‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 25 sur 67 · CX · texte numérisé non relu

CX

ire et cle maltalent, et Dangier le suivoit de près, qui n’estoit pas moins espris de courroux , et tenoient chascun un gros baston de meslier. Et incontinant qu’ilz entrèrent en la chambre et qu’ilz virent le Cuer auprès de Doulce-Mercy, qui la vouloit baisier, Reffus haulsa le baston et en donna au Cuer ung si grant coup parmy la teste, que se ne fust sa coiffe de fer qu’il avoit sous une aumuce, il l’eust assommé tout mort; et avant qu’il peust la main mectre à son espée, Dangier lui en donna encores ung autre si grant qu’il en fut tout estourdy ; et ilz firent à dextre et à senestre tellement que en peu d’eure se firent bien faire place. Mais ne demoura pas grandement que le Cuer revint d’estourdison, et de despit qu’il eut de soy ainsi s’entre ferir par deux villains, mist la main à l’espée et ferit tellement Dangier qu’il rencontra le premier, qu’il lui emporta une estel le 1 de la teste du large de trois doiz, et il recouvre et fiert Reffus si grant coup qu’il lui abatit une piece de la joue dextre. Le coup fut grant et pesant et l’espée lui tourna ou poign , si dévala par sus l’espaule et lui emporta une telle piece, que qui lui eust donné cent marcs d’or pour celle heure, n’eust sceu ferir ung coup de celui braz. Et lors les Mesdisans , Jalouzie , Crainte et Honte s’en commencèrent à mesler avec le Cuer et ses compaignons. Si fut la bataille pesante, dure et cruelle. Et Désir, Largesse, Rel-Acueil et Promesse se y portèrent moult bien, mais Humble-Requeste ne se mesloit fors que d’eulx regarder pour ce que poursuivant estoit. Que vous cliray-je, tant dura la bataille que le Cuer par sa prouesse les desconfist et chassa tout dehors, Dangier, Reffus et toute leur mesgnie. Et il commença à quérir par le manoir hault et. bas pour savoir se nul se y estoit mussié 1 et s’il pourroit trouver Jalouzie et les Mesdisans pour les mectre à mort, s’il les eut tenuz; car bien lui souvenoit de ce qu’il avoit oy dire qu’ilz estoient ennemis à son maistre et seigneur, le noble dieu d’Amours. Mais c’est pour néant, car ilz s’en estoient fouiz des premiers. Si revint à la chambre de Doulce-Mercy, et la trouva auprès de Pitié, quelle estoit toute effrayée de la paour quelle avoit eue de les veoir ainsi combatre, et en estoit ung petit devenue pale, qui bien et doul-

E Sicile , éclat. — 2 Mussié, caché.

cernent lui seoit sur sa couleur qui estoit vermeille et fresche comme la belle rose de may. Et le Cuer s’assist auprès d’elle, et en l’asseurant le plus doulcement qu’il povoit, prist d’elle un gracieux baisier; mais atant s’en taist ly contes. Et retourne à parler ung petit de Dangier et Reffus et leur mesgnie, qui fouy s’en estoient, pour conter une partie de leurs affaires.

Cy endroit, dit ly contes, que quant Dangier, Reffus et leur gens furent loigns du manoir de Rébellion, environ ung mille, Dangier qui des premiers estoit au fouyr, comme grant villain qu’il estoit, se retourna et vit venir Reffus après lui bien fort blecié. Si l’actendit, et quant ilz furent ensemble, ilz s’arresterent ung petit en regardant tousjours devers le chemin dont ilz estoient venuz à savoir se personne les suivoit. Mais il ne demoura gueres qu’ilz virent venir après eulx toute leur mesgnie , les ungs après les autres, tenans leurs testes et leurs braz ainsi comme estoient bleciez. Si les rassemblèrent au mieulx qu’ilz peurent et prirent conseil ensemble qu’ilz pourroient faire. Mais l’un des Mesdisans dist qu’il avoit oy dire et le savoit certainement que les gens Mallebouche, son maistre, estoient en celle ysle du dieu d’ Amours, et que tandis que Honneur estoit venuz quérir conseil et confort à Amours pour les combatre , ilz estoient entrez en ladicte isle ; mais bien avoit depuis oy dire, qui estoit une chose qui moult le desconfortoit , que Honneur les avoit combatuz et en avoit desconfit grant quantité. Et ainsi estoit il ja advenu ; car quant Honneur fut arivé au chaste! de Plaisance, comme le conte vous a devisé, il fist tant devers Amours son maistre qu’il lui bailla renfort de gens, et alla combattre ces Mesdisans et en desconfit une grande quantité. Mais tant n’en peut desconfire qu’il n’en demourast encores trop. Pourquov Dangier, Reffus et leur mesgnie se retrayrent avecques eulx par le conseil du Mesdisant. Et trouvèrent Mallebouche qui, après ce qu’ilz lui eurent conté leur affaire, leur bailla de ses gens ce qu’ilz en voulurent prendre, car ilz lui disdrent qu’ilz se vengeroient bien de l’oultraige que le Cuer et les siens lui avoient fait. Si prirent jusques à quarante des plus fors Mesdisans qui fussent en la compaignie de Mallebouche et se vincirent embuschier en une petite tousche de boys qui estoit devant le manoir de

Rébellion, et à tout cela faire ne misrent pas plus de trois heures. Car Mallebouche et ses Mesdisans estoient assez près de là. Mais atant se taist ores ly contes à parler de Dangier et des Mesdisans, et retourne à parler du Cuer et de ses gens qui se desduisoient et devisoient avecques la Doulce- Mercy, et ne pensoient gueres à la guerre que Dangier et les Mesdisans leur avoient basti.

En continuant dit l’Acteur ainsi :

En ceste d’arraine 1 partie, dit ly contes, que quant le Cuer et les siens eurent ainsi déchaciez Dangier, Reffus et toute leur mesgnie , connue vous avez oy, et après ce le Cuer eut pris ung franc baisier de la Doulce-Mercvr, que ilz se devisèrent et déportèrent grant piece ensemble par amour, comme vraiz amoureux seulent 2 deviser avec dames. Et achief de piece, Désir, qui souvent embrasse plus qu’il ne peut estraindre , bouta et enflamba le Cuer par ses parolles, en lui disant ainsi :

Comment Désir parle au Cuer et lui dit :

Cuer, vous estes bon conquérant.

Vous voulez vous souffrir atant.

Aisié estes à apaisier

De vous contentez d’un baisier.

N’avez vous veu dire souvent Qu’autant en emporte le vent.

Recommancer com de plus belle,

Et lui conseilliez en l’oreille

Que vous la mainrez sans doubtance

Au noble chastel de Plaisance ,

Et là vous userez voz jours Avec le noble dieu d’ Amours.

Arraine, dernière. — 2 Seulent , ont coutume de.

Ici) parle F Acteur et dit ainsi :

Et, à ces parolles, le Cuer s’avança et voulut baisier la Doulce-Mercy encores une fois comme Désir lui avoit conseillié; mais elle se tira arriéré, car tousjours lui souvenoit des parolles que Crainte et Honte lui avoient autrefois dictés. Si lui conseilla le Cuer en l’oreille que il l’en vouloit mener au chastel de Plaisance et là useraient leurs jours en la compaignie d’ Amours et de dame Venus sa mère. Mais elle ne si vouloit accorder, car bien pensoit que quant l’atendroit à Plaisance, qu’il vouldroit avoir d’elle plus d’un baisier. Mais à la fin dame Pitié voulut savoir leur débat , et quant elle le sceut, si dist à la Doulce-Mercy ainsi :

Comment dame Pitié parle à la Doulce-Mercij , et lui dit en telle maniéré :

Ne prenez pas en desplaisance D aller au chastel de Plaisance ,

Ma belle tille, avec le Cueur;

Car là vous trouverez Honneur Que je y laissay avec Amours.

Et puis que Honneur y est toujours, Vous y povez très bien aller.

Nul ne peut de ce mal parler.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi :

Si tist dame Pitié tant que à la fin Doulce-Mercy s’accorda d’aller au bel chastel de Plaisance. Mais ce fut à grant regret, car tousjours doubtoit qu’ilz ne trouvassent les Mesdisans au chemin, comme ilz firent, ne n’ avoit membre sur la très doulce pucelle qui ne tremblast, et ne se peut tenir que en tremblant ne deist deux motz en telle maniéré :

Comment Doulce-Mercy parle, et dit en soy complaignant ainsi :

Je pry à Dieu qu’il nous convoyé,

Et de mes amours m’octroit joye,

A mon premier connnancement.

Mais il m’est advis que je voye,

Tousjours en chemin ou en voye ,

Mallebouche le mesdisant.

Maudit soit-il, lui et sa gent!

Jamais amer ne les pourroye,

Car ilz dient du mal souvent Sur ceulx qui n’en ont pencement 1 La malle mort Dieu leur envoyé !

ley parle F Acteur et dit que :

Lors n’y actendit plus le Cuer qu’il ne la prist par les bras, et dame Pitié se mist de l’autre cousté, et Désir et Humble-Requeste se misrent d’avant et les autres derrière et se misrent au chemin en telle maniéré pour aller droit au bel chastel de Plaisance. Mais ilz n’eurent pas allé plus d’un trait d’arbaleste arriéré du manoir de Rébellion, que Dangier, Reffus et sa Mesgnie et les quarante Mesdisans qui s’estoient embuschez d’avant la porte comme le conte vous a devisé, saillirent sur eulx bien armez et einbastonnez, et espris d’yre et de maltalent, et commencèrent à ferir et à maillier 2 sur le Cuer et ses gens de toutes leurs forces. Et le Cuer et ses gens qui ainsi se virent sourpris, les misrent en deffense le mieulx qu’jlz sceurent. Mais leur deffense peu leur valut, car les autres furent six pour ung. Touteffois Désir, qui vaillant et chaultz estoit, tira l’espée et se mist en deffense moult vaillamment et en blecza deux de la première encontre.

Pencement , pensée. — s Mailler , frapper avec le maillet.

Mais Dangier advisa qu’il faisoit merveille et pensa à soy meismes que si cestui dure longuement, qu’il pourra bien faire nuysance à leurs gens. Si s’adrecza à lui et lui donna sur la teste de son gros baston , tandis qu’il entennoit1 à combatre aux autres, ung tel coup qu’il lui fendit la teste jucques à la cervelle, et Désir cheut comme mort de celui coup. Lors s’escria Dangier aux autres : — Cestuy cy est despechié. Si firent tant en peu d’eure Dangier et les Mesdisans, qu’ilz blecerent à mort tous les gens du Cuer. Et le Cuer qui vit ainsi ses gens decopper et mal mectre, commencza à deppartir coups à dextre et à senestre et coupper bras et jambes et mectre gens à mort, tellement que qui le veist il deist bien que voirement est le Cuer le plus vaillant que jamais homme veist. Si l’avisa lorde vielle Jalouzie qu’il découppoit ainsi leurs gens et commencza à crier incontinant • — Or à cestui cy ; car s’il dure longuement nous n’avons povoir de durer. Et incontinant Dangier, Reffus et tout l’effort de leurs gens vindrent sur lui, car ilz n’avoient plus à faire que à lui. Lors le Cuer s’acula contre ung gros arbre qui estoit en la place. Et commencza à deppartir coups en telle maniéré que nul ne le veist qui à preudomme ne le teinst. Mais c’est pour néant , car il n’eust povoir de durer contre l’effort des Mesdisans , car ilz s’assemblèrent tous sur lui et boutèrent tellement Dangier et Reffus qui estoient devant, qu’ilz les firent effondrer2 sur lui, voulsissent ou non. Mais ce ne fut pas sans coup ferir, car il donna tel coup à Dangier sur un vieil bacinet qu’il avoit, qu’il le fîst tout embruncher 3 d’avant. Et Dangier qui estoit gros, villain etossu, quant il se sentit ferir, lui ramena ung coup de toute sa force sur la teste, tellement que la coiffe de fer ne le garentist qu’il ne lui abatit une des machoueres, et si cruellement l’ataindit que la cervelle de la teste paroissoit. Si cheut de celui coup comme mort, et les Mesdisans commencèrent à chargier sur lui tellement, qu’il n’estoit pas filz de bonne mère qui ne lui donnoit son coup. Lors s’en passèrent oultre et le laissèrent là pour mort lui et ses compaignons et vincirent à Doulce-Mercy qu’ilz trouvèrent pleurant. Mais dame Pitié n’y estoit pas, car elle s’en estoit fouye cachier en ung buisson,

Entennoit , s’occupait. — 2 Affondrer , tondre. — 3 Embruncher , trébucher.

quant elle vit la dure bataille. Si prist Dangier Doulce-Mercy par la main et la remist en la garde de Crainte et de Honte , qui la ramenèrent au manoir de Rébellion et la gardèrent et emprisonnèrent plus estroit que jamais n’avoit esté. Et quant dame Pitié qui tout veoit du buisson où elle estoit muciée , vit et apperceut que Dangier et ses gens s’en furent allez , elle s’en vint sur la place pour veoir si ses gens estoient tous morts. Si trouva que tous se relevoient et tiroient au cliastel de Plaisance qui n’estoit que à deux milles de là, excepté seulement le Cuer, car tellement fut blecié qui sembloit estre mort et ne tiroit ne bras ne jambes à lui. Lors s assist dame Pitié auprès de lui , mais premier l’eust tiré à l’ombre d’un buisson, afïin que les Mesdisans ne la peussent veoir, et demoura tout auprès de lui que achief de piece il commencza à gecter ung soupir. Et adonc quant Pitié vit qu’il n’estoit pas mort, si elle en fut joyeuse ce ne fait mye demander. Si prist à mouillier ses mains en ung pou d’eaue qui estoit en une orniere auprès d’elle, et les lui mit autour des temples, et finalement fist tant qu’il fut tout revenu de pâmoison et il commencza à gecter les yeulx autour de lui et demanda où estoit sa dame la très Doulce- Mercy et ses compagnons aussi. Et dame Pitié lui dist que à sa dame ne pensast plus, car elle restoit ès mains de Dangier. Et quant à ses compaignons, ilz estoient ja à Plaisance à l’ostel d’Amours. Lors dist et pria à dame Pitié que puisque sa dame estoit de rechief entre les mains de Dangier, que pour Dieu le menast à l’ospital d’Amours, car là vouloit finer le remenant1 de ses jours en prières et oraisons. Et dame Pitié le fist ainsi que le Cuer le lui requist.

Adoncques d’angoesse et de dueil,

Que mon cuer avoit, ouvris l’ueil,

Et en tressault je m’esveillay,

Et subit moult hault appellav Ung mien chambellan qui estoit En une couche où il dormoit,

1 Rcmcnant , reste.

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