‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 34 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

samment comme eaue de riviere sans se arrester et va sans revenir, et par négligence souvent se perd, sans le pouvoir recouvrer, voyant que point n’y a meilleur remeide à mon advis, que de l’employer tousiours en bonnes euvres, sans se endormir en paresseux sommeil de lasclie négligence, à l’exemple de Sanson, lequel s’endormit au geron de Dalila, lorsque luy furent ses beaux cheveulx et longz crins rongniez, dont il perdit sa force, comme en la Bible appert, au 26e chapitre du livre des Juges.

Ce que doneques à l’exemple de Sanson, pareillement la négligence ne me longue et retaille, par l’endormir de ma lasclie paresse, les jours de la force, vertu et pouvoir de bien faire, me suis mis à faire cy apres ung traitié entre l’Ame devote et le Cuer plain de toute vanité, pour plus esmouvoir les lisans à bien faire, et parfaitement sur toutes choses amer nostre vray rédempteur, seul saulveur, doulx et débonnaire seignenr, qui tant benignement et liberahnent a daingnié mectre son sainct et très benoist propre corps à souffrir mort et passion en l’arbre de la croix, et respandu son précieux sang pour nous racheter de dampnement, en nous faisant participans, se à nous ne tient, de sa saincte gloire de paradis, en la compaingnie des angeles et vision de sa très souveraine déité , perpétuellement et à jamais sans tin.

Et afïin que mieulx soit de tous entendu, et que les lisans le puissent mieulx retenir, l’ay fait en prose, en langaige commun, et sans y garder ordre exquis ou parfond parler, en alléguant la saincte escripture ou aultres obscures auctoritez, ainsi que bien il appartiendroit à si haulte matière. Car je ne l’ay point fait en aultre intencion , lorsque pour y povoir faire fructifier les simples gens laiz, et non pas pour donner occasion aux grans clercs fondez en haulte science d’arguer en contre.

Touteffois je n’entens point, ne jà à Dieu ne plaise, très reverent pere en Dieu, que là où vous et tous aultres clercs y verrez à reprendre, que ne le doyez et puissiez corrigier, s’il vous plaist, et de ma part chierement. vous en prie.

Et pour donner à entendre la matière, fictionnellement raconteray

comment l’Ame devote à seule Crainte de Dieu et à parfaicte Contrition se complaint piteusement du Cuer plain de vaine plaisance qui la tourmente fort. Et lors seule Crainte et parfaite Contrition se saisirent du Cuer, et puis le baillirent à souveraine Amour, à vraye Espérance et à ferme Foy ; lesquelles pour du tout le joindre à la passion de son Sauveur, le clouent sur l’arbre de la croix, et Grâce divine, pour mortifier sa vaine plaisance, luy met le fer de la lance ou costé. Et par ainsi, l’Ame devote vit en ce monde en grant contentesse et repos avecques son Cuer, dont pour commender prandray mon teusme, l’Ame parlant ainsi :

Comment l’Ame lient son Cuer de ses deux mains contre sa poitrine.

L’Ame parle.

Aperuisti mihi oculos, lux, et excitasti me et illuminasti, et vicli quoniam temptatio est vita hominis super terram.

O tu, mon créateur Dieu tout puissant, souveraine lumière, tu m’as les yeulx ouvers en me admonnestant et me as tellement enluminée, que j’ay veu et congneu clerement , que la vie de l’homme sur terre n’est d’aultre chose plaine que de toute temptation.

Helas! mon vray rédempteur, toutesfoys je scay bien que jamais tu ne veulz la perdicion de mon ame, ton humble creature, que tu as créée non pas de toy ne de nesune elementable matière, mais de riens m’as créé voire vrayement raisonnable, intellectuelle, spirituelle et perpétuellement vivante, et m'a ta majesté souveraine faicte si capable que à toy et de toy seulement, et non de riens aultre quelconque puis je estre remplie et rasaisiée; si que ne demeure tousiours en nécessité souffreteuse et mendiante , sinon lorsque je f ay avecques moy. Car adonc est mon désir entièrement rempli, et ne reste lors ne demeure au dehors de moy plus riens de ce que je quiers, veuls et desire, que je n’aye entièrement en moy. Mais quoy? helas! quant je t’ay et que tu es en moy retenu, ne te

scay. Pourquoy? car tant m’en destonrbe le désir abusé de ce Cuer cy avecques lequel suis couplée et faicte pelerine du voyage de son mortel cour transitoire, dont les inclinations naturelles tant frailles, tant passives et tant souffreteuses me font souvent tresbuchier et presque verser jusques du tout à terre, et sans povoir ressourdre ne relever hors la teste vers le ciel , où tu es , pour te rendre grâces et louanges des très haulx biens et parfaictz bénéfices que as sur moy eslargis. Et ainsi m’est ne plus ne moins comme le bœuf plain de lasche courage et remply de pesanteur tardive, qui par sa négligence ne peut liaucer le pied; pourquoy fault quant il tresbuche que du tout chiée à terre, et en cheant apres lui tire l’autre, lequel est lié avec lui soubz le joug par les cornes.

Ainsi semblablement et souventes fois apres lui me tire le Cuer et trebuschier me fait en la fange et ordure de sa vaine plaisance.

Pourquoy très piteusement en plourant je me complains disant :

Ali, Cuer périlleux en tes faictz volontaire,

Par quel désir vanité ainsi plaire Te fait abus en troup longue abstinence ,

Obfuscant la pensée débonnaire Qu’avoir tu dois sans cesser en mémoire De la douleur, passion et souffrance,

Que mon Saulveur en doulce patience Voulut souffrir pour me mettre en sa gloire.

Que songes-tu? requiers lui pardonnance,

Et te repens, ou mon fait en ballance Metz si très fort que plus ne m’en puis taire.

L’Acteur.

Du liault ton de la voix ainsi par nécessiteuse contrainte forcée qu elle faisoit soy complaingnant et disant en ce point à son Cuer, furent acop

les yeulx de ma pensée ouvers et en tressault soudainement aguillonnez d’un esveil ententif solicité de retenir, pour mieulx congnoistre des precedentes parolles la fin à quoy vouloit venir la lamentable Ame, qui ainsi se complaingnoit de son très pecheur cuer.

Et en regardant que feiz vers celle part où la voix lamenteuse estoit, je veys que la ditte Ame estoit herbegiée et logiée en une très povre maisonnette legierement bastie, toute faicte de terre et de ville matière, plaine de grant ruine et de pénible rétention, et en conclusion de très briefve durée, dont se puet dire de petite valeur tant disetteuse et souffreteuse, que avecques les aydes et appuies on lui avoit peu faire, si declinoit elle cbascun jour, à toutes heures souvent vacillant et tremblant à tous ventz. Pourquoy par ung bien peu de désordre estoit cent fois le jour en voye de verser sans ressource acop à terre tournant en pouldre ou en cendre seullement, dont je povre acteur comme cellui qui en droit moy congnois mon cas estre tel et mon deffault pareillement, et ainsi de ce mal entachié fus trop plus ententif, comment neccessiteux cl’y povoir apprendre par cas semblable et ung mesme deffault correctionnel amendement, et donnay l’oreille là, très parfaitement de trestout mon cuer à mon povoir mon très petit entendement tournay celle part pour aulcuns biens aprendre. Mais gueire ne tarda après les motz que l’Ame au Cuer eust clist qu elle cheust en pamoyson , puis apres une espace de temps quant l’Ame fut de pamoyson ung bien peu en vigueur revenue, souspirant en basse voix et en tremblant, à grant paine peut dire.

L’Âme parle et dit :

Las! Qui me pourra aidier de ce besoing duquel j'ay si basti ve neccessité, que nul ne la pourrait estimer comme je croy? Doncques qui me pourra conforter, qui me conseillier, qui me pourra adrecier, qui? Je ne scay. J’en suis en tel soussy, en telle paine et en tel tourment, et en si parfaitement grant melencolie, que je ne scay quel part tourner pour trouver provision de mon très piteux cas. Car pour bien donner

mon fait à entendre à tons, je n’ay seure ne certaine heure ne moment de respit d’estre appellée de devoir compte rendre de ce malheureux Cuer. Et si en ceste estât je vais en jeugement, je tiens ma cause certainement et sans nulle faulte contre moy adjugiée, et moy perpétuellement à tourment et à paine non pareille condempnée, car j’ay ofFendu si très lourdement que ignorance ne me peut estre à garant, veu que devant le cop et ainçois que j’eusse failly, je congnoissois moult bien certainement (pie mal feroye et ne m’en sceus garder. Hellas! je veis lors moult bien et de loingz m’adonnay à la parfonde fange et très puante ordure où le Cuer me tiroit. Et congnoissois tout pour vray que le chemin là où il me menoit ne estoit cellui que je debvoie aller. Et toutesfois je m’y laissai conduire, non pas par force, mais pour lascheté et seullement par faulte de non y résister.

Que pourray je doneques dire quant je seray accusée pour moy deffendre devant celluy qui tout voit et tout scet, et si congnoist ce que je fais, ce que je dis et tout ce que je pense? Se jusques à là et en ce point me trouve appellée devant sa saincte face très juste et souveraine, de cy et maintenant je ameroie trop plus chier non jamais estre née, ou que la terre me engloutist devant si très parfont que à jamais plus nouvelles de moy ne deust estre en ciel ne en terre, ne plus ne moins comme de la chose qui oneques ne fut ne jamais ne sera.

L'Acteur parle et dit :

La très desconfortée et esgarée Ame fut lors forcée de tous pointz, pour ceste heure, d’achever sa piteuse et lamentable raison à faire fin à son déniant parlé. Car par force de souspirs et de plaintes et aussi de sanglotz qui abundoient si très desmesureement en ung cas ensemble par grant douleur, en elle cessa son dire, si que plus à parler ne puet recommencier. Et ainsi fut contraincte de en ce point faire pose. Car oneques en tonnel si fort ne boulist moust comme faisoient dedans son corps ses griefz soupirs et très angoisseux plains. Et je, tout voyant de ma part, plus n’attendovs

aultre chose que l’heure qu elle cleust recheoir en telle pauhnoison comme ja avoit fait. Car oultre ce que ainsi briefment son très grief deul si fort la martiroit, de ses adoulez yeulx yssoient de larmes ung missel si très grant courant par sa descoulourée face, que sa gorge et sa poitrine, aussi pareillement l’abit qu elle avoit, depuis le chief en hault, estoit aussi fort baignié comme si eust versé sur elle foyson eaue, sans cesser. Quant j’apperceu une dame de moult noble apparance liastivement le grant pas vers l’Ame venir, laquelle dame à son maintien toute esgarée me sernbloit effrayée ou craintive et doubteuse; car à toute heure et souvent baulsoit les yeulx en regardant une espée, dont la lamelle estoit large, brune et clere, laquelle sur son chief reposoit, non pas du plat, mais du long du tranchant dont de ce me povoie assez esmervellier. Car neantmoins que pour l’heure la ditte espée ne lui faisoit nul mal, ne point ne la blessoit en neulle façon quelle que elle fut, si n’estoit pas pour ce qu elle en fust aulcunes fois asseurée : car sa douce voix ne tremblant toute , et son très beau corps fremissoit et la couleur de son très plaisant visage souvent en palissoit, et puis en rougissant muoit soudainement couleur.

Quant plus près de moy fut, je regarday l’espée en laquelle avoit en escript en grandes lettres rouges de sang frechz respandu : Divine Justice. Dont en moy pensay que point n’estoit sans cause se celle dame là avoit crainte et cremeur. Lorsque la dite femme fut de l’Ame approuchée, hautement appella une aultre qui venoit apres elle, laquelle aultre estoit nued jusques aux rains et en sa main portoit une paire de verges , et de l’aultre main venoit battant sa coulpe, plourant et gémissant. Puis la première dame dist à l’aultre en telle maniéré :

Crainte de Dieu parle :

Sus Contrition, sus ma seur, ne tardons plus, entrons tost en hesoingne, car il en est temps et saison de remettre et radressier en bon chemin ceste povre et esgarée Ame, veu que je percoy d’elle, selon que puis comprandre et entendre aux parolles qu’elle dit, que de soy mcsme à son

leal povoir se veult moult bien aclressier et aidier, et crie à liaulte voix priant piteusement tpie on la veulle aidier, conforter et enseingnier ce qu’elle aura à faire. Et puisque ainsi est ne veullons plus tarder, je vous en prie. Sus ma seur, sus, veillons hastivement en exploitant nos pas, nous tirer celle part. Car en nous approchant d’elle, lors elle nous pourra choisir et congnoistre; nostre approuchement lui pourra moult valoir. Alons la donc conforter, je vous en prie, en lui donnant son périlleux cas bien au long à entendre. Et puis apres sur son faict le remede qui plus promptement lui sera convenable scaurons bien enseingnier et donner à congnoistre. Et se par le conseil de nous deux est cleliberée d’en du tout vouloir user, jamais si grant sens elle ne feist. Car je me fais fort de corrigier son cuer par telle forme et façon que doiresenavant ne sera plus rebelle, ne n’aura plus le povoir de ainsi regiber contre l’aguillon comme pour le temps passé a faict.

L’Acteur parle et dit :

Quant laclicte première dame eust achevé de dire, elle se teust, mais non pourtant sa face ferma, veillant tousiours vers la, et si l’adressa de tous poins sur la très povre et très desolée Ame de paour quelle avoit que par force de desconfort elle ne cheust d’angoisse, d’ennuy et de tristesse en despoir damnable. Neantmoins que je veoie bien que le clesplaisir et tristesse que l’Ame prenoit et le courroux quelle avoit plaisoit moult à la dame, pour ce quelle esperoit pour l’advenir que l’Ame pourroit retourner à voye de saulvement se secourue estoit. Et pour ce appella la dicte dame Contrition sa seur, laquelle Contrition, en cheminant vers elle, lui respondit ainsi qu’il s’ensuit :

Contrition parle :

Je viens à vous, Crainte de Dieu, le juge souverain, je viens à vous, ma très rcdoubtée seur et dame, en vous priant que fournissiez voz pas et je

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iray apres sans faire contredit : car tousiours voulentiers je me treuve et suys en vostre compaignie. Aussi est ce raison, veu que mon office est tel comme vous bien le scavez que sans vous je ne puis. Or allons doncques et veons que sera de celle très povre Ame. Allons fort vistement et à sa neccessité lui soyons secourables, et de son mal lui monstrons le remeide en lui tenant compaignie tant et si très longuement qu’elle nous vouldra avoir et tenir avec elle.

L’Acteur parle :

A ce mot se acheminant toutes deux tenans l’une l’autre par les mains jusques là proprement où l’Ame estoit à terre plus bas que assise et ungt petit plus hault levée que du tout à la terre gisant, sa teste incliné reposant sur sa poitrine toute morne et achoumée r, si commença Crainte à parler à l’Ame ainsi disant :

Comment Crainte parle à l’Âme qui lient son Cuer en plourant et Contrition avec elle .

0 creature esperituelle faite et créée par la voulenté de cellui très hault et très puissant ouvrier sans lequel rien n’est fait et par lequel es en vie et vrayment immortelle , lieve tes yeulx et veulle appercevoir icy qui t’est venu veoir pour toy resconforter et radressier tes affaires en bien.

Pense à ton fait sans plus perdre de temps.

Ne songe plus; faiz ton fait: il est temps.

A aultre nul qui vive ne t’attens.

Car pour toy comte aultre nul ne rendra,

Seulle seras appellée par temps Et bien subit pour ce soin doubtans,

Achoumée , affligée.

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