CHARLES D’ORLÉANS
On a tant exalté, depuis quelques années, la supériorité de Charles d’Orléans sur tous les poètes du XAe siècle, que nous semblerons téméraires de placer à côté de son nom, et peut-être au-dessus, celui du Roi René. Il est vrai que notre bon prince n’a que le Cuer d Amour et le poème du Bergier et de la Bergeronne . à opposer aux mille Rondels, Chansons et Ballades du fils de Valentine. Le temps, jaloux de la gloire du royal poète, a dispersé les fleurs de sa couronne. Nous n’avons plus « ces « beaux cantiques sur les faits héroïques de Marguerite d’Anjou, et ces « distiques touchant la passion de nostre Sauveur, qui se voyoient inscripts « dedans la chapelle de Saint-Bernardin d’Angers. » (Lacroix du Maine).
Par bonheur, dans les manuscrits de son heureux rival, il s’est trouvé quelques rondels égarés, comme les roses des bois que trahit leur parfum; et nous pouvons, en rapprochant les Envoys des deux princes, offrir à nos lecteurs le charme piquant d’un tournoi littéraire.
Vers l’année 1450, le duc d’Orléans tenait sa cour à Blois, oubliant au sein des plaisirs sa longue captivité , et appelait autour de lui l’élite des poètes et des ménestrels, pour jouter avec eux.
Le roi de Sicile ne pouvait manquer à ce rendez-vous : voici les rondeaux que les deux rivaux échangèrent 1 :
RONDE L
de Charles d’Orléans.
Veu que j’ay tant amour servy,
Ne suy-je pas mal guerdonné Du plaisir qu’il m’avoit donné ?
Sans cause m’a tost desservy.
Mon cueur loyaument son serf vy , Mais à tort l’a abandonné ,
Veu que j’ay tant amour servy.
Plus ne lui sera asservy.
Pour Dieu! qu’il me soit pardonné !
Je croy que suis à ce donné , D’avoir mal pour bien desservy , Veu que j’ay tant amour servy.
René répondit par les rondeaux suivants :
Ier RONDEL DE RENÉ
à Charles d’Orléans.
Pourtant, se vous plaignez d’amours, 11 n’est pas temps de vous retraire ,
(1) Nous trouvons ces rondeaux dans l’édition des poésies de Charles d'Orléans, publiée par M. Aimé Champollion-Figeac.
Car encor il vous pourra faire Tel bien, que perdrez vos doulours.
Vous congnoissez assez ses tours,
Je ne dy pas pour vous desplaire ; Pourtant se vous plaignez d’ Amours....
Ayez fiance en lui toujours,
Et mettez paine de luy plaire ;
Combien que mieulx me vaulsist taire, Car vous pensez tout le rebours; Pourtant, se vous plaignez d’ Amours.
IIe RONDEL DE RENÉ
au même.
Se vous estiez comme moy,
Las ! vous devriez bien vous plaindre ;
Car de tous mes maulx le moindre Est bien plus grant que vostre esmoy.
Bien vous pourriez, sur ma foy,
D’Amours alors tant vous complaindre,
Se vous estiez comme moy....
Car si très dolant je me voy,
Que plus la mort ne vueil craindre,
Jà toutesfoiz il me fault feindre;
Aussi feriez-vous, je croy,
Se vous estiez comme moy.
L’honneur de la première lance était évidemment pour René. Charles lui répliqua ainsi :
RONDEL
au Roy de Sicile.
Chascune vieille son deuil plaint; Vous cuidez que vostre mal passe Tout aultre ; mais jà ne parlasse Du mien, se n’y feusse contraint.
Saichez de voir qu’il n’est pas faint Le tonnent que mon cueur en lasse ; Chascune vieille son dueil plaint....
Ma paine pers, comme fait maint,
Et contre Fortune je chasse; Desespoir de pis me menasse ;
Je sens où mon pourpoint m’estraint Chascune vieille son dueil plaint.
A son tour , René riposta au duc d’Orléans :
RONDEL
Bien deffendu , bien assailly, Chascun dit qu’il a grant doulour, Mais au fort je vueil croire amour, Far qui le débat est sailly;
Afïin que qui aura failly N’aye jamais de luy secours.
Bien delfendu, bien assailly,
Car se j’ai un temps defailly
De compter mon mal puis deux jours, Banny vueil estre de sa cour,
Comme un homme lasclie et failly.
Bien defïendu, bien assa iUy-
Son illustre rival ne se tint pas pour battu, et retournant le refrain du rondel, il répondit:
RONDEL
Bien assailly, bien defïendu;
Quant assez aurons débattu,
Il fault assembler noz raisons ,
Et que les fons voler faisons.
Au débat nouvel advenu ,
Très fort vous avez combattu,
Et j’ay mon billart bien tenu ;
C’est beau débat que de deux bons .
Bien assaillv, bien defïendu.
V ray est qu’estes d’amour féru Et en ses fers estroit tenu :
Mais moy non ainsi l’entendons ;
Il a passé maintes saisons Que me suis aux armes rendu ;
Bien assailly, bien defïendu.
Nous ignorons le vainqueur de cette joute poétique; mais si, comme au Pas d’armes de Tarascon, le prix du tournoi eût été un baisier et un annel octroyés par Jeanne de Laval , la gentille bergère , son cœur eût sans doute incliné pour le bon roi.
Voici encore deux rondeaux de René : le premier , chef-d’œuvre de grâce et de sentiment, et l’autre de naïveté.
Ils nous rappellent un charmant usage de nos pères , que nous allons raconter en peu de mots.
Chaque année, le jour de Saint- Valentin (11 février), les chevaliers Rassemblaient pour tirer au sort les dames dont ils devaient garder l’amoureux servage pendant l’année entière. Elles prirent, du jour de la fête, le doux nom de Valenlines.
1er RONDEL.
de René d’Anjou.
Après une seule exceptée,
Je vous serviray ceste année,
Ma doulce Valentine gente ;
Puisqu’ Amours veult que m’i consente Et que telle est ma destinée.
De moy, pour aultre abandonnée Ne serez ; mais si fort amée,
Qu’en devrez bien estre contente,
Après une seule exceptée.
Or me soit par vous ordonnée,
S’il vous plaist , à ceste journée,
Va (vôtre) voulenté doulce et plaisante;
Car à la faire me présente
Plus que pour dame qui soit née,
Après une seule exceptée.
11 arrivait souvent que le sort, trompant les vœux secrets des amou-
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reux, alliait par un caprice bizarre, les âges, les goûts, les inclinations les plus opposés j et plus d’une fois l’année de servage dut paraître un siècle aux Valentins et Valentines.
C’est ce qu’exprime René dans ce dernier rondel, avec trop de franchise peut-être.
IIe RONDEL.
Je suis desja d’amours tanné ,
Ma très douce Valentinée;
Car pour moy fustes trop tost née Et moy pour vous fu trop tar né.
Dieu lui pardoint! qui estrené M’a de vous, pour toute l’année :
Je suis desja d’amours tanné Ma très doulce Valentinée.
Bien m’estoye souspeçonné Qu’auroye telle destinée ;
Ains que passast ceste journée, Combien qu Amours l’eust ordonné :
Je suis desja d’amours tanné.
ÏOME III.