‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 43 sur 67 · VERITAS ODIUM PARIT · texte numérisé non relu

VERITAS ODIUM PARIT

A la suite de l’Àbuzé en court , on trouve dans le même volume : 1° Un lay contre la mort ; 2° Une légende du comte d’Artois; 3° Un lay de paix.

sera force que le surplus de sa vie ait continuelle compaignie ou semblables gens, ou de telles ou pareilles condicions, dont par ceste conversacion pourra cheoir en mendicité et tirer à très mescbante et malheureuse fin. Et des choses pareilles se pevent veoir les exemples assez et souvent.

Si me suis pensé, ouvrant ceste inventive, que assez estoit convenable et consonante à la matière , dont à ce présent livre vueil traictier combien que le commencement, le moyen et la fin d’icelluy soient touchant au gouvernement et ordre à la personne vivant en court, tant pour la purificacion de lame, comme à povoir avoir en ce monde provision honneste et seure. C’est asscavoir pasture licite et sans reprouche, liostel sans dangier, habit sans emprunt, chauffer de saison, fournir sans reprouche et sans accroire, prendre sans demander, et comme maistre et seigneur chez luy soy povoir servir du sien.

Et en ceste contente seufïisance et repoux de la personne , mener et conduire son ame à gloire perdurable , pour lequel trésor acquérir a esté une chascune creature créée et mise sur terre, afîîn de en ce monde misérable cheminer et nager en la mer de toutes temptacions et tribulacions, eschevant les périlleuses et mauvaises operacions, et suivant les très bonnes, vertueuses et proufïitables doctrines , eslongnant le chemin le pechié et tenant la voye et vrai sentier du bien, eure et delictable part de salut, auquel à cause de son bon commencement et moyen licite , soit ehacée sa très heureuse vie à une fin juste, vraye, pure, necte et à Dieu agréable, à laquelle nous doint Dieu pervenir par sa grâce et misericorde. Amen.

Ung jour passé, puis peu de temps en ça, estant à cheminer pour aulcune de mes affaires, et passant assez près d’une esglise, en laquelle par coustume sont plusieurs povres accueilliz et logiez, comme la fondacion d’icelle place ait esté à ce faire establie, ayans en icelle logées pour certrains pouvres impourveus, passant ainsi par devant icelle place, parceu

ung ancien veillait, qui assez cl’onneste stature estoit, neantmoins que moult soubrement et pouvrement estoit de vestures pourveu, car le pourpoint qu’il portoit estoit si usé et si pelé, que pas ne se povoit congnoistre bonnement de quoy il estoit , combien que mieulx sembloit avoir premier esté taillé de drap de soye que aul trement; lequel estoit lors tant plain d’usure et de gresse, que avec le nombre des pièces de diverses couleurs dont il estoit garny, ne se povoit gueires de celle soye parcevoir. Et par dessus celuy pourpoint, avoit une robbe moult courte ; et combien quelle feust en plusieurs lieux pertuisée, si estoit elle encores rompue au long des plez devant et darriere , et par dessus les espaulles, et encores pis, passoit la pouvre lisiere et doubleure dessirée par icelles fentes, et estoit la robbe, d’une partie, blanche, et de l’autre part, tirant sur la vermeille couleur. Si avoit il par le faulx du corps , ung petit ruben renoué , auquel pendoit une longue dague rompue, dont la gaingne estoit seiche et rettraite avec une petite bource fort grasse, d’argent mal garnie. Puis estoit paré d’unes chausses, dont le fond estoit d’une aiguillette recousu et estoient fendues au travers des genoilz ; et estoient les estrivieres ouvertes au dessus des souliers tant derrière que devant. Desquelz souliers, estoit l’ung tout ront et fermé à une bouclette, et l’autre avoit la pointe fort longue et estoit lacé au costé et demy hors du talion. Dont est à noter, que en ceste maniéré ne les avoit commandés faire, que plus tost les povoit avoir prins telz, qne donnés lui avoient esté. Or avoit le gentil souldart ung petit chapellet ung peu plus long par le derrière que parle devant, et par dessoubz ung bonnet fendu au dessoubz de l’oreille et lacé au long de la fente d’une petite cordelete. Et en ceste maniéré portoit assez des enseignes des loricars , qui en la court suivent le chemin, par lequel est en icelluy lieu le gentil viellart arrivé, lequel portoit ses povres et très clers semez cheveulz pendans contre le collet du pourpoint par derrière, desquelz tenoient les ungs à la gresse d’icelluy collet, et des aultres une partie à la chassie de ses yeulx. Lors le voyant en celuy estât, m’approuchai de luy, et luy dist en ceste maniéré :

Mon gentil homme, Dieu vous gard

Et vous doint ce que desirez ,

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Lors me dist : autant en aurez,

Car je vous responds de ma part,

Mon gentil homme, Dieu vous gard.

Si je vous gette mon regart,

Comme l’ueil sa lueur espar t.

Pardonnez moy, je vous en prie,

Et me dictez par courtoisie ,

De vostre vie le renom,

Qui vous estez , et vostre nom,

Et qui vous a en ce lieu mis,

Et les noms cVaulcuns voz amis,

Et pourquoi céans vous tenez,

Et de quoy vous y maintenez?

L’ Abuzé.

Sire, puis que le demandez,

C’est raison que je le vous dye,

Ve u que en amour le commandez.

Garde n’ay que vous esconduye,

Quant voy que nul ne remedie Au grant malheur qui vers moy court.

J’ay a nom , sans qu’en riens mesdie , Le pouvre homme abuzé en court.

Pouvre abuzé ,

En promesse faintive,

Viel et usé,

Qu’a pouvreté estrive.

Trop amusé Ou sceureté n’attens.

Soubz plus rusé J’ai esgaré mon temps,

Fol illusé!

Et ne sav de quoy vive.

0 pouvreté fault que je estrive,

A richesse ne sonne mot,

A famine comment que estrive A plusieurs crie et nul ne mot, Aux saiges, voys, j’en reviens sot, Lieu riche quiers le pouvre sens.

Ainsi a le fol indiot Perdu en court le pouvre sens.

L’Acteur :

Lors que l’omme abuzé, comme se nommoit, eust achevé sa parolle, me prins à lui demander de quoy ne à qui il se complaingnoit, et en oultre pourquoy et comment il estoit venu ceste mendicité. A quoy me respondit et dist •

L Abuzé.

Vous qui voulez scavoir qui cy a mis L’omme abuzé , et le nom des amis Que jadis euz ou que je puis avoir; Considérez que cil qui n’a avoir En son besoing peu ou nulz amis n’a.

Si vous respons que depuis que mina Reffuz m’ont fait, et pouvre chemina v, Et chemine, que plus nulz amis n’ay.

Oultre comme l’omme folié,

Faulte de sens, et ma folie M’ont admené tout droit noyer,

Et du bon chemin desvoyer,

Car comme commencay la voye, Follement m’ont monstré la voye Et le sentier, lequel a court.

A misere et pouvreté court.

De court cy et d’icy a court.

En service me suys ployé

De court, qu’à plusieurs ainsi touche,

Et pour y complaire employé

Cuer, corps, sens, langue, plume et bouche;

Puis pouvreté au dos m’a touché ,

JMoy signifïiant en desray,

Que m’envois en crainte et reprouche À l’ospital de par le roy.

Veez là mon estât en partie,

Veez là comment je suis party,

Veez là dont est ma char party e ;

Pour tenir de court le party,

Veez la part dont je suis party.

Veez là comment fault que me porte,

Veez là l’Abuzé assoty,

Qui ne trouve qui bien lui porte.

Mais avant que plus vous en die, mon très gracieulx gentil homme, je vous prie que par vous saiclie qui vous estes, dont vous venez, et où vous alez, et vous me ferez grant plaisir, et ainsi ne vous sera ja par moy aulcune chose celée, que demander me vueillez, touchant les matières dont par vous suis adverti.

L’Acteur.

Avant que touche ceste demande, ne vous vouldroie reffuser combien que desia m’avez assez donné de pensement, seulement oyant vostre nom : car je me suis tenu en court, ja peut avoir l’espace de quinze ou vingt ans, en laquelle j’ay assez peu ou riens prouffité. Et quant je vous ay oy de vous mesmes, nommer le pouvre homme abuzé en court, ung doute m’est entré soubitement ou cuer, comme si ce cas me touchoit en partie cestuy nom. Si vous prie que de surplus il vous plaise à mov ad-

vertir, selon le cas dont je vous avoye parlé, sans moy ja plus avant interroger ne vous enquerre de mon fait ne de mon nom; car assez tost pourvoye à vostre repondre, si d’aucun y estoye appelle, voire tant que touche le commencement de ma vie. Si vueillez vostre parolle achever et je vous en prie.

L’Abuzé.

En bonne foy, mon gentil compaignon et amy, vous soyez le bien venu en cestuy nostre colleige; car de gens semblables et de pareil estât est par coustume plus peuplé que de nulz aultres.

Et pour au vray vous ad vertir es matières, desquelles m’avez demandé, scavoir debvez que en ma jeunesse estoye assez bien moriginé et aussi clere seuffisamment. Si avoye autant bien la subtilité consonante à ce, et estoie pour parvenir à assez bien avoir en quelque occupacion que je me feusse voulu mettre, feust en marchandise ou en aultre praticque, ou en aulcun service de seigneur ; car assez avoye engin , habileté , prompt et ouvert entendement à toutes choses plaisantes , et si avoye assez bon corps, et estove de moyenne force et grandeur. Or est, il est vray, que assez raisonnablement je me feusse peu cher moy entretenir, voire en ordre et reigle, ainsi que le povoient mes prédécesseurs avoir acoustumé, quant en celluy estât me feusse voulu tenir.

Or, fut ainsi et pour le premier point que un g mien parent et bon amy m’avoit tenu et tenoit encores à l’estude, en laquelle j’avoye desja incorporé en moy plusieurs belles conclusions selon l’art de philosophie, qui est une science qui aguise et contraint les entendemens à enquérir de plusieurs choses, entre lesquelles j’ay en conclusion de faire ouverture à aulcunes inventives et matières theologalles , et d’icelles vouloir user aulcunement avant que toute la congnoissance en avoir; pourtant, que la profondite d’icelle science est assez longue et forte à concepvoir, et au vray comprendre; car à la foys celluy qui plus avant y aura estudié, est le plus prest à demander conseil, quant en aulcunes des branches d’icelle

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science se boute, senon par forme et coustume raisonnable. Si m’est paine de povoir comprendre troys poins hors d’icelle science, et non plus. Lesquelz j’ay très mal retenuz et mis en mon entendement aux heures que affaire en avoie, et sont les trois poins devant ditz itelz :

Et pour le premier point, comment, de quoy et pourquoy nous sommes créés et mis sur terre, en ceste misérable et périlleuse vie; secondement, la maniéré et pratique de soy pourveoir et eslever en ce monde aux dépens d’autruy; tiercement, où, quant, comment, ne à qui il fault rendre compte des biens mondains et des richesses et bonbances terriennes et non durables ; et de ceste maniéré prins conseil à mon bon maistre d’escolle , comme tout las de plus avant estudier, et luy demanday de troys poins les solucions ; sur quoy me respondit et dit :

Le Maistre d’escolle parle à l’Abuzé et lui dist :

Mon enfant, je commence à voir que le pliis avant estudier te pourroit assez tost desplaire , car posé que tu ayes assez bel et bon commancement, si tu n’entens le moyen de ton entreprinse et en toy n’ayes la capacité de conduire ce labeur à lin, laquelle chose est et doibt estre correspondant à ces poins à la première ouverture, petit y pourras proulïiter. Mais puisque ainsi est, je vueil, et sans toy refïuser, toy advertir tout le moins mal que je pourray de ce que à présent rn’as demandé. Congneu que tu enquiers pourquoy et comment tu es, et une chascune creature créée et mise au monde, misérable et plain de vices et de pechiés, en tant que tu demandes comment, je te respons que la deité paternelle, par sa grant puissance et vertu , t’a créé et donné ceste forme d omine , pour et afin de justement et dévotement fournir à troys poins.

Pour le premier, tu as assavoir et retenir en ta pensée, et chascun jour et chascune nuyt, memorablement estre de ce memoratif, que l’espece et matière dont tu es fait et formé homme , quant à humanité , c’est terre , pouldre et cendre , laquelle doit estre en la fin réduite en terre ferme

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