‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 44 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

apres ton corps humain finy. Et à ceste matière es tenu de penser, affin que aulcune vanité mondaine ne surmonte ta pouvre , tendre et très frelle charoigne, laquelle n’est seullement, fors le repas et substantacion , du nombre infini de vermine concréée et nourrie, en la plus riche et délicieuse substance de ton corps. Secondement , tu dois avoir regard et estre seur que la divine majesté fa donné la vertu et puissance de joindre à toy et toy à elle , la subtilité et elfect de nature , pour ensemble continuer es choses à toy neccessaires , entre lesquelles dois avoir en toy incorporé la grâce, honneur, l’amour et les grans biens incomparables que Dieu fa prestez et le digne et précieux loyer que tu povoies desservir pour justement avoir congnoissance de ce que très benignement a fait et souffert et enduré pour toy. Tiercement , tu dois incessamment penser que en ceste vie mondaine n’y a aulcune seurté , ne nulle chose durable, et que une foiz te convient payer les tribuz que toute humaine creature doibt à la terre, c’est que le corps, lequel est party de la propre substance et lymon d’icelle , doibt estre enfin de son mortel cours tourné en cendre et en pouldre en elle mesme. Si dois assiduellement à ceste matière penser.

Et pour ce que tu demandes , en ceste première matière , pourquoy ceste creacion de homme est faicte, je te fais saiger que l’ardeur, désir et voulenté que la deité souveraine a de povoir veoir la bonne creature par vertu de ses bonnes et devotes operacions parvenir à la béatitude, en est la principale cause. Pour le second point, tu desires scavoir comment la creature peut estre en ce monde eslevée, voire, et soubz despance d’aultruy; laquelle question me semble assez follement entreprinse, car en ce siecle misérable, ne peult nulle personne estre eslevée en quelque bonbance, ou grandeur, ou beaulté, ou richesse, ou de force, en quoy elle peut estre, si non peu, à Dieu agréable, si par elle n’estoit icelle richesse distribuée en très perfaicte charité, et la force tournée et réduite en simplesse et toute doulceur et la grandeur comparée à la moindre chose des moindres, la bonbance condescendite en pure et nette humilité , et la beaulté toute oubliée, pensant seulement à garder la beaulté et pureté de lame et mettre paine de la povoir en cest estât rendre devant son benoist créateur, et dois sur ce considerer que troys maniérés de vivre sont au monde,

dont l’une et la première si est : vivre soubrement et justement et de ce qui est rien , justement ou aquesté ou gaingné par le labeur des membres, que Dieu pour ceste cause a prestez à la creature, et par ceste vie bien considerer et continuer peult le corps de la creature vivre au monde, au plaisir de Dieu. Et ainsi vivant à acquérir le séjour infiny à l’aine , en laquelle gloire celestialle peult avoir vie pardurable.

Une aultre maniéré de bien vivre peut estre dicte, quant l’enfant treuve les grans trésors et les richesses qui par les successions de ses pere et mere luy sont demourez, et scet que son pere a esté de bonne et honneste conversacion , et que par sa preudonnnie en sa bonne et loyalle marchandise, ou par juste et loyal acquest, a en ceste maniéré ses biens multipliez. Cestuy enfant peult de ce vivre honnestement et bien, et sans grant paine ne travail, en despartant du sien es lieux licites et aux personnes souffreteuses, tant aux pouvres veufes que aux pouvres orphelins, visitant les pouvres, aidant les impotens, et sur tout continuellement servir, amer et craindre Dieu , visiter et secourir ses pouvres parens en chascune neccessité. Et doit estre aussi en ceste largesse de biens sobre et les despancer par raison, et non se troubler, ne charger d’orgueil à cause de sa grant richesse, et en ceste maniéré continuer sa vie.

Encores y a il une aultre maniéré de vivre , c’est assavoir que ceulx qui par continuacion d’estude sont parvenuz à l’ordre de prestrise, et ont par moyen de leurs bénéfices les biens et trésors terriens , esquelz ne doibvent seulement prendre, sinon leur vie honnestement, et en ce comprinses leurs honnestes neccessités , et du surplus eslever les grandes et nouvelles fondacions , si comme ospitaux et chapelles , esquelles places sont plusieurs pouvres secoureuz en leurs grandes neccessités et Dieu servir bien dévotement et très soingneusement ou par aultre maniéré en font les reparacions par les lieux et places, dont viennent et sourdent iceulx biens. Ceulx qui à ainsi vivre s’aplicquent sont attendans, par ceste bonne et juste vie corporelle , la vie espirituelle à l ame, à laquelle nous vueille tous Dieu garder et conduire.

Mais plusieurs sont qui en ceste maniéré ne distribuent les biens par

aultruy aquestez , dont de blasmer les vices me desporte et en laisse à Dieu le chastiement , pensant que aulcuns en y a, qui pourront ressembler à ung prestre qui jadiz avoit un paroissien , lequel à sa mort lui laissa une partie de sa clievance et luy fist promectre de chanter cliascune sepmaine une foys , et ne nomma mie messe , ne aultre service en ses lectres. Or , advint que nostre curé devint ivroing et homme de si maulvaise vie et gouvernement, que dire messe luy futdeffendu. Si vouldrent les amys du trespassé mectre les biens en aultres mains, à quoy respondit le curé, que se plus de messe ne chantoit, cliascune sepmaine, en souvenance de son paroissien , chantoit quelques chansons ou motet et que se ainsi en estoit acquicté selon le contenu des lectres. Et en semblables bonnes cheres se povoient plusieurs bien despendre.

Or retournons à nostre matière et venons au tiers point, où tu demandes à qui, ou quant, ou comment il fault rendre compte des biens de cestuy monde mortel. Ad ce que tu demandes je te respons, que icelluy très périlleux et espouvantable compte sera d’une cliascune personne rendu de soy en soy mesmes, en la présence du créateur de toute humaine creature, auquel compte ne se peult aulcune chose adjouster ne semblablement effacierde toutes les euvres bonnes et maulvaises, en quoy une cliascune creature se sera en ce monde occupée. Car tu dois scavoir et fermement croire sans nulle doubte ne erreur, que si la continuacion de ta vie a esté telle que à la fin d’icelle , ayes deservy des cieulx la remuneracion, la très benoiste et digne et precieuse compaignie celestialle, dont tu seras accompaigné, sera es joie d’une cliascune bonne et juste euvre , en quoy tu pourras avoir fait chose à Dieu agréable , et d’icelles ne s’en peult aulcunes oublier. Ainsi seras de toy mesmes purifié, et en toy se espandra le merite que desservy auras, et à toy sera donné bonne louenge et gloire perpétuelle.

Et autant bien par une aultre maniéré , si ta pouvre, meschante et desordonnée personne, pour avoir injustement vescu, a offensé envers son benoist créateur, par quoy soit et doibt estre exempté de cestuy guerdon et perdue la separacion de la très precieuse face de son benoist créateur,

laquelle, selon la doctrine des saiges, est la plus grant et principalle paine que la pouvre ame condampnée reçoive en icelle condampnacion , saiches que en ceste doullourese sentence sera de toy adverty clerement de toutes les faultes en quoy tu auras offencé. Car en la presence de ta face, sera ta très dolente vie demonstrée, en laquelle ne te pourra excuser milles des choses de ce inonde. Et à ceste heure sentiras en toy ta desserte en très griefve paine infernalle, conjointe en toy et toy en elle, pour toy ordonnée et pour en elle vivre en mourant, mort quant à la béatitude, vif en toute langueur perpétuelle, en laquelle ne pourras nul jour mourir ne guérir, car de toy n’auras aulcune esperance de remission, ny en toy nulle actente de jamais de ce mal partir, ny à toy ne sera de ceste heure en avant monstrée nulle voye d’allegement. Et est le lieu où ceste tres doubtable monstre doibt estre faicte de plusieurs nommé Josaphat; en laquelle place nous veille Dieu en tel estât conduire, que puissons estre dignes de recepvoir le loyer et merite de gloire pardurable. Amen .

Or, m’as tu oultre demandé comment cestuy compte se rend et à qui : saiches que c’est au benoist créateur du ciel et de la terre , inventeur de la vraye et perffaicte lmniere, dont la lueur et resplendissement est dignement espandu par l’ universel monde et es parties convenables, tant au digne, vertueux et incomparable soullail, comme en la lune et les estoilles. Si est il la vraye et seure conduitte de tous les parfaictz et accompliz mouvemens celestiaulx, et est le ferme et juste pilier, par lequel sont dignement soustenus les ellemens es parties, es lieux raisonnables, comme la mer et toute l’eaue est pour donner aux poissons substantacion, et pour servir à toutes les aultres choses qui de ceste vertu ont et peuvent avoir vraye neccessité tant aux biens de terre comme au propre corps des hommes et femmes et de toutes aultres choses mortelles, si a il estably la terre, en laquelle sont les habitacions et ressors des créatures, esquelles se pevent tenir et guarantir contre les foulclres, tempestes , et ires furieuses qui d’en hault se pevent espandre.

Et en cas semblable du feu, lequel est necessaire par tout l’ universel monde, comme à povoir par lui résister aux durs, aspres et merveilleux

conjointemens, qui en plusieurs très liaultaines parties chaudes, moittes, chesseset froides s’assemblent, à l’occasion desquelles se concreent en mainte contrée gresle, nege, pierres tempestables , et pour chose commune, terrible, grande, aspre et diverses froidures en descendent.

Et par maniéré pareille , le vent , lequel sert raisonnablement tant aux bateaux et navires, comme à purifier plusieurs infections, qui au circuit du trosne majorai se pevent treuver et sentir. Par lequel vent et aer, sont les dittes infections corrompues, séparées et esloignées de l’instrument, dont la personne les pourroit aulcunement assavourer et soy emplir d’icelles; lesquelles pourraient estre cause de châtier la ditte personne à sa lin et jour dernier, plus tost que l’ordonnance première de sa nature ne requerrait. Et neantmoins que cellui vent soit aucunes foys comme alié ou surmonté d’aucunes influances infectes et corrumpues, par lesquelles avecques partie de la pugnicion de Dieu, tant les personnes comme les bestes mues, tant bien les poissons et oyseaulx, soient aucunes fois et souvent chastiez et mis à persécution, à cause de l’infection devant ditte; si est le dit aer neccessaire et convenable. Sy sont les aultres merveilleuses, parfaittes et accomplies euvres du digne et vray créateur, lequel, comme j’ay commencé à dire, a la vertu et la puissance de ce faire à son bon voulloir, dont ne te doit nulle doubte surprendre, si par sa voulenté et désir veult avoir la congnoissance de ses faictz, de ses dignes ouvraiges; lesquelles choses sont contraintes par son commandement à toute sa benoiste voulenté, car à l’eure que cestuy compte se rendra, la terre de laquelle yst la substance des créatures, et qui esvertue les herbes et fleurs, sera lors en plusieurs lieux ouverte. Et en lieu des fleurs délicieuses, qui d’elles soulloient issir, sortiront les pouvres créatures, voire en corps et en esperit, car la deité unie par sa puissance , joindra lors ung cbascun corps à son ame , et ce alïin comme ceulx que tu as ouy, lesquelz auront desservy sa gloire , soient ensemble glorifiiez, ainsi à famé comme au corps, et par semblable tauxacion, les aultres pouvres condempnez pugniz , le corps et l’esperit de toutes joyes séparées. Et lors aura monstré le feu comment par la puissance de son seigneur aura surmonté toutes les parties du monde. Si sera la mer de sa substance seiche et l’aer changé

en tonnaire, escler et vapeurs merveilleuses, et le ciel ouvert et apresté pour les personnes bien eureuses, qui au monde auront bien vescu et saintement. — Le soleil, la lune et les estoilles, et toute la lueur de la court celestielle espandront sur icelles sainctes et aînées de Dieu créatures, leur radiacion, dont la reverberacion redondera jusques à la resplendissant face du Créateur, et sur les pouvres condempnés, maleureuse sera ceste clarté obfusquée et changée en une obscurté tenebreuse, en laquelle seront les condempnez esperiz én painè et tout tourment conduitz en la flambe et feu infernal, de laquelle nous veille le Dieu tous garder et deffendre.

Le Maistre tfescolle :

Or, m’as tu plus avant demandé quant cestuy compte doibt estre rendu: à quoy te respons, que par aucune science ne se peult en ce monde de vray scavoir la determinacion du Créateur, combien que par certains signes se doibt icelluy temps congnoistre , à la certaineté desquelz ne me arreste pour le présent, et te dis que sur ceste maniéré a ung chascun de attendre la voulenté de celluy qui, par son pouvoir, peult ce cas abregier à son plaisir, ou y donner telle provision que sa benoiste voulenté sera, et de ce te doit sur ce point seuflire et entendre que ainsi sera, et te dy oultre que à son grant et merveilleux jugement sera une chascune personne si justement et purement jugée, que ceulx qui seront condempnez auront congnoissance plenniere que leur paine et pugnicion est licite et raisonnable, selon l’offence de leurs pecliiez, et la remuneracion des bons sy piaillement et plantureusement donnée, que pour paine, famine ou maladie, pouvreté et soufïreté qu’ilz peussent avoir au monde enduré ne souffert, n’en scaroient ne vouldroient plus demander. Ainsi et à ceste heure seront les deux parties rémunérées , c’est asscavoir : la partie infernale, et celle qui au ciel habite. Car ceulx qui en ce lieu infernal sont, le jugement actendent et le désirent, et non pas en esperance d’estre de leur mal allégiez, mais aflin de povoir veoir tous ceulx qui desservy l’auront, et dont desia, s’il escliiet, travaillent les esperiz d’aulcuns condempnez en corps et en ame. Yeezlà ce que désirent

les mauldis dyables et enneiniz de nature ; et aussi attendent et désirent les benoistes compagnies et légions de paradis, à povoir veoir les corps des âmes bienheurées, joinctes ensemble et glorifiées. Si veille Dieu que de ceulx puissons estre , lesquelz pourront à ce trésor pardurable participer. Amen.

Or, as tu ouy les trois maniérés de vivre, et les solucions des demandes que faictes m’avoies, si peulz prendre laquelle voye que tu veulx, car à toy en est. Si veilles parensuir es choses consonantes à ton très beau et nouveau commencement, et emploi er le temps que Dieu ta preste en telle maniéré, que en la fin de ceste vie en puisses rendre compte à Dieu agréable.

L’Abuzé.

Mon maistre et amy, de la doctrine très proufiitable que cy endroit m avez donnée, vous veille Dieu le louier rendre et croiez quejel’ay fort agréable. Mais encoires, s’il vous plaist, vous veil requérir d’une chose, c'est assavoir qu’il vous semble de la vie de court, et sy aucune personne y pourroit faire son sauvement, et quelle seureté il y a, en vous suppliant que tousjours ayez regard à mon povre cas, et me conseiller en tout et partout ce que vous verrez estre proufiitable, ainsi que croy que desire le proufïit de mon ame.

Le Maistre d’escolle :

Mon enfant, tu me metz en une doute et pensement de assez tost te povoir veoir destourné dehors du bon et proufiitable commancement , ouquel commencoys à continuer, quant je te voy estre aresté es mondaines variabletés de la court, et demander se aucun y peult faire son saulvement . Ja Dieu ne veulle que ung chascun corps vivant en court perde béatitude.

Mon enfant, en l’ordre et reigle de la court, y peult y avoir à foueson

gens saiges et bien moriginez, et qui à leur saulvement ont beau commancement d’entendre. Mais touteffoiz, ceulx qui en la court sont en servitude et subjection, et fault par contraincte que d’icelle se vivent, et veullent soubz elle eslever et acueillir aucune bonbance inraisonnable et par eulx forte à soustenir, sont en ung dangier merveilleux. Car en tant que toucbe la bonbance, tu dois scavoir que c’est une chose moult desplaisante à Dieu, et à gens de court agréable, combien que en celle y ait aucune seurté, car sy la personne servant en court est en grâce de son seigneur, par neccessité luy est force de souvent et en plusieurs lieux estre près de luy et luy complaire, et ainsi sera contraint de soy tenir plus pompeusement et de plus chiers abitz vestu, que sy moyns souvent le veoit. Or, est la maniéré de ceste triumphe entretenir fort dangereuse, car premièrement, les gaiges ne pensions ne pourroient ad ce fournir, si par adventure n’estoyent plus grans que icelle en semblable personne ne appartient, et que elle ne dessert. Si doit avoir à ce regard et penser, qualités personnes sont ou pevent estre ou taillées ou amendrées de leurs biens, pour l’entretenement de celluy fol, dont les faiz ne seront, s’il escliiet, de nulle utilité. Et sy tu voullois dire des rentes et revenues du prince peult enrichir qui que bon luy semblera , assez me sembleroit bien respondre, de dire que bien le peult faire, car il peult donner le sien à son gré, et telle charge à son amé que bon luy semblera. Mais toutefois tu es tenu de faire conscience de plus grans dons accepter que tu ne dessers, combien que les seigneurs de maintenant y ont bien pourveu de remede, en tant que leurs promesses passent souvent leurs dons.

Or, soit ainsi, que pour aucune legierete paine que tu prendras en aucun plaisir faisant à ton seigneur et en chose par adventure assez deshordonnée, tu aies eu quelque grant don, et dont ung autre qui bien et justement aura servy, est ou en sera apouvry, te semble il que tu vis justement de ceste chevance? Pense bien quel compte tu en rendras! En ouître, prenons que tu desserves bien tous les gaiges, dons et pensions qui données te seront et desquelz tu entretiens icelle bonbance, comment te semble il que tu puisses licitement fournir à trois choses. Fournir premie-

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