TOME IV
« commun assentement , nous Ferme-Foy , Seure-Espérance, Souveraine-Amour et « Grâce-Divine, acceptons votre don pour le clouer à la croix. »
Lors les deux dames, par une céleste inspiration, placèrent le Cuer sur le bois sacré, à l’endroit même où en façon semblable fut attaché le précieux corps de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Foi éleva la main et frappa avec force. Le clou d’acier perça le Cuer, et pénétra dans le bois. Trois gouttes de sang jaillirent, et avec elles s’échappèrent l’amour du vin et de la chair et toute criminelle convoitise.
Espérance suivit l’exemple de sa sœur; le clou d’argent traversa le pauvre Cuer d’outre en outre. Deux gouttes d’un sang impur coidèrent sur la croix. Elles entraînaient l’esprit de colère et de honteuse négligence.
Souveraine-Amour plaça ensuite son clou d’or sur le côté droit. Deux autres gouttes parurent. C’étaient la noire envie et la présomption gonflée de félonie et d’orgueil, qui abandonnaient leur secret asile.
Aussitôt, Grâce-Divine apprêta sa lance; elle la brandit d’une main assurée, et fit au Cuer une profonde blessure. Un torrent de sang inonda le sol purifié de toute vaine plaisance; le Cuer toujours fixé à la croix fut remis à Contrition et Crainte de Dieu, qui retournèrent vers l’Ame.
Crainte de Dieu.
Lève-toi, ouvre les yeux; tu as retrouvé l’amour perdu de ton divin créateur. Sa justice s’est voilée devant sa miséricorde. Reprends tes douces vertus, et chante un saint cantique.
Contrition.
Le temps de la douleur est passé; sèche tes larmes et ne sois plus pensive. Jette un regard sur ce Cuer que nous t’apportons; et quand tu l’auras vu, sois remplie d’allégresse.
Contrition avait tellement haussé la voix, que l’Ame se leva tout-à-coup en chancelant et glacée de crainte. Mais quand elle l’eut reconnue , quand elle eut aperçu son fol Cuer, qui tant avoit péchié , doux et humble comme ces petits enfants que bénissait le Sauveur, elle leva les mains au ciel :
« Quel est celui qui est ainsi en croix étendu et sanglant? est-ce mon cœur que « vous apportez ? Hélas ! je ne puis le croire. Il semble calme et heureux malgré « ses blessures; et le mien étoit toujours plein de trouble et agité au moindre « souffle de ses passions et de ses désirs. Cependant, je le reconnais à l’extérieur « pareil au mien. Mes dames, l’auriez-vous changé, dites-le moi, je vous en « conjure. »
Crainte répondit :
« Ame bien heureuse, Dieu t’a fait grande grâce, si bien la veux connaître. Je te certifie, par ma foi, que le Cuer ici présent est bien le même cœur, remis par toi en notre garde. Or, nous te le livrons, ma sœur et moi, émondé et purifié de toute vaine plaisance. Prends-le donc, et veille sur lui, comme veille une mère penchée sur le berceau de son fils. »
L’Ame s’agenouilla et baisa amoureusement la croix. Crainte et Contrition s’éloignèrent en silence; elle resta seule et contente sous le bon plaisir de Dieu.
« Mon doux sire et seigneur, s’écria-t-elle, comment pourrai-je te rendre grâce des bienfaits dont ta bonté m’a comblée. Quelle louange digne de ta souveraine Majesté peut sortir de la bouche de l’homme, toi dont les œuvres révèlent la grandeur et l’infinie miséricorde. Sans ta grâce , je ne puis rien , pas même te prier, ô toi, qui es ma vie, mon Rédempteur et mon Dieu ! Chaque fois que je regarderai ce cœur, je me souviendrai des grands biens que tu m’as faits ; car tu m’as deffendne, lorsque je t’offensais; lu m’as sauvée de l’éternelle damnation, et soustraite à la rage du dragon infernal. Or, tu m’as ressuscitée, très miséricordieux père, sans me donner d’autre commandement que celui de t’aimer de toutes les forces de mon intelligence et de ma pensée. Embrâse donc mon cœur de ta charité divine. Car je connais trop, hélas ! que celui qui n’aime pas tout en toi , est éloigné de ton amour. « Mon vray amy, très doulx et très plaisant, » je t’aime parce que tu m’as le premier aimée; j’attendrai de toi toute consolation en mes douleurs, tout remède en mes maux, tout soulagement en mes misères. Mais las! pauvrette que je suis! comment chanter les merveilles de ton amour?
Toi qui as montré le ciel ouvert au bienheureux Etienne, calmé l’ardeur du feu qui consumait saint Laurent, rempli de joie saint Paul et les glorieux Apôtres, transfigure-moi, comme saint Pierre, sur la montagne sacrée, lorsqu’il disait: « Seigneur, il est bon de demeurer ici : dressons-y trois tentes. »
« Qu’à l’exemple du prophète royal , je chante le cantique d’amour, en attendant que ta grâce me conduise , dégagée des liens mortels, au saint royaume des deux , où je te verrai « lors face à face , mon Dieu , vray créateur du ciel et de la terre, tout puissant et perdurahle, seul éternel, Père, Filz et Saint-Esperit ! »
Amen.
Envoi.
Très révérend Père en Dieu , et de mon cœur ami , je vous adresse ce petit livre, « fait au moins mal que j’ay sceu, » pour vous donner à connaître la singulière estime et affection que je vous ai vouées ; car ma volonté sera toujours telle , sans changer ni faillir, toute la durée de ma vie; pour ce, je vous conjure d’adresser à Dieu , au Memento de la messe , humble et charitable requête. A l’exemple de la lionne, qui remplit le désert de ses rugissements lorsqu’elle a perdu ses lionceaux, tant qu’elle ne les a pas rappelés à la vie , suppliez notre Sauveur Jésus-Christ de me pardonner mes péchés et de me ressusciter à la grâce , afin que je parvienne à la joie désirée , seule et parfaite , par la vertu de Dieu , qui vit et règne à jamais sans fin, « auquel je prie qu’il vous doinst en ceste mortelle vie sainement vivre et seurement morir. »
Amen.
Ainsi finit ce traité , admirable expression de la foi de nos pères. Dégagé des longueurs et des défauts de goût du siècle du bon roi, il semble une inspiration dérobée à l’auteur inconnu de X Imitation de Jésus-Christ.
Ah! c’est qu’alors, le Christianisme prenait l’homme sur les genoux de sa mère et le conduisait par la main du berceau à la tombe. Malgré l’ignorance des temps, la confusion des coutumes féodales, la violence des caractères, le déréglement des mœurs, sa loi sainte adoucissait ce qui était barbare, corrigeait ce qui était injuste, sanctifiait ce qui était élevé, et révélait des dévouements et des vertus inconnus de nos jours. L’histoire, la poésie, l’architecture et tous les arts s’inspiraient à la grande unité catholique , qui pénétrait les intelligences et remplissait les cœurs. Dans les châteaux et les églises , dans les chaumières et presque à tous les carrefours des chemins, la sculpture prodiguait ses naïfs chefs-d’œuvre. C’était l’ange Gabriel annonçant à Marie la naissance du Sauveur, ou bien l’enfant Jésus couché dans la crèche au milieu des bergers. Le Christ dominait le siège, où le haut baron rendait la justice; près des villages, de merveilleux calvaires s’élevaient comme des phares à l’entrée du port. Partout , les fêtes de l’église étaient celles du peuple. Frémissant d’émotion et de douleur, il se pressait à la représentation du mystère de la passion de Jésus-Christ. Son cri de joie était Noël! et dans les combats contre les Anglais, ses archers répétaient avec Dunois et Du Guesclin : Saint Denjs ou Notre-Dame !
Les princes et les seigneurs partageaient la foi commune. Fils des chevaliers croisés, compagnons de Godefroy, ils ne s’étaient point encore soulevés contre Dieu, à la voix du moine apostat de Wittemberg; et quand, parmi ces rudes guerriers élevés au bruit des armes, il se trouvait de nobles intelligences accessibles aux suaves émotions de l’âme, comme aux sentiments de l’honneur chevaleresque, on voyait apparaître des princes tels que saint Louis et René d’Anjou, A l’exemple de son illustre aïeul , le fils d’Yolande aima Dieu, ses peuples et la justice. Il fut le père de ses sujets , qu’il gouverna avec douceur. Toujours chrétien, même quand il empruntait à la fable des allusions mythologiques, il sut jeter sur ses écrits une teinte mélancolique de philosophie, de piété et de foi. On dirait que son âme s’y répand toute entière, semblable à ces sources transparentes, vainement agitées parles orages, dont rien n’altère la constante limpidité.
Cte DE QüATREBARBES.
MORTIFFIEMENT
DE