TOME III
De menacer nul d’avant nous.
Dangier si est de no mesgnie ,
Et Refïiis ; ce te certilïîe.
Des Mesdisans riens ne disons,
Et Jalouzie moult desprisons.
Laisse toy vanter à ung autre :
Laissons cela et parlons d’autre.
Ouye ta peticion,
Selon ta proposition
Du Cuer du congié qu’il demande ,
Qui n’est pas petite demande ,
Nous y aurons ung peu d’advis O noustre conseil et amis.
A nostre mère yrons parler,
Vénus, que devons bien amer.
Huy mais disner nous en yrons Et puis ensemble parlerons.
Icy parle ï Acteur et dit que :
Lors Amours prist le Cuer par la main, car moult désiroit l’acointier, et le mena lui et ses compagnons en une chambre de parement et les fist disner devant lui. Mais s’ilz furent serviz de lionnes viandes et appetissans, ce ne fait mye à demander. Et ainsi qu’ilz caquetoient et devisoient de leurs nouvelles, vint ung jouvencel qui dist à Amours que dame Pitié, la prieuse de l’ospital d’ Amours, estoit venue leans. Et Amours respondit que bien fust elle venue, et commanda quelle fust menée à Venus sa mère. Et ceux à qui il fut commandé le lirent incontinent. Si beurent et mengerent tout à leur aise. Et quant ilz eurent disné et grâces furent dictes, atant ez vous leans entrez Honneur, en sa coinpaignie Bon- Renom, Vaillance, Humble-Requeste et pluseurs autres barons qui venoient de l’armée faicte par Amours à l’encontre de Mallebouclie et des Mesdisans, et estoient venuz savore ce qu’il lui plaisoit qu’ilz feissent. Ils
le saluèrent, et il leur rendit leur salut, et les list bien viengnant et conjoyt grandement. Et aussi list Largesse qui depiecza les congnoissoit, et leur remercia le Cuer la grant courtoisie qu’ilz lui avoient faicte quant ilz le gecterent de la prison de Courroux et de Tristesse, et le conta à Amours en leur présence tout de bout en bout. Il ne demoura gueres que dame Venus entra en la chambre, car elle avoit acoustume de venir veoir tousjours après disner et soupper son filz le dieu d’ Amours qui lui list grant révérence. Et à chief de piece le tira à part et appela dame Pitié qui avec elle estoit venue en la chambre. Puis appella Loyauté, Honneur, Bon-Renom, Vaillance, Bel-Acueil et pluseurs autres de son conseil et list vuidier tout homme. Si s’en alla le Cuer avecques ses compaignons pourmener en la salle, et deviser toute la faczon de ladicte salle et de la tapisserie qui y estoit tendue. Laissera à parler le conte du dieu d’ Amours, lequel tenoit conseil, et retournera à parler de ce que le Cuer vit en ladicte salle. Et tout premier ladicte salle estoit pavée de carreaux de toupasses , d’amerauldes , rubiz et saphirs , d’euvres de musayque à fleurs et personnaiges , à grans lectres ou grecques ou morisques. Les bans et selles estoient de lin or. Les tables et treteaulx estoient aussi d’argent. En la salle avoit dix grans tapis de soye et tous batuz à or, de l’ouvraige d’Arras. Dont ou premier tapis qui estoit vers le hault banc avoit telz personnaige et escripture aussi comment icy s’en suit :
Telle estoit la Tc piece de la tapisserie de la salle d’ Amours, et les lectres qui y estoient escriptes disoient ainsi :
Mon droit nom est Oyseuse, qui tousjours voys première; Pour cela que je porte d’Amours voir la benniere,
Comme celle qui mieulx la peult et cloibt porter,
Car ma plaisance n’est fors à me depporter,
Faisant incessamment joyeuse et gaye chière,
Tousdis preste à chanter, dancer et bouhorder ‘,
1 Bouhorder , jouter.
Aussi par jeunesse ma grant queue porter,
Laquelle à moy servir ne se monstre estre chière.
En suivant vers la main senestre en y avoit ung autrtf, ne plus ne moins, et pareillement fait réserve les personnaiges et les lectres qui soubz estoient disoient ainsi :
Je suys un gent archier courtoys et attrayant,
Qui ay a nom Regart, avecques Beau-Semblant,
Servans de tirer trait, partant de rians yeulx.
Se garde qui vouldra, soit à certes ou jeulx,
Car aucun à mercy de par moy on n’y prent ,
Ne pouvre ne riche, jeunes aussi ne vieulx.
Amours l a ordonné , et aussi je le vieulx ,
A la fin que nully ne s’en aille mocquant.
Telle estoit la HT piece de lappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Je suys nommé Plaisir, qui sans besoing qui soit Par soulcuider souvent qu’en lui mon cuer reçoit, Doulcement embasmé de joyeuse folye,
Metz en servaige fort et si enserre et lye.
Ma franchise du tout trop mieulx que par le doit,
Amours l’octroye ainsi avec qui je m’alye,
Car la très belle et doulce, amoureuse et jolve ,
Autrement comme croy jamais ne m’ameroit.
Telle estoit la I Ve piece de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Je suis Ardant Désir, aveugle qui m’en voys Cheminant sans savoir pourquoy je suis et vovs.
En ce point que voiez après vaine espérance,
Et ne scay comment c’est, sinon que j’ay fiance Que bien yra mon fait pour ce aulton de sa vois. De cheminer tousjours en ce point je m’avance; Amours le vieult ainsi qu’en a fait l’ordonnance, Et neantmoins tout ce que raison ny congnoys.
Telle esloit la Ve piece de lappisserie et les vers qui soubz esloient escripz
disoient ainsi :
Nommé suys Souvenir avec Pensée aussi,
Qui forgeons sans cesser, comme voyez icy,
Fleurectes d’ancolies et soucies tousjours,
Sur l’enclume de paine de marteaulx de labours,
Pour aux dolans amans qu’ont d’amé sans mercy,
Faire des chappelez avec fleurs de labours.
Prendre en gré qui vouldra s’est le paiement d’ Amours. Telle en est la façon. Il fault qu’il soit ainsi.
Telle esloit la VIe piece de lappisserie et les vers qui soubz esloient escrip
disoient ainsi:
Quiderie je suys et Abus ensement ,
Qui sommes cy venuz pour cuider seulement Vouloir prendre les grues en volant se povons.
Pour ce cas après elles nous courons et saillons,
Afïin de les happer, com voiez, follement.
Et pose que tousdis à les prendre faillons,
Amours nous commande que point ne repentons,
Disant que bon loyer en aurons seurement.
1 Ancolies , mélancolie, tristesse.
Telle estoit la VIIe pièce de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Voulenté est mon nom, a l’amoureux couraige Orgueille et haultaine et remplie d’oultraige,
Qu a bon droit me complains comme très mal contente,
Car trop peu on me prise qui me voit impotente.
Et me fait l’en tousdis cliiere estrange et sauvaige Pour le pouvre povoir qui me traine par sente Lequel est si petit et meschant, que dolente Me trouve, quant je voy son feible personnaige.
Telle estoit la VIIIe pièce de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi:
Lyesse suys nommé, lanvoysie et riant,
La baulde, la joyeuse, la tousdis esbatant;
Qui ne demande riens fors tousjours faire feste.
Mais je ne puis pas bien car Dueil me rompt la teste Par hault crier et braire et souspire trestant.
Chascune heure qu’il voit que desbatre m’apreste,
Il m’en détourne à tort, pour me faire moleste,
En disant que sans luy n’yray ne tant ne quant.
Telle estoit la IXe pièce de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Je me nomme Lobe, qui le visaige tourne D’entendement arriéré et son cliief lui atourne.
Sente, sentier.
Ainsi en cocardois comme fol et infame ,
Et pour mieulx le mectre d’amer en liaulte game,
Je le flate en mentant et ainsi le subourne.
De beau parler l’oygnant, qui est plus doux que basme, Pour ce cuide estre amé, mais nulle voir ne l ame, Perdre lui faiz son temps et son preu lui destourne.
Telle estoit la Xe pièce de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Raison ay-je nom qu’a tort condempnée suys Etre ycy toute seulle mise derrière l’uys,
Àflin que plus de moy ne soit dicte nouvelle.
Amour et Jeunesse et Oyseuse la belle Si my ont boutée et Cuiderie, puis Pensée et Souvenir, Voulenté la rebelle Et Plaisir abuse o Désir qui appelle Vaine Espérance en menant là leurs déduis.
Autres tappiz ny avoit plus tenduz dedans ladicte salle. Mais bien y avoit ung doussiel et ung ciel pour la salle , de dessus la table , de drap d’or cramoisy, tendu au dessus du grant banc, lequel estoit merveilleusement plantureux. Cy vous a devisé le conte l’estre de ladicte salle et pointant s’en taist et revient à parler d’ Amours, lequel est ou conseil qui demanda l’advis premier à dame Venus, sa mère, et puis à tous les autres par ordre de ce que le Cuer lui avoit fait proposer et requérir par Désir comme vous avez ouy. Et toutes les oppinions oyes en la fin cheurent en conclusion que Amours devoit bien retenir le Cuer pour serviteur, car bien estoit digne de servir ung roy, et si pensoient tous qu’il lui seroit bon serviteur et leal, et si estoit vaillant car bien l’avoit monstré à la queste qu’il avoit entreprise à la seulle requeste de Désir. Mais bien furent tous d’oppinion que Amours devoit prendre serement de lui, qu’il le serviroit loyaument et garderoit bien ses commandemens. Et en ce faisant, leurs
sembloit que il lui devoit baillier congié de conquérir la Doulce-Mercy, et aucuns de ses gens pour l’acompaigniez, mais qu’il lui fust deffendu qui bien se gardast de tuer Dangier ne Reffus , car ilz estoient des gens d’ Amours quelques rebelles et pou amez qu’ilz fussent. Et s’ilz n’estoient trop de gens, lui feroyent l’Ennuyeux, mais les bien batre affin qu’ilz fussent plus aimables; n’y auroit pas grant péril. Et quant à Jalouzie et aux Mesdisans, qu’il les mist à mort s’il les povoit acteindre, car en toutes maniérés ont tousjours esté et sont nuysans à Amours et à tous les siens. Et après ceste conclusion fut ordonné que Honneur, comme le plus grant, porterait les parolles. A donc furent le Cuer et les compagnons appelez qui se misdrent à genoux , et Amours les fist lever et commanda à Honneur qu’il leur dist ce qu’il leur faisoit dire et que par son conseil avoit esté advisé. Et Honneur s’enclina, puis commença à dire tout, ordre et par très belle rétorique , tout ce qu’il avoit esté devisé comme dit est. Et le Cuer mercia Amours moult humblement, mais il ne fut pas trop content ne Désir aussi de ce qu’il estoit deffendu de non mectre à mort Dangier ne Relfus, car bien leur sembloit que tant qu’ilz vivraient qu’ilz ne achevroient leur conqueste à leur gré. Touteffoiz contens ou non , le Cuer mist le genoil à terre, après ce qu’il eut salué et fait révérence à dame Venus. Et dist à Amours ainsi :
Comment le Cuer ’ parle à Amours en le merciant et dit :
Hault et puissant dieu terrien.
Monseigneur à qui je me tien ,
Très humblement vous remercie , Mais du tout content ne suis mie,
Et si me semble qu’avez tort Que ne me souffrez mectre à mort Reffus et Dangier, ces villains Qui sont mauvais , j’en suis certains.
Mais avoir me fault patience,
Puis que telle est votre ordonnance.
Si me donne je grant merveille Qui ce vous dit et vous conseille Que Dangier vous soit serviteur Ne RefFus : ce me semble erreur,
Car si depiecza mors ilz fussent, Loyaulx amoureux mercy eussent, Las ! que je voys ainsi cerchant Dont suys en paine conquérant.
Mais laissons ce, je vous supplie, Que des gens de votre mesgnie Aucuns m’en vueillez octroier Pour me venir acompaignier.
En vous priant par amitié Que premier me donnez Pitié ;
Aussi me bailliez Bel-Acueil Car sans lui pas alez ne vueil,
Et moctroiez aussi Promesse,
Car Pitié m’en donna l’adresse, Quant me conseilla de venir Icy, dont me doit souvenir.
Aussi que j’aye Humble Requeste, Car d’elle me ferez grant feste.
Despecbiez moy. Sire, à ceste heure, S’il vous plaist , car trop je demeure.
Icy parle l'Acteur et dit que :
Lors Amours se prist à sourrire et dist à soy meismes que moult estoit le Cuer chault et hastif. Si tira à part son conseil et fut advisé que le Cuer ne demandoit nulz des gens Amours que on ne lui peust bien accorder. Et adonc fut ordonné à Loyaulté, de par le dieu cl’ Amours, quelle prist le sement du Cuer qu’il lui feroit bon et loyal serviteur et garderoit doresenavant ses commandemens. Et prist Loyaulté ung livre et Est au Cuer
mectre sa main dessus, et en prenant de lui le sement, dist en telle maniéré :
Comment Loyaulté fait jurer le Cuer qu’il servira le dieu d’ Amours loyaument et dit ainsi :
Cuer, vous promectez et jurez Que loyaument vous obeyrez Desoresmais et à tousjours ,
Et fuierez tousjours Chasteté ,
Soit en y ver soit en esté,
Et que bien selon vostre sens Garderez ses commandemens.
Lesquielz si les voulez savoir,
Prenez paine à lire et à veoir Le très bel romant de la Rose,
Là où l’art d’amours est enclose ,
Et là les trouverez tousdis *,
Et si verrez de moult beaux dits.
Prenez paine à l’estudier,
Car il sert bien à ce mestier.
Fuyez tousjours ces Mesdisans,
Car ilz sont à voz faiz nuysans ,
Et gardez vous de Jalouzie Qui vous sera faulce ennemie.
Mauldit soit qui ne les tuera,
Qui le droit braz sur eulx aura.
Mais de Reffus et de Dangier Gardez d’ainsi vous en vengier.
De Crainte ne Honte aussi bien,
Amours ne le vouldroient pour rien,
1 Tousdis, tous les jours.
Car depiecza leur enjoint Que ilz ne séjournassent point De bien garder Doulce-Mercy.
Je croy bien qu’ilz l’on fait ainsy,
Car elle auroit trop d’envieulx ; Chascun lui feroit l’ennuyeux.
Mais pour quatre coups de baston , Amours n’en donroit ung bouton.
A telz gens c’est la droite amende ,
Qui font plus qu’on ne leur commande Amours prent l’ommaige de vous ; Baisiez lui l’un de ses genoulx En signe de grant révérence.
Aussi de vraye obéissance.
Il vous baillera de ses gens Comme de lui sens et entens,
Ainsi que lui avez requis Pour vous servir à droit de vis.
Icy baise le Cuer à Amours le genou l el dit l’Acteur que :
Lors list Amours appeliez dame Pitié, Bcl-Acueil , Promesse et Humble- Requeste et leur commanda qu’ilz s’en alassent avec le Cuer pour lui aidier à conquérir la très Doulce-Mercy, car assez avoit souffert paine , et bien estoit temps désormais qu’il fust aucunement rescompensé, mais bien se gardassent que riens ne fust trespassé de ce qu’ilz avoient ouy que Loyauté avoit dit et proposé. Et Pitié, Bel-Acueil, Promesse et Humble- Requeste l’octroierent très voulentiers. 11 fut temps de soupper et dame Vénus se vouloit retraire en sa chambre. Mais premier prirent congié d’elle les compaignons de la queste de Doulce-Mercy, car ilz se vouloient partir bien matin pour achever ce qu’ilz avoient à faire et elle leur toucha à chacun en la main et les commanda adieu bénignement. Si commencza à marcher droit à sa chambre si gentement que bel la faisoit veoir. De ses
habillemens ne vous vieulx je parler pour cause de briefveté , et aussi mon engin n’est pas suffisant de les savoir devisez, mais tant vous dije bien quelle estoit belle et habillé comme une déesse. La tapisserie estoit toute de satin cramoisy brodé de fin or et de perles à personnaiges telz que cy après s’en suivent :
Telle estoit la Te pièce de tappisserie de Venus et les vers qui soupz estoient
escripz disoient ainsi :
Plaisant maintien et gente contenance Prennent maints cuers au bray de souvenir,
Ou languir font les pouvres en souffisance.
Ainçois qu’ilz aient aucune aligence ,
Triste et pensifz les font fort devenir.
Telle estoit la IIe piece de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Jeunesse et Beauté n’ont pas leur temps perdu ;
En la forme d’Oyseuse ont à la reiz saillant Ensemble d’un accord en ce lieu si tendu ,
A happez cuers voilages si fort ont entendu
Qu’un seul ne leur eschappe s’il n’est trop loign volant.
Telle estoit la IIIe piece de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
De port joyeulx et gracieux recueil,
Tendant es pas les lassetz d’acointance Et là tout beau sans effroy de bon vueil ,
Font cuers venir par leur soultif acueil,
Que simplement si prennent sous fiance.
Telle estoit la IVe pièce de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Chière , aimiable et courtoise maniéré ,
A la fenestre de Samblant atréable1,
Au coing du boys ont tendu leur pentiere ,
Et là actendent l’eure plus coustumiere Que par la passe cuer volant peu estable 2.
Telle estoit la Ve piece de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi :
Foui cuidez cy avecques Espérance Ont englué ung hault arbre d’abus.
S’il y a cuer qui d’y venir s’avance,
Ja ne sera certes en sa puissance Qu’il n’y laisse quelque plume à la glus.
Telle estoit la VIe piece de tappisserie et les vers qui soubz estoient escripz
disoient ainsi .
Dueil et Tristesse ont de soucyes cages Et d’aneolies aussi pareillement,
En quoy y tiennent prison maints cuers volages,
Lesquielz ilz font en doloureux langaiges En souspirant chanter piteusement.
Icy parle Rogier Bon-Temps et dit ainsi : Quant je regarde simples cuers ainsi prendre
1 A trénble , attrayante. — 2 Estable , ferme, stable.
Et mal baillir par leurs très grans folies,
Et nul n’est pris à mercy pour soy rendre , J’en ay mon cuer repris sans plus actendre Pour cy le mectre avecques les oublies.
Icy parle le Viellart et dit ainsi :
Rogier Bon-Temps qui cy est tiens à saige, Qu’a sceu retraire son cuer de si bonne heure , Que point il n’a, en l’amoureux boucage,
Esté croqué ne laissé du plumaige,
Comme maint autre qu’atrappé y demeure.
Icy parle l’ Acteur et dit ainsi :
Cy dit ly contes que ne tarda gueres que Amours commanda que les tables fussent drecées, et ceulx le firent qui de ce se dévoient entremectre. Si fist Amours soupper Honneur à sa table et les compaignons de la queste devant lui, et s’ilz furent bien serviz ce ne fait mye à demander. Après soupper, que les tables furent levées et grâces furent dictes, Amours devisa ung petit avecques les compaignons de la queste. Puis commanda que leurs chambres fussent ordonnées pour aler reposer, et que le cliastel leur fust ouvert bien matin, car il savoit bien qu’ilz vouldroient partir de bonne heure , et que moult tardoit au Cuer et à Désir qu’ilz fussent à chemin. Et il fut fait comme il leur commande. Et à ces parolles les compaignons de la queste prirent congié d’ Amours et lui orerent bon soir et Amours leur rendit leur salut en les commandant à Dieu benignement. Si se retrayerent et se allèrent couchier tous en une chambre afïin qu’ilz fussent plustost prestz et que mieux se peussent trouver ensemble le matin. Mais premier ordonnèrent d’avoir une messe au point du jour. Et Largesse mist des deniers en trois ou quatre bourses, car elle en pensoit bien avoir à faire. Lors se couchèrent et après ce qu’ilz eurent ung petit devisé de leur entreprise s’endormirent jucques au point du jour.
Au matin Désir s’esveilla le premier, et appella ses compaignons. Puis alla appeller à l’uys de la chambre de dame Pitié. Et elle se leva et appareilla incontinent. Et il s’en remit en la chambre là où il avoit couchié, si trouva ses compaignons tout pretz d’ouyr la messe. Si s’en allèrent tous ensemble par la chambre de dame Pitié et lui orerent bon jour et elle leur rendit leur salut et s’en alla avecques eulx ouyr la messe. Et quant la messe fut dite ilz s’en yssirent du bel chastel de Plaisance et se misdrent au chemin tout à pied droit devers le manoir de Rébellion , là où estoit la Doulce-Mercy, et n’y avoit dudit chastel de Plaisance jusques là que deux bonnes milles qui est environ une petite lieue françoise. Mais le Cuer et Désir ordonnèrent que dame Pitié et Bel-Acueil s’avanceroient et yroient les premières, et appointèrent que Bel-Acueil leur re vendrait au devant faire savoir la contenance de Doulce-Mercy. Combien que dame Pitié avoit ja bien dit au Cuer et à Désir la bonne response et le bon semblant quelle avoit trouvé en elle à l’autreffois qu’elle fut devers elle, touteffois elle se mist au chemin entre elle et Bel-Acueil , et lirent tant que en pou d’heure vindrent au manoir de Rébellion et trouvèrent Dangier à l’uys qui ja estoit levé. Car assez songneux estoit de la garde de Doulce-Mercy. Et quant il vit dame Pitié et Bel-Acueil, il rogit de maltalant, et fronsale nez et ne se peut tenir qu’il ne dist ainsi :
Comment Pitié et Bel-Acueil vindrent à la porte du manoir de Rébellion , ouquel estoit Doulce-Mercy enfermée , et trouvèrent Dangier , lequel leur dit en ceste maniéré :
Ceste orde 1 vielle maquerelle Si va serebant quelque querelle ,
Dyables l’en puissent emporter!
Jamais ne fera que trotter.
Aussi ce jeune damoiseau ,
Bel-Acueil, qui tant fait du beau,
Et lui va faisant coinpaignie,
1 Orde , sale, vilaine.
S’ilz ne fussent de la mesgnie D’Amours, ja céans ilz n’entrassent.
Je scay bien que bien s’en gardassent.
Icy parle l’Acteur et dit en ceste maniéré :
Lors Bel-Acueil le regarda par grant despit et en rougissant ne se peut tenir de lui respondre en telle maniéré :
Comment Bel-Acueil respont à Dangier en lui disant ainsi :
Tais toy, puant villain rebelle.
One en toy n’eut parolle belle,
Car tu ne fais tousjours que braire De chose dont tu n’as que faire.
Ne parle plus de notre aller,
Car à Mefcy nous fault parler.
Icy parle l’Acteur et dit ainsi
Et à ces parolles entrèrent dedans le manoir, et allèrent droit à la chambre de Doulce-Mercy qui commença à rougir incontinent quelle vit dame Pitié. Mais elle n’osoit mot dire pour Honte et Crainte qui moult la gardoient de près, et aussi Jalouzie et les Mesdisans qui estoient en la chambre. Si s’assit Pitié auprès d’elle et lui demanda comment il lui estoit depuis quelle ne la vit. Puis lui dist à basse voix que le Cuer venoit dont l’autre jour lui avoit parlé et seroit assez toust là. Et elle commença à rougir plus fort , dont les Mesdisans s’aperceurent bien que le dirent aussi
us tost noncier à Dan°,ier et à Reffus. Et Pitié commença à dire , au plus coiement quelle sceut, à Doulce- Mercy, si elle vouloit riens mander au Cuer, son vray amy, et quelle lui mandast quelque chose par Bel-Acueil, lequel elle y vouloit envoyer
tost à Crainte et à Honte, et l’alerent au pl
incontinant. Si lui signa Doulce-Mercy que il le fist venir le plustost que faire se pourroit, car autrement ne lui osoit dire que par signe, tantestoit de près tenue. Lors se partit Bel-Acueil de costé Doulce-Mercy, là oii laissa Pitié, et s’en alla hastivement au devant du Cuer et ses autres compaignons qu’il trouva ja à un trait d’arbaleste, près du manoir de Rébellion, et à grant chiere et à bonne lui nonça ce que Pitié et lui avoient trouvé en Doulce-Mercy, et que moult desiroit sa venue, mais bien fussent advisez, car Dangier, Reffus, Jalouzie, les Mesdisans, Honte et Crainte estoient tous leans en aguet et qu’ilz se fort doubtoient comme il pensoit de leur venue. Si débailla 1 chacun son baston dont ilz s’estoient garniz au chastel de Plaisance avant que partir. Et le Cuer regarda sa bonne espée et son aubert , dont il n’estoit point desgarny ne de sa coiffe de fer aussi , et dit à soy meismes que ennuyt mectroit Jalouzie et ses Mesdisans en malan 2 s’il les point actaindre. Et quant chacun fut garny de ses bastons au mieulx qu’il peut, ilz se mirent au chemin tous ensemble, et en peu d’eure fut à la porte du manoir de Rébellion, là où ilz trouvèrent Dangier qui bien se fort doubtoit de leur venue , et estoit armé d’un gros viel jacques 3 et d’un bacinet enrouillé de moult vieille faczon. Il estoit gros et contrefait, lait, hideux et moult sembloit bien homme rebelle et de mauvais affaire et tenoit en sa main un gros baston de meslier, tout espris de ire et de maltalant et prest de férir. Si parla Désir le premier à lui et lui dist en telle maniéré :
Comment Désir et ses compagnons arrivèrent à la porte du manoir de Rébellion , et parla Désir à Dangier et lui dit ainsi .
Dangier, leans nous fault aller,
Car nous voulons ung peu parler A la belle Doulce-Mercy,
Pour qui sommes venus icy.
— 2 Malan , défaut , maladie, malum. — 3 Jacques, jaquette.
Débailla , décou v ri I.