CUER D’AMOURS ESPRIS
Une nuyt en ce mois passé ,
Travaillé, tourmenté, lassé,
Forment 1 pensif au lit me mis, Comme homme las qui a si mis Son cuer en la mercy d’amours.
Que ma vie , en plains et en plours , La pluspart use, en pourchassant Ung doulx octroy, auquel chassant, Jà pieça, si n’a peu souffire 2,
Plus de travail et de martire Qu’oncques corps d’amant si souffrit, Car mon douloreux corps se frit Sy fort, en ardant desirer Qu'il n’a povoir de s’empirer,
Pour pire avoir sa maladie.
Forment , grandement. — 2 Souffire , soulFrir. TOME III.
Que voulez-vous que je vous die ?
Il ne pourrait estre créable,
La inimitié amiable,
Doulce guerre, mal savoureux,
Plaisant ennuy , bien decepveux ,
Et repos qui abaine 1 tant ;
Lequel sans corps va combattant En blessant fort, sans playe ouverte, Mon cuer en appert soubz couverte , Sicque 2 ne scay que devenir ;
Car pitié met tant à venir Au cuer, ma dame, petit pas,
Que en ma puissance n’est pas ,
Ce croy-je vraiement d’avoir A soustenir tel fes 3 povoir ,
Doresnavant ma povre vie,
De qui dangier 4 a telle envye ,
Sans cause de faire finir.
Et ne savoye que devenir La nuyt que j’ai dit , tant confus Me vis, que près de mourir fus;
Car moitié lors par fantaisie ,
Moitié dormant en resverie,
Ou que fust vision ou songe ,
Advis m’estoit et sans mensonge , Qu’amours hors du corps mon cuer mist, Et quant en ses mains l’eust saisy ,
Lors à Désir y le submist,
Lequel luy disoit ensement 5 :
« Se Doulce-Mercy nullement
’ Ahai/icr, fatiguer, lasser; formé d eahan (anhelare). — 2 Sicque , pour si ou tellement que. — 1 Fès , pour faix', fardeau. — 4 Dangier, maîtrise, puissance d’amour; ce mot formé de dominium en a longtempsconservé le sens. — 5 Ensement en même temps de in simul.
» Désirés de povoir avoir,
» Il fault que tu faces devoir » Par force d’armes l’acquérir;
» Sicque tu puisses conquérir » Dangier, lequel garde le fort,
» Contre tous amans , à grant tort ;
» Où Doulce-Mercy est céans,
» Prinse en deux paires de lyans » Qui la tiennent, Honte et Cremeur r.
» Yien o 2 may si auras honneur,
» Dist Désir, et plus ne demeure,
» Lors mon cuer part o luy, à l’heure. »
Comment Désir arma le Cuer de ï Amoureux.
Comme jadis des haulx faiz et prouesses , des grans conquestes et vaillances faictes en guerre , et des merveilleux cas et très aventureux perilz qui furent à fin menez, faitz et accompliz par les chevaliers preuz et hardiz : comme Lancelot, Gauvain, Galliat3, Tristan, Palamides et aultres chevaliers de la tahle ronde au temps du roy Arthus, et pour le Saint- Greal conquérir; ainsi que les antiques histoires le racontent au long, aient esté faiz et dittez pluseurs romans pour perpétuel mémoire. Aussi et pareillement, pour mieulx vous donner à entendre ceste mienne œuvre qui est de la manière de la queste de la très Doulce-Mercy au Cuer cl’amours espris, je ensuivray les termes du parler du livre de la conqueste, en divisant la façon, comment et de quelles armeures Désir arma le Cuer, c’est assavoir, d’ung haubert de plaisance fort à merveilles, pour résister contre les coups et horrions de Refifus de Esconduit, et encores plus fort, car quelconque autre desespoir en amours ne l’eust peu, en fier estour 4 ne en
1 Cremeur , crainte. — a O, pour avec. — s Galhat , var. Galhac. C'est pour Gaïehant, l’ami de Lancelot, celui qui favorisa ses amours avec la reine Genièvre. Galcotto fu il libro e chi lo scrisse , fait dire Dante à Françoise de Rimini. — 4 Estour, combat.
quelconque bataille en ce monde grever ou nuyre, voire touteffoys, ainsi comme Désir dist et loyaument promist et afferma au dit Cuer , mais pas ne fut ainsi, car depuis mainteffoys et souvent,, parmy le haulbert fut bleccé et nafvré et non pas seulement parmy ledit haubert; mais n’y valut ne targe 1 ne escu qu’il ne fust mal mené, comme jà pourrez voir bien au long deviser. Mais le Cuer amoureux qui tousiours usa en ladicte conqueste especialement du conseil de Désir, tant à tort comme à droit le creut si de ligier, que oudict haubert moult se fia et asseura sa vie; pour ce, s’en arma subitement et sans arrest faire. Tantost après, Désir luy seignist ung branc 2 d’acier trenchant et acéré , fait et forgé tout-à-coups de très humbles recuestes et prières, et si fort trempé en larmes de pitié, que jà ne peust estre, pour amoureux destruire, arme de dur dangier. Après le branc d’acier, il lui donna ung heaume timbré tout de fleurs d’amoureuses pensées, en commandant que tousjours le portast sur toute rien 3 ; car de toutes autres armeures ceste ycy seulle estoit la plus propice pour tous cuers amans et cuers avantureux, qui conquérir veulent de dame la mercy. Oultre plus, lui bailla ledit Désir ung escu qui estoit d’esperance pure, large, grant et plantureux à trois fleurs de ri oublie z-mye, et bordé de doloreux souspirs; lequel ledit Cuer, moult songneusement pendit à son col pour s’en targier 4 quant besoign lui seroit. Et lors quant Désir vit le Cuer ainsi armé et ordonné, moult bien se lui sembloit, il en fust moult lye et joyeulx. Puis espiez lui chaussa de ses deux propres mains, les très pongnans espérons d’amoureux souvenir, et quant il eut chaussé les espérons d’amoureux souvenir , lors le fit monter sur ung destrier grant, liault et fort à merveilles, qui avoit nom Franc-Vouloir, lequel estoit à fin souhait parfait à tous boubours 5, faiz d’armes et rencontres de lance. Quant le Cuer se vit ainsi bien armé , monté et aorné ; ne demandez pas qui fut plus aise ne plus joyeux de lui ; de contentesse ne di-ge pas, car ce doulx bien là lui estoit à avenir. Adonc Désir lui bailla en son poign ung planson G de cyprez gros à merveilles et long à l’advenant, au fer aigu de dons et tranchant de promesses, pour tous confondre les
1 Targe , bouclier. — 2 Branc. sabre recourbé. — :i Rien , chose, de res latin. — x Targier, cuirasser, de large. — 5 Bouhours, lutte chevaleresque. — 6 Planson, perche, gaulle.
ennemis d’ Amours. Alors le Cuer broche le destrier des espérons d amoureux-souvenirs, et Franc-Vouloir par force le transporte comme mal enfreiné ; mays Désir le suyt moult de près en le resconfortant très doulce ment, et le enhorte disant ainsi :
Comment Désir enhorte le Cuer d’estre amoureux , estant à cheval.
S’oncques 1 nul cuer courtois et amoureux Deust jamais estre en amours bien eureux ,
Tu le seras, Cuer, s’il ne tient à toy;
Car clioisy as certes, comme je croy ,
La plus belle, jeune, plaisant et blonde,
Et de tous biens la plus parfaite au monde,
A tout comprendre, ne qui jamais sera;
Or y perra 2 doncques qui osera,
Par poursuyr et loyaument amer Sans riens doubler ne le doulx ne l’amer,
Pour conquérir sa très doulce Mercy;
Car onc à Cuer je ne vy choisir si Belle fille du pié jusqu’au sommet ,
S’aultrement treuvé, à mourir me sommet.
Nature riens ny a laissé à faire,
C’est un patron pour amans en mieulx faire.
Pour pris acquerre et pour grant los avoir ,
Croy moy doncques, car je te dy le voir.
Comment le Cuer s en va à cheval très joieulx et Désir derrière soy.
Or dist le conte tout premièrement, que quant le Cuer eust ouy ainsi Désir parler, il ne fist plus d’arrest. Ains s’en ala le grant galop son erre 3
1 S’oncques , si jamais. — i Perra , paroîtra. — 3 Erre , chemin.
droit devant lui à l’aventure et jura ses bons dieux , qu’il ne arresteroit en nesung 1 lieu ferme jucques il eut par prouesse conquis la très doulce mercy de sa très gente dame , ou si non , sans faulte il mourroit en la paine , car les parolles que Désir lui avoit deirenierement dictes, l’avoient si enflammé, que en lui n’ avoit repos nul quelconque. En cest estât se part, et Désir son sergent de moult près si le suyt; et dit le conte , qu’il erra tant par ses journées sans que aventure trouvast nulle qui à raconter face, jusques à ce que, ung jour entre les autres à l’orée 2 d’une grant forest, en pays estrange et contrée descogneue, en ung pré plantureux, desoubs ung pin très bel, hault et vert et droit, trouva ung paveillon tendu riche à merveilles et plaisant à veoir, et sur toute rien bien sembloit avoir esté fait de grant estoffe ; car la bordeure qui entour des goutieres estoit assise, estoit toute à feuillaige de perles faicte et eslevée en bordeure, à l’ encontre duquel paveillon , avoit plus dedans que dehors soubz la couverture dudit pavillon, une colonne de pierre de jaspre qui bien povoit estre de la haulteur de demi lance et du gros en carré de trois piez de chascun bihés 3. En laquelle colonne , y avoit anciennes lectres artiflicieleinent entaillées , qui disoient ainsi :
A vous tous cuers gentilz et gracieux ,
Qui conquérir voulez pour valoir mieulx,
Du Dieu d’ Amour et de vos dames aussi,
Doulce grâce et eureuse mercy;
N’ayez en vous changement de pensée,
Pour delaissier voz premières amours ;
Soiez loyaulx sans varier tousjours,
Pitié par vous ne sera pas lassée.
En lisant, que 4 le Cuer faisoit, lesdictes lectres escrites en ladicte colonne , soy reposant sur l’arczon de sa selle et aussi ainsi que forment estoit tout merveillié et pensifz, désireux de savoir qui jadis ces lectres fist
1 Nesung, aucun. — 2 Orée , entrée. — 3 Bihés, pour biais , coté. — 1 Que. Il doit y avoir ici, dans les deux leçons un mot passé, si , ou ensi que le Cuer faisoit.
escripre , et entailler; atant r, véissez-vous, hors du pavillon yssir une dame qui jà estoit ung pou ancienne par semblance , de hault maintien et très richement aornée d’ahitz royaux ; et de pourpre avoit robe et cotte , sur ses espaules un manteau de verni 2 et sur son cliief une couronne d’or. Laquelle dame prist ledit Cuer par la bride si subitement, que ne s’en donna garde. Lors prist à tressaillir et à muer couleur et de la vergoigne que pour l’eure il eut d’avoir ainsi esté pris par la bride par une seulle femme , car tant bien cuidoit estre si vaillant et si preux , que non pas seulement deux chevaliers l’eussent peu en ce point arrester. Cuida brochier le cheval des espérons , mais ce fut pour néant, car là lui convint demourer , voulsist ou non , si durement s’ estoit la dicte dame de sa bride saisie. Doncques quant il vit cela, si descendit à pié et salua la dame en lui demandant et priant qu’il lui pleust de lui dire qui elle estoit, ne pourquoi l avoit ainsi arresté , et dit en telle manière :
Dame pour Dieu que or vous plaise.
Pour mon vouloir mectre à son aise,
A moy dire las de vostre estre;
Car sur toutes me semblez estre De grant estât , doulce et savant ;
Et si j’ay esté par avant ,
De si rude et petit savoir De vers vous ne faire devoir,
S’a fait certes le pensement Ouquel je m’estoye ensement Si fort bouté, quant je visoye,
Les lectres cy que je lisoye,
Qu’escriptes sont en la colonne ;
Car je croy bien qu’oncques personne,
Nulles telles ne vit jamais.
Pour ce vous prie que orsmais,
Atant, lors. — 2 Verni. Je crois qu’il faut lire vérin , ou petit vair.
Je te diray que mal feroyes :
Ayes-may tantost en mémoire,
Et cela te donra victoire ,
Et te pourra tost radrecer Ou chemin de Joyeux-Pencer,
Par où trouver pourras Mercy;
Mais ains auras le cuer nercy 1 ,
Car avant qu’ayes la conqueste ,
Tu auras maint coup sur la teste,
De dur Dangier et de Reffus ,
Qui presque te rendront confus ;
Et si Désespoir y venoit,
En tay joye plus ne seroit.
Si ayes tousjours souvenance De may qui ay nom Espérance,
Par quoy auras doulce Mercy ,
Et de tous biens assez sans sy 2.
En ceste partie dit li contes 3, que quant dame Espérance eut ainsi parlé et resconforté le Cuer , comme vous avez oy , que il demoura triste et pensif et auques 4 espaventez des grans perilz et travaulx que dame Espérance lui avoit raconté et dit; lesquelz lui convenoit passer avant que parvenir a son entreprise. ToutefTois la présence et bonnes parolles de la dame le resconfortoient grandement. Mais a tant se taist ores ly contes à parler du Cuer et de dame Espérance, et retourne à parler de Désir lequel conseilla au Cuer l’entreprise et l’arma et ordonna comme ly contes vous a devisé cy dessus.
Or dit ly contes que ce gentil damoiseaulx Désir depuis qu’il eut ainsi bien et songneusement armé de toutes armes le Cuer d’amours espris , babillé et mis à cheval ne le laissa nullement heure ne espace depuis;
1 Nercy , noirci. — 2 Sans sy, sans conditions. — 3 Li contes pour le conte. L’auteur ici préfère cette orthograhe du XIIIe siècle, à celle de son temps, parce que dans les romans de la table ronde , on trouve à chaque alinéa , cette répétition : or , ou en ceste partie dist li contes. — 1 Auques , quelque peu.
ains partout où ledit Cuer alla, Désir le damoisel le poursuy de si près cpie point ne le perdy de veue : Lequel Désir par ses journées faisant, l’adressa, guida et conduysit au paveillon de dame Espérance, connue celui qui moult bien y savoit la voye; car mains autres y avoity a piecza conduit, et pour ce que après le raisonnement que dame Espérance fist, ensement comme vous m’avez cy-dessus oy compter ; le Cuer se retourna vers Désir qui près dudit paveillon estoit, c’est-assavoir , soubz le pin, lequel Désir ne sonoit mot, tandis que dame Espérance parlait; et luidist ledit Cuer ainsi :
Désir, mon maistre et ami gracieux,
Vous m’avez ci en ce lieu, se m’aist Dieux r,
Gardé j conduit et aussi amené,
Et si savez que nul plus d’ame né N’est clesireux d’ensuir le conseil D’Esperance qui n’a certes pareil;
Or me veuillez doncques tout droit conduire En tous mes faiz et si bien introduire Et conseiller, advertir, enorter Et aussi las pour dieu moy conforter Et raclresser ou chemin d’Esperance;
Car en vous ay sur tous autres fiance ,
Comme à celui qui scet tous les passaiges Que ont à faire amoureux, foulz et saiges,
Or vous mectez premier, mon ami doidx,
Et je yray, se Dieu plaist, après vous.
Ly contes dit que apres ce que le cueur eut ainsi parlé; tantost Désir, sans plus mot dire, brocha son cheval des espérons le premier, parmy ung grant chemin qu’il trouva près du paveillon vers la main senestre ; et le Cuer aussi quant vit partir Désir, commanda à Dieu dame Espe-
1 .Se maist Dieux , si Dieu m'aide. Je crois que cette ancienne formule vient de l’usage que nous avons conservé de placer un mais au commencement des phrases de notre conversation. Eh ! mais ! — Mais oui vraiment , mais dame ! etc. , etc.
Et sans point me dire de non ,
Me veuilliez dire vostre nom.
Or dit ly conte que quant le Cuer eut si doulcement parlé à la dame , elle le prist par la main et lui répondit ainsi , disant :
Toy Cuer, qui as si grant vouloir De mon estre et mon nom savoir,
Escoute moy sans me desdire;
Et tu me orras sur piez dire ;
De quoy je sers et que scay faire ,
Et mon nom et tout mon affaire :
Je te dy j’ay nom Espérance,
Sans qui nul homme ne s’avance De faire ne dire nul bien,
De cela tous le scevent bien ;
Car chascun peut assez savoir,
S’il a en lui sens, ne savoir,
Que l’Esperance ne le maine,
D’avoir bien n’entrera en paine.
Et les lectres qu’as si veues En la colonne aussi leues,
Amours les fist cy entaillier Pour resconfort à ceux baillier,
Qui ont volonté d’acquérir Ce que tu pense conquérir;
Car par cy les fault tous passer,
De moy ne se peuvent passer,
Sans moy laboureroient envahi,
Et y fust 1 messire Gauvain.
1 Et y fust, quant même y seroit. — Variante du manuscrit de Cangé.
Sans moy en vain laboureroyent Et à leur fin jà ne viendroyent.
Or te diray que tu feras,
Et comment te gouverneras;
Mais que vueilles ung pou actendre Si sayes songneur de m’entendre :
Tu auras des maulx à foison,
Tel foiz que ne sera raison;
Car amours seult 1 ainsi partir Ses biens, et ses maulx repartir,
Soit à dessente ou sans dessente ,
Ne lui cliault qui ait gain ou pente.
En la forest de Longue-Actente 2 Tu entreras, selon m’entente,
En la fontaine de Fortune Buras , qui n’est pas à tous une ;
Et de là pourras bien passer Par le val de Parfond-Penser,
Le fleuve passeras de Lermes,
Avant que viengnes à tes termes.
Au Tertre te dys de Liesce,
Scay bien que tu prendras t’adresce, Et au pré de Dure-Responce Pestra ton cheval plus d’une once D’erbe moult forte à avaller ;
Mais par ce pas te fault aller.
Autre passaige as merveilleux,
Qui a nom le Pas-Perilleux Mais garde toi bien, je te prie.
Du chemin de Forcennerie,
Car par là yroyes au manoir,
Là où demeure Desespoir;
Et si d’avanture y entroyes,
1 Seult , a coutume (fold). — 2 Ce vers est le premier de plusieurs rondaux et ballades de Charles d’Orléans.
rance, et elle lui respondit que bien soit-il à Dieu et à sa dame recommandé. Aussi que il puisse tousjours trouver bonne adventure.
Lors s’en partit le Cuer et picque après Désir, et tant chevauchèrent par leurs journées, sans trouver chose qui à raconter face, ne que puisse servir à nostre matière, et tant errèrent Désir le franc damoiseaulx, et le gentil Cuer qui est d’amours espris, par valées, par montaignes et par plains, par boys et par forestz; que ung jour entre les autres advint proprement à heure de vespres, que lesdiz bacheliers avoient chevauchié ce jour là dès le point du jour, sans trouver herberge ne lieu, où ilz peussent repestre eulx ne leurs chevaulx. Atant ez-vous en dévalant ung tertre , le Cuer regarde et vit droit devant lui ung hermitaige emprès d’une forest; laquelle forest estoit, se lui sembloit, la plus grande et hideuse, tenebreuse, espouventable et obscure, de quoy jamais on ouyst parler; si s’en merveilla forment ledit Cuer. Ne pour ce moins , pour ce qu’il veoit tousiours Désir sans arrestcr aller, il ne laissa apres lui le chevaucher tousiours en approuchant de plus fort en plus fort ladicte forest obscure et espoventable , et la chose que plus le fist asseurer d’ainsi avant aller , ce fut l’esperance de savoir quelques nouvelles ou dit hermitaige. Ainsi cheminèrent jucques à l’ermitaige, et lors Désir s’arresta devant ledit hermitaige et le Cuer pareillement. Si commença Désir à rescrier et forment appela s’il y avoit âme léans; et en ce point n’eut gueres appellé, qu’il saillit hors dudit hermitaige par l’uys de la chapelle qui estoit estroit, bas et d’ancienne faczon, une nayne bossue, toute contrefaicte de visaige et de corps; laquelle avoit les cheveux près que d’ung pié et demy de hault droy et rudes , gros et noirs , comme si ce fust la hure d’un vieil sanglier ; ses yeulx estaient emflambez et reluisans comme charbons ardans ; le nez avoit tortu et grant, les sourcilz pendans sur les yeulx, la bouche longue et large jucques aux oreilles ; les dents grandes , jaulnes et mal alcoutrées , les oreilles pendans plus d’une paulme, le front et le visaige noir, ridé, hideux; et les espaulles estaient plus haultes que les oreilles; les bras cours, gros et veluz, les hanches haultes, la gambe gresle toute esgratignée cl’espines ; les piedz avoit larges et patuz comme ung cyne; et n’avoit sur-elle vestu pour tout habillement que deux peaulx de lyons à tout le poil nouées sur l’es-
lenifem-pmx P K»ke <M. IM. Cnnàrd-lietiu .Enfers.
paule. Et bien ressemblent creature pou courtoise, malgracieuse, clespite et pou amoreuse. Lors s’avança Désir li clamoiseaulx, comme celui qui cuidoit savoir la langue et le pays, et parla à la nayne en telle manière
Viens ça nayne sé Dieu te fault , Pour ce que le jour nous defïault, Demande à l’ermite léans ,
Sé pourrons herberger céans Il nous fera grant courtoisie,
Qui encor lui sera merie ;
Car comme chevaliers errant.
Ad vent ures alons quérans.
L Acteur.
L’acteur dit que après ce que Désir eust ainsi parlé a la nayne, le plus courtoisement qu’il sceust, cuidant herbergier celle nuyt en l’ermitaige, que la nayne esprise de courroux et mautalant fronsa le nez, rougit et puis pâlit le visage de grant despit, et respond à Désir ainsi :
Comment la Nayne respond à Désir et dit :
Si je ne scay plus de ton estre, Damoiseaulx, qui fais si le maistre,
Pour toy ne pour nully que voye,
Me feroye ung seul pas de voye.
Mais dy-moy ton estre et ton nom ,
Et jé yray, s’il me semble bon ,
Aussi veuge savoir de toy,
Qui est cest autre que je voy,
Et quel part allez, ne tirez,
Que demandez, ne que querez ;
Ou autrement allez-vous-en ,
Que Dieu vous mecte en grant mal an.
Icy parle ï Acteur et dit que :
Quant les deux compaignons se ouyrent ainsi ramponey 1 et mauldire par une si laide creature , vielle , nayne , bossue et contrefaicte , à pou que le Cuer ne perdit patience et voulloit ferir la nayne, si Désir ne l’eust détourné , et eurent advis ensemble que pour ce qu elle estoit femme quelque laide quelle fust, que ilz ne lui mes feroient riens; car ilz ny acquerroient point d onneur ; mais parleroient courtoisement , esperans tousiours de berbergier, car le souleil estoit jà mucié 2 et ilz avoient fain et estoient las et travaillez, et eurent conclusion de dire à la nayne leurs noms et leur affaire , et si aucun me demandoit . si en l’ermitaige y avoit autre personne que la vieille nayne et aussi comment ladicte nayne amoit nom, je diroye quelle avoit nom Jalouzie, et avoyt emprisonné oudit bermitaige le très beau jouvencel Belacueil, qui estoit là venu pour enseigner et radresser les vrays amans qui voeldroit en entrer en la forest de Longue-Actente ; et lui avoit la faulce vielle estouppé la boucbe, affin qu’il ne peust crier, et s’estoit mise devant l’uys dudit hermitaige pour faire le contraire de ce que Belacueil devoit faire. Si parla le Cuer à elle, cuidant estre plus gracieux et avoir meilleur responce que son compaignon , et dist ainsi :
Comment le Cuer parle à la Nayne , et lui dit en ceste manière :
Nayne, je te diray le voir De nostre fait à mon povoir ,
Car noble homme ne doit mentir,
Pour peur qu’il ait de mal sentir ,
Bam porter , railler. — a Mucié , caché.
Si n’ai-ge point paour de toy,
Mais point ne mentiraye moy ;
Mon compaignon a nom Désir ,
Qui a mains amans fait plesir,
Et j’ai nom Cuer d’amours espris , Car tous y sont mis mes espris ;
Et avons emprise la queste Du tout à la nostre requeste ,
Pour trouver la Doulce-Mercy ; Dieu la nous doint par sa mercy.
Or t’ai-ge dit la nostre affaire,
Pour dieu or, entre en ton repaire , Et demanderas à l’ermite Qui n’est pas, se tiensge, ypocrite, Qu’il lui plaise nous herbergier Sans nous faire plus de dangier.
Ici) parle l’Acteur et dit ainsi :
Cy endroit dit ly contes, quant la vieille nayne Jalouzie eut ouy le Cuer qui lui sembla bien à ses parolles et encore à leur maintien que ilz estoient des gens au Dieu cl’ Amours, son ennemy mortel, et aloient serchant la très Doulce-Mercy , que elle fut esprise de ire et courroux , plus la moitié que par avant ; et la faulce vieille plaine de mauvaistié et traison, entra en l’ermitaige feignant cl’aler parler à l’ermite; mais ne demoura pas granment quelle retourna sans avoir parlé à personne ; car point d’ermite n’y avoit, et vint parler aux deux compaignons, leur disant en telle maniéré.
Comment la Nayne respondit au Cuer et Désir , et leur dit ainsi :
Venez ca, compaignons galoys,
Qui bien cuidiés valoir deux roys,
Pour plus mon langaige abréger.
Ne povez céans herberger,
Car l’ermite qui est tout seulx N’a cure de gens amoureux ;
Car contre ses veuz il feroit,
Dont grandement il mesferoit.
Et quant vous le vouldrez forcer, Le feu vouldra céans bouter; Comme il l’a dit le vous rapporte , Et m’a dit que ferme la porte;
Mais je vous diray que ferez,
Et comment vous lierbergerez Mieulx que ne feriez céans;
Car si estiez à Orléans,
Vous ne sauriez pas mieulx estre:
Vous yrez ce chemin senestre Et entrerez en la forest , Chevauchant tost et sans arrest , Environ bien lieue et demie;
A trouver vous ne fauldrez mye Qui très bien vous herbergera,
Et de vos chevaulx pensera;
L’on l’appelle, si dire los,
Le beau manoir de Bon-Repos.
La serez bien, se je n’en mens, Car il est amy aux amans.
Vous ne povez vous forvoyer,
Mais que ne perdez ce sentier, Chascun de vous à cheval duyt, Ne vous chaille jà pour la nuyt.
ley parle l’Acteur et dit ainsi :
Or dit ly contes, que quant les damiseaulx ouyrent ainsi parler la
vieille nayne, que ilz la creurent et adjoustèrent foy à ce quelle leur disoit, non obstant que bien leur sembloit quelle fust d’yre et maltalent esprise. Mais ilz ne pensoient pas que ce fust poureulx, et cuidoient quelle parlast en bonne foy. Si la saluèrent et commandèrent à Dieu; et elle leur rent leur salut. Ils brochèrent chevaulx des espérons, et tant esploictèrent que en pou d’eure, vindrent à la forest de Longue-Actente. Mais ilz ne seurent si tost venir que la nuyt ne les sourprist. Si entrèrent en la forest et adrecèrent leurs chevaulx tout le chemin que la vieille nayne Jalouzie leur avoit enseigné, et tant errèrent que le chemin les mena en unes brosses espesses; là où païsans de nouvel avoient taillé bois et fagotz; et s’ilz eurent de la paine assez eulx et leurs chevaulx , ce ne fait mye à demander; car tant estoit la brosse espesse que les branches et les espines leur esgratinèrent tous leurs visaiges et derompirent tous leurs chevaulx, et furent plus de deux heures que oncques ne peurent yssir du taillys. Mais tant firent et tant y midrent paine , que ilz trouvèrent une petite sente tirant tousjours à la senestre comme leur avoit enseigné la vieille Jalouzie; et viendrent en la haulte forest. Si errèrent tant celle nuyt, une heure çà et l’autre là, ainsi comme aventure les mena, que ilz se trouvèrent en une petite lande grande et large d’environ ung trait d’arc, environnée tout autour de haulte forest. Si gecte Désir ses yeulx qui tout au premier aloit, et vit ou meilleu de ladicte lande ung tremble hault à merveilles, et tira celle part, car trop lui sembloit beau lieu pour reposer, et trop estoient lassez et travaillez durement, car tout le jour et la nuyt n’ avoient cessé d’errer et n’avoient beu ne mengié en celui jour; et le Cuer qui pensifz et merancolieux estoit le suivoit de près. Ilz arrivèrent ambe deux soubz le tremble, et eurent advis ensemble qu’ilz descenderoient et reposeroient illec ung petit , et laisseroient mengier leurs chevaulx , qui en avoient grant mestier. Si descendirent desoubz le tremble et ostèrent les fraings à leurs chevaulx et laissèrent pestre l’erbe qui belle et drue estoit tout autour d’eulx; et le Cuer qui fort estoit armé se aisa 1 ung petit, c’est assavoir de la teste et des mains, et apoya son glaive contre le tremble, et l’environnèrent tout autour, pour trouver le plus beau lieu à eulx re-
Aiser , mettre à l’aise.