TOME III
lcy parle l’Acteur et dit que :
A ces parolles Dangier les regarda si despiteusement qu’il sembloit de son visaige que ce fust feu qui saillist par la visiere de son bacinet, si respondit moult iréement 1 et dist ainsi :
Comment Danqier respont à Désir disant ainsi :
Allez, allez la vostre voye,
Messeigneurs , que Dieu vous convoyé !
A qui plantez vous vos coquilles?
Troussez voz bâtons et voz quilles,
Et faictes votre part ailleurs.
Ce n’est point à moy, beaux seigneurs ,
A qui vous devez telz motz dire.
Allez vous en; Dieu le vous mire.
lcy parle /’ Acteur et dit ainsi :
Lors se vouldrent Désir et le Cuer courrocier et ferir comme chaulx et boullans qu’ilz estoient. Mais Humble-Requeste les tint et leur dist qu’ilz le laissent faire et qu’il vouloit parler deux motz. Si s’adreca à Dangier et lui dist en telle maniéré :
Comment Humble-Requeste parle à Danqier et lui dit :
Dangier, messire Amours te mande ,
De par moy et si te commande ,
Iréement, en colère.
Que tu laisses céans entrer Ces compagnons, sans contester, Pour parler à Doulce-Mercy.
Saiclies bien qu’il le veult ainsi,
Et n’ayes tant de desplaisir Se ung peu ont d’amoureux plaisir, Voire en tout bien et en honneur; Autrement ne le quiert le Cueur.
Icy parle l’Acteur et dit :
Acloncques Dangier se drecza sur les cloiz despiez, et moult fierementet orgueilleusement, en soy mocquant et escharnissant 1 d’Humble-Requeste , le poursuivant d’ Amours , lui respondit ainsi :
Comment Dangier respont à Humble-Requesle le poursuivant d’ Amours
ainsi disant :
Tu as été à bonne escolle,
Mon enffant en belle parolle,
Car tu scez très bien caqueter A qui te vouldroit escouter.
Ce n’est pas cy, c’est à l’autre huys.
De telz motz trop batus je suys.
Faictes du pis que vous pouriez,
Car, par Dieu, ja n’y entrerez.
Icy parle l’Acteur et dit en ce point
Et à ces parolles ne veult plus actendre le Cuer, ains tira sa bonne
Escharnissant , se raillant avec dédain.
espée et cuida aller ferir Dangier, et Dangier lui cuida ramener ung coup sur la teste. Mais Promesse l’avoit ja bouté arriéré , si que ilz ne se ferirent point et pria à ses compaignons qu’ilz le laissassent ung petit parler et ilz lui octroyèrent, et adonc parla Promesse à Dangier et lui dist en telle maniéré :
Comment Promesse parla à Dangier et luy dit en ceste maniéré :
Dangier, cil qui fait courtoisie,
C’est raison que lui soit merie.
Si vous voulez faire grant sens,
Laissez nous entrer céans;
Et je vous prometz loyaulment Que vous douvray d’or et d’argent A si très grande quantité Que jamais n’aurez pouvreté.
Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :
Lors commença Dangier à escouter Promesse et se rapaisa ung petit ; mais jamais ne se vouloit accorder avecques lui , car il n’estoit pas bien seur des promesses quil lui faisoit. Et aussi qu’ilz parleinentoient ensemble, arriva Largesse sur eulx, et, deprime face, gecta si roidement une bourse plaine de deniers à l’oreille de Dangier, qu’il en fut estourdy et perdit incontinant la grosse et rebelle parolle qu’il avoit par avant. Et en gectant que Largesse faisoit la bourse, parla deux motz en disant à Dangier ainsi :
Comment Largesse parle à Dangier ainsi disant :
Dangier, laisse nous, je te pry,
Allez veoir la Doulce-Mercy.
Nous ne demourrons tant ne quant,
Et t’en auras encores autant.
Icy parle l’Acteur et dit que :
Et à ce mot, prist Largesse une autre bourse plaine de deniers et la gecta à Dangier, par grant despit, contre l’autre oreille, tellement qu’il fut tout estourdis. Mais il ne fut pas si foui ni si esbahy qu’il ne fist comme le chien à qui on gecte ung pain à la teste, qui le recueille vistement. Et s’assist à terre faisant semblant qu’il estoit blecé, mais le vilain n’a voit mal. Si prist tost les deux bourses et laissa entrer le Cuer et ses compaignons en son manoir, qui s’en allèrent incontinent en la chambre de Doulce-Mercy, et là trouvèrent avecques elle dame Pitié, qui la preschoit et l’enhortoit d’amer le gentil Cuer d’amours espris. Et quant le Cuer la vit, il fut comme tout ravis, car elle estoit tant belle et tant doulce que c’estoit une droicte chose angelique. De la vous deviser m’en fault passer, car mon engin1 ne le sauroit faire, ne ma bouche dire; et aussi qui bien vouldroit comprendre la très grande beaulté et doulceur d’elle, on en feroit ung livre plus gros que cestuy cy n’est. Mais de tant vous say-je à dire quelle estoit vestue de poupre , robe et mantel , et avoit ses cheveulx crespés par dessus ses espaules , et dessus son chief , ung cercle d’or et de pierres précieuses moult richement aorné. Que vous diroi-ge , c’estoit la très plus belle creature que oncques hommes vist. Et quant le Cuer et ses compaignons l’eurent moult ententivement regardée, ilz regardèrent autour d’elle et la virent acompaignée d’une très orde truandaille de mesgnie. Et le Cuer demanda à Bel-Acueil quelz gens s’estoient; et Bel- Acueil lui dist en telle maniéré :
Ici) dit Bel-Acueil au Cuer le nom des gens qui tenaient Doulce-Mercy
enfermée et dit ainsi :
Cuer amis, se sont Mesdisans Qu’onques ne furent vraiz disans.
Engin esprit, ingenium.
Et aussi voy la Jalouzie ,
Honte et Cremeur, que Dieu mauldie!
Telz gens ont de Mercy la garde.
One feu saint Anthoine les arde !
Mais ja pour ce ne plus ne mains,
Puis que cy sommes c’est du mains.
Ici] parle l’Acteur et dit ainsi :
Lors s’approuclia le Cuer de Doulce-Mercy ; mais quant il fut près d’elle il fut si esperdu que ne savoit mot dire, et Désir s’avança qui vouloit parler pour luy. Mays le Cuer lui pria qu’il laissast parler Humble- Requeste; car bien estoit en langaige et bien savoit la maniéré de parler pour tous vraiz amoureux. Si prist le Cuer Humble-Requeste par la main et Désir de l’autre cousté, et s’approucherent au plus près de Doulce- Mercy et de dame Pitié qui estoit auprès d’elle. Et en la saluant, Humble- Requeste lui dist ainsi :
Comment Humble-Requeste parle à Doulce-Mercy pour le Cuer et lui
dit ainsi:
Madame, Dieu vous envoyé Honneur, santé et toute joye.
Yescy le Cuer qui a souffert De maulx tant que bien il y pert,
Pour la vostre amour conquérir.
Qui se vient cy à vous offrir,
Pour vous servir doresnavant,
A son povoir bien loyaument.
Si aiez donc de lui pitié ,
Par doulceur et par amictié,
Car vous n’avez garde qu’il pense Riens qui vous viengne en desplaisance.
De malle mort mourir vouldroit, Lors qu’en vo grâce ne seroit.
Or doncques plus n’y attendez, Pour serviteur le retenez.
Ici] parle l’ Acleur cl dit que :
Quant Humble-Requeste eut finée sa raison, Doulce-Mercy regarda dame Pitié qui se prist à sourrire, et, des celle heure, eust voulen tiers retenu le Cuer pour son serviteur et amy; car moult le veoit bel jouvence!, doulx et humble ; mais elle n’en osoit faire semblant pour Honte et Crainte qui la regardoient. Touteffoiz ne se peut tenir que, par le conseil de Pitié, ne respondit ainsi :
Comment Doulce-Mercij respont à Humble-Requeste et dit ainsi :
Humble-Requeste, vous savez Très bien parler quant vous voulez;
Mais très voulentiers je sauroye Si vous en paierez la lemproye I.
Si le Cuer ne vous advovoit ,
Vous la payerez, raison seroit.
Car je pense que au par aler,
Ne faulra point pour lui parler.
Icq parle l’Acteur et dit que :
Quant le Cuer oyt ainsi parler Doulce-Mercy à Humble-Requeste, si lui fut advis qu’elle le vouloit oyr parler. Si s’assist auprès d’elle, et,
* rayer la lamproie , proverbe du temps.
comme homme fort espris d’amours, lui conta sa raison en telle maniéré .
Comment le Cuer parla à Doulce-Mercy et dit •
Madame , je ne ne vous scay dire Le très grant mal et le martire,
La grief paine et le tourment Que j’ay pour vous incessanment.
Car tant me suys à vous submis Que jusqu’à la mort suys remis.
Pour la votre très grant beaulté , Que servir vueil en leaulté.
Si aiez ung peu de regart,
Non pas du tout, mais d’une part, De la paine que j’ay soufferte.
Pour la votre amour, sans desserte La desserte en est a venir.
Dont vous suys venu requérir Que me preignez pour serviteur.
Belle , et j’auray assez honneur.
Je scay que pas j’en suys digne ; Mais de votre douceur bénigne, S’il vous plaist, belle, le ferez,
Car en la fin, vous en loerez.
lcy parle l’Acteur et dit que :
Et à ces parolles dame Pitié regarde Doulce-Mercy et la prist par la main , et, à basse voix, ung petit en sourriant lui dit ainsi :
1 Dessenc, recompense.
Comment Pitié parle à Doulce-Mercy et dit ainsi :
Doulce-Mercy, que vous en samble?
Trestout1 le pouvre Cuer si tremble,
Quant il vous conte sa raison.
N’auroit bien faulce oppinion Celle qui le reffuseroit,
Et par Dieu, belle si auroit,
Car il est bel, courtois et doulx.
Et puis qu’il s’est donné à vous,
Et qu’il est bien pris en voz las ,
Vous ne le reffuserez pas,
Retenez le pour serviteur.
En ce ne povez faire erreur.
Icy parle l’Acteur et dit que :
Quant Doulce-Mercy eut bien entendues les parolles que dame Pitié lui disoit, si lui cheurent incontinant jusques au cuer, et se pensa que trop avoit attendu et trop estrivoit 2 au Cuer qui tant estoit bel et courtois à son semblant, et en se tournant devers lui, lui connnencza à dire ainsi :
Comment Doulce-Mercy parle au Cuer et lui dit :
Cuer, decepvans estes et faulx,
Ou très parfaitement loyaulx;
Car il semble à vostre parler,
Que vous n’y voulez mal penser.
1 Trestout , entièrement , tout-à-fait. — * Estrivoit, luttait.