TOME IV
Car quant par mort seras du corps partans , Le diable lors certes t’accusera De tes pescbiez , et ton cas poursuivra Contre toy fort tant comme il pourra,
Pour toy mener avecques les perdans Ou puit d’enfer, là ou il te fera Sentir tourment horrible qui n’aura Jamais fin. Las! pensez y qui vouldra.
Je n’en dis plus si tu veulz or m’entens ,
Car tard criera qui jusques là viendra.
Crainte de Dieu.
O très noble et gentille semblance faitte au liault divin patron, lequel t a de si très parfaictement grande et especialleté douce que par sa grâce appellée es pour participer à gloire éternelle avecques les angeles qui sont en paradis, reprens en toy vertus et veulles regarder qui nous sommes et bien au vray entendre l’occasion de nostre venue icy:
Congnois qui es, dont là ou iras,
Comment fus faicte et lors tu congnoistras Le parfait bien sans toy ne tient que auras ,
Et la grant gloire qui t’est appareillée ,
Aussi le royaume que tu possideras Es cieulx, là sus duquel tujoyras,
Et où ton Dieu face à face verras,
Lequel par grâce ad ce t’a appelée.
As tu ouy, lia ! ame bien marée 1 ?
Entends à moy et tes faiz si arrée 2 Par mon conseil. Sces tu que tu feras Huy3, tes pecbiez ains que soies accoulpée
Marée, gouvernée. — 2 Arrée, arranges. — Huy , aujourd'hui.
Devant le juge duquel trainche l’espée De mort sans fin sur chacune ame née, Qu’en peschié fait de ce monde trespas? Penses y doncques et n’y fayes demeurée
L’Ame parle.
Qui estes vous, mes dames, qui ainsi me parlez disant que estes venues à moy secourir prestes pour moy ressoudre 1 si je me veulx aidier? Qui estes vous, qui telles demonstrances pourtez en vous en ce point figurées , dont moult voulentiers scauroye la signifiance, se demander l’osoie? Et d’aultre part me affermer de garison avoir sans faulte nulle voires se à moy ne tient. Hellas! vous scavez bien que c’est réglé commune especialement entre les mortelz que le malade sur tous les biens mondains transitifz ne connoitte riens tant et ne vouldroit avoir nulle chose quelconque premier que avoir santé. Pourquoi me demandez vous doncques ainsi se avoir je le veuls et s’il ne tient à moy que sans faulte le aray? Hellas! sur ce vous respons que ma voulenté ne martire mon désir d’autre chose quelconque que d’une hastive constrainte qui est si neccessaire , qu’il m’en fault en ce point crier, et sans cesser, tant hault qu’il m’est possible, comme avez oy. Demandant à tous par vraye fine indigence garison de mon mal et conseil de mon cas et adresse du chemin et sentier que icy ay à tenir. Doncques debvez scavoir que l’abundance de mon desplaisant mal ne fait pas par faintise ma bouche mentereresse , et ce vous certilfie.
Crainle respons à l’Ame.
Tu dis voir et cela scay je bien que n’est riens que le malade plus desire tant que santé avoir, mais neantmoins que le désir du malade soit tel, si treuve l’en des malades foison que avec le désir qu’ilz ont d’estre saulvez et sanez 2 si n’ont ilz pas voulenté de tenir la réglé que le médecin
1 Ressoudre , relever. — 2 Semez , guéris.
leur enseigne pour venir à santé. Car d’un costé prient d’estre aidiez et d’autre costé refusent d’eulx aidier. Et se cellui qui est cheut ou tombé ou fosse à qui on veult baillier la main pour l’en tirer dehors, ne veult haulcer le brachs ne tendre la main pour joindre à l’aultre main de cellui qui aidier le vouldroit, n’est ce pas à bon droit se on le laisse là où il est tombé puisque aidier ne se veult. Et encoires te dis je plus ad ce propos, que se toutes les meilleurs médecines qui plus puissent proufïiter à corps humains malades pour venir à santé, tant fussent elles par Ypocras, Avicenne ou Galiain, bien composées et estre vrayes trouvées par très notables et especiaux remeides contre toutes maladies, estoient mises en la bouche d’aulcun malaide et qu’il ne les voulsist avaler ainsi les gettans dehors. Tu peuls eviclamment congnoistre que point les dites médecines pour estre en la bouche du malade seulement sans entrer en l’estomac et sans s’espandre par les vaines pour conforter le cuer, ne pourroient aidier à la garison du malade, veu que pas ne les auroit avalées. Pareillement , par autre fasson d’exemplaire, est il du pelerin qui desire à estre ou lieu de l'accomplissement de son voyage , lequel cheminant se fourvoyé. Et lui esgaré et mis hors de chemin qui doit faire, Vexploict de ses pas et travail de ses membres et de son corps ne le temps qu’il y met n’ abrègent en riens la longueur de son chemin ne de son voyage. Ains fault bien souvent qu’il retourne par le chemin qu’il est àlé tant et si longuement qu’il puist retourner à l’endroit auquel premier se fourvoya en revenant au vray et seur chemin, et neantmoins qu’il ait souverain clesir d’abreger son chemin tant que plus on ne pourroit dire. Et d’autre part est si mal content si très desplaisant de l’erreur qu’il a faicte que plus ne puet estre. Riens ne lui vault à l’abregement de son chemin le désir qu’il a ne le desplaisir de la faulte passée , sinon en tant que la bonne voulenté qu’il a de soy amender le faict lors par effet retourner comme dessus au chemin qu’il doit faire. Ainsi donques, le temps de son erreur pour riens est compté, et le travail de sa personne ne l’exploit de ses pas ne sera de nul plaint pour ce que tout cecy est de nulle valeur et luy est par sa coulpe advenu , fors que en tant que la paine perdue qu’il y aura soufferte , luy fera doubler d’y jamais y rencheoir ayant tousiours à chacun bout de champ l’ueil plus ouvert, regardant
à toute heure lequel chemin est ce qu’il doit tenir pour non plus y faillir.
Hellas! je te demande desquelz voit t on le plus souvent venir des gens du preschement, ou de ceux qu’ilz ont très bien retenu et mis en leur cuer les bons enseignementz que le prescheur a dits, ou de ceux qui ont dormiz ou qui ont en veillant très mal retenu ce que le prescheur a dit. Car ilz ont pensé ailleurs, tant en les esbas et plaisirs ou en leurs temporelles affaires dont moult leur ennuyoit le preschement et le prescheur qui si longuement parloit, et s’ilz eussent eu place, ilz se feussent moult voulentiers de là partis ou par recloubter plus la honte du monde que la cremeur de Dieu.
Doncques se ilz n’ont point bien retenu, le prescheur n’en peult mais. Car cil qui ne la point voulu retenir la bien oy et ainsi ne tient qu’à lui. Pour ce conclus qu’en ce deffault cy n’a nulle excusacion; car qui ne se veult aidier se rend indigne d’estre aidié. Et ung chacun scet bien dire souvent : Aide loi / et Dieu t’aidera , et ce dit communément à tous ceulx qu’ilz se complaignent.
Et pour conclure et finir sur ce point, je te demande lequel est plus cause du malheur de cellui qui se plaint, ou lui qui par la paresse de soy aidier à ressoudre ne se veult aidier, ou celluy qui aidier le veult très voulentiers et de bon cuer, mais que lui mesmes le veulle aidier et à qui de tout son povoir n’a pas tenu de aidier cellui qui ainsi se complaint. La cause et le mal principal ne touche il pas plus à cellui qui sent le tourment que à cellui qui le regarde?
L’Ame parle et dit :
Cela vous confesse estre ainsi que vous dittes, et congnois moult bien toutz les exemples que cy m’avez resmontrez estre vrays, et plus avant vous dis et vous certilîie que ma voulenté est du tout déterminée de faire par effect entièrement ce que me vouldrez enseignier vous deux, vous priant que veuillez encommencier poinct apres aultre, sans tarder plus à
dire et declairer le chemin que je auray à tenir et le remeide que je auray à mettre pour bien corrigier mon très mal dévot et émancipé cuer.
Contrition parle :
Se les hommes mortelz fussent vrayement seurs d’aussi longuement vivre, ou plus par maniéré de parler, comme le commun langaige est que Matussale vesquit longuement en ce monde mortel et transitoire et qu’ilz peussent scavoir la longueur de la durée de leur passive vie, la quantité des jours, le nombre des heures, le propre point du terme de leur mort sans en faillir une seulle minute, aulcuns folz abusez pourraient sur ce point ycy dire, parians sans consideracion ne sans fondement de raison, mais simplement à la voulée, que on pourrait départir le temps par moitié. C’est asscavoir l’une des parties pour contenter jeunesse et pour saouler la char à employer son entendement et son effect à povoir, avoir et joyr et aisier sa très fraille et puant charoigne des biens mondains et des plaisirs aussi. Car puisque as faietz tant des biens en ce monde et que les hommes d’icellui sont de par lui faietz pour servir l’homme , par raison Dieu ne se doit courroucier ne estre mal content se homme en prenoit ce qu’il en pourrait prendre ; tandis qne l’omme est ou monde. Et voyez la couleur de raison qu’ilz pourraient dire, et puis lors qu’ils seraient ja en l’eage de vielesse et sur le retour et veu qu’ilz seraient seurs de si longuement vivre, ilz venroient encoires tout à temps d’avoir le loysir de prier Dieu asses et de faire des biens pour Dieu asses et de penser aussi au saulvement de leur ame par façon qu’ilz desservi raient la gloire de paradis. Et en façon telle satisferaient au corps et pourveoiroient pour l ame. Tout cecy n’auroit à bon entendement et à la vérité nul fondement de raison, supposé que la longueur de vivre que j’ay cy premièrement ores ditte fust bien vraye et certaine , laquelle est la chose en ce monde plus incertaine et incongneue voires à nous que heure de la mort et la durée de nostre vie.
Aussi je ne dis pas ne point je n’entens que la mort ne soit très certaine.
Car vrayement elle est très certaine comme chacun jour devant noz yeulx le veons advenir d’ungs et d’autres qu’ilz meurent en diverses et es tr anges très merveilleuses et piteuses façons. Delaquelle chose entre nous tous vivans sur la terre sommes très certains que austant nous en est advenir. Car nous ne sommes pas d’autre mathiere et complexion que ont esté noz peres et noz meres, seurs et freres, jeunes et vieulx et de tous eaiges, faibles et fortz, paovres et riches qu’ilz tous ont passé par là. Et nous pareillement y avons à passer, mais quant? là gist le point, car nul ne scet l’heure. Et pour ce doncques cela s’il n’a point de lieu. Neantmoins pour soldre 1 sur ce point la mesmes, s’il estoit vray, si ne sommes nous pas faiz à cela ne pour cela. Car la vraye et parfaicte bieneureté2 n’est pas à mener vie pour pensée ne estre victorieux en armes, ne à soy trouver en haultes dominations, ne à avoir preeminences royales, ne multitude de sieutes 3 et accompaignemens de gens, ne d’avoir richesses infinies, ne en assiete de fertil pays, ne en possider plaisans manoirs et sumptueux palais, ne seigneurir fors chasteaulx et puissantes cités, ne en habundance d’aultres biens communs et exquis comme pierreries, joyaulx et telles choses dont il se treuve peu. Oultre plus la vraye et parfaicte bieneureté encoires certes ne se treuve pas en belle stature de membres, en vigueur de corps, en beaulté de personnes, en subtilité d’engins ne en exquise éloquence. La cause si est pour ce que bien souvent on voit advenir que ceulx qui mainent vie pompeuse se delittent trestant en leurs pompes qu’ilz chieent ligierement en tel orgueil qu’ilz se mescongnoissent et leur créateur aussi, dont leur viennent les biens qu’ilz ont, et tant se prisent qu’ilz desprisent aultruy. Et par le desprisement d’aultruy s’engendre hayne à cellui que on desprise par façon que la hayne puet tourner pour l’advenir. Quant? Las! on ne scet en péril de la personne ou de lame de cellui qui ainsi se mescongnoist. Et pour abregier et non tenir en prolixité de langaige, aussi vittoire d’armes ne peut estre sans aultruy foulée. Dont la foule porte ung feu de hayne mucie 4 et couverte qui couve en son cuer, lequel feu il garde pour l’exploitier en temps et en lieu contre cellui qui la foule. Et d’autre part le sang de ceulx qui ont prins mort
' Soldre , solder.
2 Bieneureté , bonheur. — ! Sieutes , droits. — 4 Mucie, cache'e.
souvent à tort et sans cause par les explois du victorieux arc sans fin cesser devant la divine face de nostre créateur, qu’il face justice du tort très inhumain et cruel à lui fait.
D’aultres dominations et prééminences sont merveilleusement enviées. Et neantmoins que maintz ou maintes font souvent à ceulx qui ont la prééminence grans honneurs et monstrent grans signes d’amours, si n’est ce pas que tousiours leurs cuers ne pensent qu’ilz ameroient trop plus cheoir et vouldroient plustost pour eulx la domination et auctorité, par façon que quant il eschiet ceulx la qu’ilz par devant font bonne chiere, forgent par darriere choses contraires à l’estât de l’aultre, et d’un costé l’endorment, lui donnant à entendre qu’il a beaucoup d’amis, et de l’aultre sont veillans pour regarder le point et l’eure qui sera temps de le faire tresbuchier, lequel tresbuchiment en commun parler qui oires court s’appelle es cours des seigneurs le bout. Diverses autres façons de faire sont à la court servans à ce propoz desquelles m’en passe de declairer plus avant pour le présent. Et cela n’est pas encoires le pis qui y soit , car ceulx qui ont grans dominations sont ceulx qui plus s’empeschent des grans faiz, touchans et regardant à la conduitte et régime du bien publique, laquelle est plus périlleuse d’assez à le scavoir guider justement et saintement que n’est la nane 1 qui court à fortune. A laquelle fault tousiours avoir l’eil ouvert sans avoir loisir de dormir pour regarder se le voille a trop fort vent et se le tymon est tourné de bon biais ou non. Hellas, bellas! je me doubte que si peu de gens sont aujourd’hui qui aient la veue de la discrétion si juste et loyale qu’ilz aiment plus chier le bien commun que leur bien particulier, et me samble estre moult grant charge et périlleuse à soy scavoir seul bien garder et guider entre les gens mondains. Doncques par raison doit estre la charge plus périlleuse d’asses sans comparaison nulle de multitude de gens plains de diverses oppinions et voulentez desquelz fauldra rendre compte devant Dieu.
Oultre plus grans suites et accompaignemens sont souvent cause de
1 JScmc , nuine.
tres désordonnées et tres deshonnestes dissolutions et infiniz inconveniens.
Richesses infinies ne pevent sans nulles paines estre amassées sans grandes extorcions et sans inhumaines rapines. L’aise de belles assiettes de pays fertil et delittable et plans manoirs, sumptueux palais, fors chasteaulx, puissantes citez et abundance de biens font souvent oblier Dieu et l’aise advenir de la joye pardurable; et ceulx qui vivent sans le souvenir de Dieu, Dieu , à leur mort , n’a souvenance d’eulx.
Or, quant aux vertuz du corps comme belle stature, vigueur, beauté, subtilité, agilité et éloquence, cela est aujourd’uy fleur souef 1 odorant, et demain par adventure sera foin pourry et très puant. Qui trop doncques abandonne son vouloir met son plaisir et occuppe son temps es faillis et caduques bien temporelz ci devant declairez, il se y perd piteusement. Et le cuer à telles choses enclin mande l ame du corps ouquel il repose en pardurable paine et horrible destresse et angoisseux tonnent d’enfer à jamais sans mercy. Ces gens sont moult lourdement égarez et loing du droit chemin qu’ilz en ce cuident avoir bieneure té. Car neantmoins que Dieu a créé les biens dessus la terre pour la substentacion et gouvernement de l’homme , si est il à entendre que la substentacion doit estre selon la neccessité de Comme, voire prise par raison et non pas pour degaster les biens, ne pour soy abuser et perdre temps en l'appliquant à contenter la char, comme faict le porceau qui a le museau bouté en fange jusques aux yeulx et ne sert en ce monde de chose qui soit sinon seullement de boire et de mangier et de dormir sans scavoir dire du moins grant mercy à cellui qui le pense. Et veez la belle vie de maingier et boire oultre son saoul sans cesser jusques apres estre crevé. Et puis quant il est bien plain et que le trop maingier lui eschauffe la char, il s’en va soullier et bouter en la plus puante fange qu’il peut trouver pour soy refreschir. Et advient que bien souvent le porceau s’endort en la fange si avant fichié que on n’en voit que le museau.
1 Souef , doucement , agréablement.