tous les actes de sa vie, son goût pour les fêtes guerrières lui dicte le Traictié des Tournois , et son chaste amour pour Jeanne de Laval , les naïfs débats du Berger et de la Bergeronne. Ce dernier poème si frais et si gracieux fut bientôt suivi d’un roman chevaleresque et allégorique, où le royal auteur prodigua tous les trésors de sa riche imagination. Longue et touchante histoire de deux amants fidèles , il est le récit d’un songe, comme le roman de la Rose.

Cette grande composition du XIIIe et du XIVe siècle, qui avait succédé tout-àcoup aux épopées carlovingiennes, aux chansons de Gestes , aux grands poèmes de la Table Ronde et des Amadis , avait alors le privilège d’inspirer tous les poètes. A la différence d’Ovide dans son Art d'aimer , Guillaume de Lorris et Jean Clopinel n’avaient point raconté leurs craintes et leurs espérances; mais animant le monde moral comme le monde physique, ils s’étaient créé un cadre immense, où ils avaient confondu les subtilités de l’école et les souvenirs de l’antiquité païenne avec la piquante satire de leur siècle. Leurs désirs, leurs pensées, les sentiments de leurs cœurs, les événements qui entravent le cours d’une longue passion, transformés sous leur plume en personnages allégoriques, reçoivent des noms, parlent et agissent comme des êtres réels. C’est dame Oiseuse qui, la première fait rêver, l’ainant à sa douce conquête. Avarice et Félonie traversent ses projets; Dangier lui livre de TOME III. a

rudes combats; toutes les passions et tous les vices paraissent tour à tour sur la scène. Les allégories se suivent et s’enchaînent au milieu d’interminables récits , où l’on trouve, non sans surprise, à côté des textes de l’Écriture sainte et d’un éloge de saint Augustin , le tableau des cruautés de Néron, la mort de Lucrèce et de Sénèque, des traits cyniques, des invectives grossières, indignes de la galanterie chevaleresque de nos aïeux. Dans cet ordre de composition , qui n’avait alors ni précédent ni modèle, toute unité disparaît sous les caprices du poète. Quand le feu sacré embrase son âme, qu’un but élevé soutient son génie, c’est la céleste vision du Dante à la lueur des flammes éternelles. Dans le roman de la Rose , au contraire , il ne reste que le spirituel conteur, passant à son gré d’une discussion philosophique à la peinture la plus légère, de l’histoire à la fable, du christianisme à la mythologie, et racontant, avec la libre naïveté de son siècle, le bien et le mal , le mensonge et la vérité.

Quel que soit aujourd’hui notre jugement sur ce roman célèbre, il eut pendant plusieurs siècles un succès prodigieux. De nombreux imitateurs entrèrent dans cette voie nouvelle. Ils cessèrent de chanter les traditions nationales, le roi Arthus, Charlemagne et Roland; les troubadours memes brisèrent leur lyre, et ne firent entendre que sous le voile de l’allégorie les plaintes douloureuses des amants malheureux.

Sans doute les vieux chevaliers, qui avaient cent fois tressailli à la lecture des légendes de leurs ancêtres, se prirent à regretter cet héroïsme de l’amour, ce dévouement à la faiblesse, cet enthousiasme de l’honneur , dont chaque page présentait des modèles. Mais les jeunes bacheliers et les belles châtelaines se passionnèrent soudain pour ces récits rimés, où l’amour pouvait tout dire sous d’ingénieuses fictions. Le livre de Lorris, aux longues soirées d’hiver, remplaça la mandore ; il se trouva même bon nombre de savants clercs , qui consacrèrent leurs veilles à découvrir le but moral de l’auteur. Dans leurs doctes commentaires, les tableaux de l’amour profane figurent le bonheur du ciel et les joies divines. L’allégorie céleste sanctifia tout ce qui tenait de la terre.

Quand depuis près de deux siècles, les clercs les plus lettrés, les poètes, les chroniqueurs proclamaient l’excellence du roman de la Rose , il eût été difficile à René de se soustraire à l’enthousiasm egénéral. Cette littérature pleine des souvenirs de la Grèce et de Rome, ces transparentes fictions, ces allusions mystiques étaient d’ailleurs en harmonie parfaite avec les études de sa jeunesse et son amour pour les emblèmes. Il céda donc sans effort à l’entraînement qui le portait à suivre les traces du maître. Le modèle était trouvé; mais bien qu’il lui empruntât en

partie les noms de ses héros, il ne devait ni le copier, ni tomber dans une imitation servile.

Et d’abord, la piété tendre et sincère du bon roi, malgré quelques faiblesses, son respect pour les femmes , le mystère même dont il aimait à s’entourer, et, surtout , son tendre amour pour Jeanne de Laval éloignaient de ses écrits tout ce qui l’eût fait rougir. La chasteté de la pensée entraînait avec elle la délicatesse de l’expression. Malgré l’extrême liberté de l’époque et la naïveté du langage, aucun mot impur ne souillait des pages que René se plaisait à lire à sa royale compagne.

Mais une différence bien plus grande encore, c’est le mouvement et la vie qui animent ces ouvrages. Ces êtres allégoriques, si froids dans le roman de la Rose, deviennent sous sa plume des personnages réels. La fiction disparaît devant ces grands coups d’épée; et dans la Conqueste de Doulce-Mercy , le Cuer n’est plus qu’un chevalier qui, pour l’amour de sa dame, tente les plus périlleuses aventures. L’écrivain ici s’efface pour ne laisser paraître que le vaillant soldat de Naples et de Bulgnéville.

Une nuit donc que le bon roi souffrait du mal d’amour,

« Moitié dormant en resverie , »

il lui sembla que son cœur sortait de sa poitrine, et que Désir lui disait :

« Se Doulce-Mercy « Desires de povoir avoir,

« Il fault que tu faces devoir,

« Par force d’armes l’acquérir. » *

Puis, s’inspirant des glorieux souvenirs des chevaliers du Saint-Gréal, Désir arme Cuer d’un branc d’acier, tranchant et acéré, d’un heaume timbré d’amoureuses pensées, et d’un escu d’espérance, à trois fleurs de N'oubliez mye. Il lui conduit ensuite son dextrier Franc-Vouloir , haut et fort à merveille , dressé à tout fait d’armes et rencontres de lances. Quand Cuer se vit ainsi armé, ne demandez pas s’il fut joyeux. Il broche son palefroi des éperons, et part au galop en compagnie de Vif- Dé sir.

Tout en parcourant ainsi monts et vallées, son page l’exhorte à aimer en toute loyauté la jeune fille

Plaisante et blonde,

« Et de tous biens la plus parfaite au monde , »

qu’il a choisie. Après plusieurs jours passés ainsi sans aventures , ils rencontrent un soir, à Y orée (entrée) d’une forêt, au milieu d’une fraîche vallée, un riche pavillon qui recouvrait une colonne de jaspe. Cuer et Désir s’approchent et lisent ces vers charmants :

« A vous tous, cuers gentilz et gracieux ,

« Qui conquérir voulez, pour valoir mieulx « Du dieu d’Amour et de vos dames aussi « Doulce grâce et eu reuse mercy ;

« N’ayez en vous changement de pensée v Pour délaissier vos premières amours ;

« Soiez loyaux sans varier tousjours:

« Pitié par vous ne sera pas lassée. »

Tandis que nos paladins, appuyés sur l’arçon de leurs selles, s’arrêtent pensifs devant cette inscription, une belle et noble dame, richement vêtue d’habits royaux, sort du pavillon et saisit la bride de Franc-Vouloir. Cuer d’Amour descend courtoisement de cheval et lui demande son nom. C’était la douce Espérance qui venait lui donner ses conseils et le préserver des périls de la route. Après avoir écouté ses avis, Cuer la quitte en la recommandant à Dieu; et elle lui répond : « Soyez à Dieu et à vostre dame recommandé, aussi que puissiez tousjours trouver « bonne adventure. »

Lors ils suivent leur chemin, et arrivent à la porte d’un hermitage. Une naine horrible et bossue , nommée Jalousie , refuse de les recevoir , malgré la nuit qui approche , et le soleil déjà musse (caché) derrière les arbres de la vallée. Elle les engage perfidement par mauvaistié et trahison, dans des sentiers étroits et ténébreux, au lieu de leur indiquer la route du manoir de Bon-Repos.

La nuit était orageuse et obscure. Perdus bientôt dans la forêt , les deux compagnons s’arrêtent au bord d’une fontaine; la pluie tombait à torrents et le tonnerre grondait au milieu des éclairs, qui sillonnaient la nue. Cependant ils étaient

tellement accablés de fatigue, qu’ils s’endormirent sous un arbre, « tremblans « à claque dent pour la refrescheur de la terre et la froideur de la pluye dont ilz « estoient baignez. »

Un songe effrayant abrège le sommeil de Cuer ; il se lève et voit le jour « bel et « clerc et le soleil qui commençoit à rayer. » Il appelle son compagnon, et tous deux continuent de chevaucher en devisant de leurs aventures. Us en riaient ensemble, comme de vrais prud’hommes, quand ils arrivèrent devant une petite maisonnette, couverte en roseaux et. de triste apparence. Mélancolie y faisait sa demeure , mais elle était tellement préoccupée de pensées douloureuses, qu’elle les salua à peine. Cependant elle consentit à partager avec eux un pain noir et pesant, et les conduisit au pont du fleuve de Larmes. Un chevalier monté sur un destrier noir, et revêtu d’armes de même couleur, fors son écu semé de trois fleurs de souci, en gardait l’étroite et périlleuse entrée. Un combat furieux s’engage. Cuer d’ Amour, qui préférait mille morts à la fuite, s’élance sur son ennemi, et frappe de tels coups, que son glaive émoussé lui devient inutile; le chevalier noir protégé par son armure profite de cet avantage. U enlève de sa lance son malheureux rival, lui fait vider les arçons et le précipite avec son destrier dans un rapide torrent , qui roulait à leurs pieds ses ondes écumantes.

Le poète laisse ici son héros, en se contentant de rassurer le lecteur sur sa vie, puis, il retourne à parler d’Espérance et d’un gentil damoiseau, prisonnier de Jalousie, au joli nom de Bel-Acueil.

Cependant la noble dame montée sur son palefroi , en compagnie d’un varlet et d’une seule damoiselle, s’était dirigée vers la forêt de Longue- A dente , dans la pensée de venir en aide, si le pouvait, aux deux jeunes amis. Elle avait à peine chevauché une heure ou deux, quelle aperçut l’ermitage. Jalousie était absente, étant allée par la forêt à la rencontre des amoureux, pour leur faire peine et ennui. Dame Espérance, qui était entrée dans la maison, entendit des cris plaintifs s’échapper d’une petite chambrette; elle fit tant avec sa damoiselle, qu’elle rompit l’ujs (la porte) de la prison, où était enchaîné le pauvre jouvencel ; elle brise à l’instant ses fers, et reconnaît avec joie un des plus fidèles servants d’Amour. Us s’en allèrent à pied , tout bellement le petit pas, à côté l’un de l’autre, et ne se séparèrent qu’en vue du beau manoir Déduit , après s’être fait les plus tendres adieux :

« Bel Acueil, mon très doulx amy,

« Adieu vous dy comme à celuy « A qui de tout mon cuer désir « Faire tout service et plaisir. »

Puis, Espérance prit le chemin à senestre (à gauche), allant grand train à la recherche de Cuer d’Amour. Elle arriva assez à temps pour le retirer de la rivière. A peine hors de l’eau il voulait recommencer le combat à l’épée; mais le chevalier noir n’était plus sur le pont. Content de sa victoire, il avait regagné le chastel du Tertre (levé {dénué') de liesse , qui montrait à l’horizon ses sombres créneaux.

De touchantes paroles d’Espérance reconfortent nos compagnons; elle leur prédit longuement les périls qui les attendent, avant de parvenir en l’isle d’Amour , où demeure la très Doulce-Mercy, et s’évanouit ensuite à leurs yeux comme une ombre légère.

Cuer et Désir, animés d’une nouvelle ardeur, continuent leur emprise. Ils gravissent une montagne aride, et s’arrêtent à nuit tombante au pied d’un grand chastel en ruine. La herse était levée, et nul chevalier n’en gardait les remparts. Sur la porte d’entrée était gravée cette inscription :

« Ceste montaigne est appelée « De tous ceux de ceste valée,

« Le Tertre devée de liesse.

« Maistresse en est dame Tristesse ;

« Et de ce chastel est seigneur « Courroux, qui à mains (plusieurs) fait douleur...

« Or y entre qui veult la guerre. »

Bien que Cuer ne fut remis du bain du pont Périlleux , il entra hardiment et saisit une épée suspendue à la voûte. Car depuis son dernier combat la sienne ne pouvait plus lui servir.

Paresse avait ce jour la garde du chastel. Elle ne s’était encore « levée de dormir,» et avaiL suivant sa coutume oublié de fermer la porte. « Deslacée , eschevelée, sa robe descousue en plus de vingt lieux, elle accourut rechignant dedespit, » en poussant un cri terrible.

Courroux, armé de toutes pièces, descendit aussitôt du donjon. Il avait sur son écu trois fleurs de chardon et une branche d’épine noire, et sur son heaume, un dragon qui vomissait des flammes. Cuer l’attendait vaillamment dans la cour , sans crainte ni pâleur. Ils se précipitent à l’instant l’un sur l’autre: leurs chevaux renversés par la violence de la charge, roulent sur la poussière. L’épée à la main et la menace à la bouche, comme les guerriers d’Homère, les deux champions

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se relèvent en fureur, et commencent à pied un combat à outrance ; ils se frappent si roulement , se portent si grands coups, que la place autour d’eux est toute teinte et vermeille. Enfin Courroux vaincu et terrassé, sans heaume ni épée, se rend par peur de mort et demande la vie.

Au même moment, une femme âgée et de mauvais maintien, s’élance de la tour et tombe aux genoux du vainqueur. Elle le supplie avec larmes d’épargner son ami, « ou autrement qu’elle en mourra... » Cuer la regarde, et bien qu’elle ne fût guère belle, « pour ce que femme estoit, » il éprouve une pitié profonde, puis prenant son ennemi par la main :

« A la requeste de ta dame ,

« Qui son parfait amy te clame (proclame), « Courroux, je t’ay sauvé la vie.

« Mais encore ai-ge grant envie « Que tu promectes loyaument « Que jamais doresnavant « Ne feras mal , ne vilennye ,

« Au dieu d’ Amour, n’a sa mesgnye (suite), « N’a ceulx qui s’en réclameront ,

« Quant par ce tertre passeront. »

Un regard de sa mie détermine Courroux à en faire le serment.

Cuer et Désir acceptent alors l’hospitalité, qui leur est offerte avec un empressement perfide; ils se laissent désarmer sans défiance. Puis après le souper, ils visitent le château en compagnie de dame Tristesse.

Les salles étaient nues , froides et désertes, et cependant elles semblaient retentir de gémissements, de soupirs et de pleurs. Arrivé à une vieille tour, Cuer qui marchait le premier, sent tout à coup le plancher manquer sous ses pas: il tombe de la hauteur de deux lances dans un sombre cachot. Désir évite le piège, et sans perdre un temps précieux en lamentations inutiles, il s’élance hors du manoir, dans la pensée de chercher du secours à son infortuné compagnon.

Il erra ainsi toute la nuit sans autre aventure ; mais à la pointe du jour, au milieu d’une prairie , semée de fleurs et de jolis buissonnetz , il aperçut une grande multitude detentes et de pavillons.

C’était la vaillante troupe d’ Humble- Requeste , le poursuivant d’Amour, qui avait mandé à Honneur et à ses chevaliers, que Mallebouche le félon avait levé bannière, et s’était emparé de Doulce-Mercy à la tête des Mesdisans.

Désir s’approcha aussitôt , et se fit reconnaître. Il embrassa Humble-Requeste qu’il avait vu autrefois à la cour du dieu d’Amours, puis il se rendit au camp en toute hâte, et trouva Honneur dans sa tente, qui tenait conseil avec ses barons. Il mit le genou en terre, et le salua en lui disant :

« Mon très redoutable seigneur,

« Très hault et puissant prince, Honneur,

« Salut et humble révérence,

« Et à tous renom et vaillance:

« Vers vous m’en viens quérir secours v Pour un des serviteurs d’Amours,

« Que nouvellement avoye mis « Et en la queste tout soubmis,

« De très Doulce-Mercy la belle,

« Dont j’ay sceu piteuse nouvelle...

« Mais après grant péril et paine,

« Par Tristesse la très vilaine,

« A esté trahi faulcement « Et emprisonné rudement....

« Amour y pert bon serviteur;

« Aussi faictes vous, mon seigneur,

« Car franchement emprist la cpieste « Du tout à la mienne requeste.

« Si vous plaise le secourir,

« C’est ce que viens vous requérir.

« Foy que je doy au dieu d’Amours,

« Désir, Cuer aura secours , »

répondit Honneur au jeune page; puis se tournant vers Renom, un de ses plus valeureux capitaines , il lui dit de prendre des gens de son ost (armée), tant qu’il en eut assez , et de mener à bien cette emprise. Renom , qui autre chose ne demandait, le lui promit avec serment. Il réunit ses chevaliers et fit sonner ses trompes; et quant il fut aux champs, il appela Désir pour le conduire droit au

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chastel du Tertre devée de liesse, comme celui qui mieux savait la route pour guider ses compagnons.

Ils promirent alors de combattre valeureusement; tous criaient : « Nous avons « tropséjourné, allons, allons! Et il n’y avoit si petit, qui à cette heure ne cuidat « (pensât) valoir Hector, Lancelot ou Roland. »

Tandis qu’ils chevauchaient pleins de courage et d’espoir, le pauvre Cuer, couché dans sa prison, avait passé la nuit livré aux pensées les plus sombres. Se croyant abandonné de tous, il n’avait pu retenir ses larmes. Il resta ainsi jusqu’à l’aube, appelant en vain le sommeil, ce réconfort des malheureux. Cependant au matin , environ heure de tierce, comme ses yeux venaient de se fermer sous la fatigue et l’ennui, Tristesse envoya un messager vers Mélancolie, sa parente: elle la priait de venir et d’apporter de l’eau du fleuve de Larmes et du pain de Dure- Peine , pour nourrir un prisonnier, qu’elle confiait à sa garde.

Mélancolie ne tarda pas à venir. Elle se fit conduire aussitôt près du pertuys (ouverture) de la prison, et descendit au pauvre reclus son amère nourriture. Celui-ci en goûta, car il n’avait encore ni bu ni mangé depuis la veille. Mais le pain semblait trempé de fiel , et l’eau était noire et saumâtre. Cuer n’en prit que ce qu’il fallait pour ne pas défaillir. Un souvenir de sa bonne maîtresse Espérance vint consoler son âme. Il s’endormit à sa pensée, et songea qu’une blanche colombe, accompagnée de rossignols et de petits oiseaux des champs, volait vers lui en répétant ses chansonnettes; et tant battaient la tour de leurs ailes les gentils oiselets, qu’ils y firent une large brèche. Il sortait alors de sa prison gai et dispos comme un cmérillon , sans autre mésaventure.

Cuer reposait encore, lorsque Renom arrivait devant le chastel avec tous ses gens d’armes. Loisir et Déclujt, jeunes chevaliers qui voulaieut ce jour mériter leurs éperons, s’emparèrent de la porte d’entrée. Soulcj est mis en fuite avec sa garde. Renom fait appliquer les échelles, et monte le premier sur les remparts. Aux cris de Ville gagnée, Courroux s’enfuit en maugréant. Il s’échappe par une poterne secrète suivi de Tristesse , de Mélancolie et du reste de la garnison.

Cependant Désir parcourait le château des fossés au faîte des tours, à la recherche de son seigneur. Il vint enfin à l’entrée de la prison, et l’appela dans les ténèbres. Cuer entendit sa voix; ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et pensèrent mourir de joie en se revoyant.

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