TOME III
( is );
poser. Si appercurent adonc ung grant perron de marbre bis 1 que apaine povoient choisir 2 pour l’obscurité de la nuyt qui estoit noire et tenebreuse. Lors s’aproucherent dudit perron et en tastant par dessus, trouvèrent ung bacin de lecton atachié à une chesne de fer; si s’aperceurent à celle foiz que dessus le perron sourdoit une fontaine; mais pas ne povoient apercevoer si l’eaue en estoit trouble ou clere. Ce non obstant, la très ardant soif qu’ilz avoient pour la très grant paine et travail qu’ilz avoient souffert celui jour les contraint à boire; et Désir qui estoit le plus cbault et de plus chaude nature et complecion que n estoit le Cuer, car il estoit emflambé comme feu, mist le premier la main au bacin et puisa de l’eaue en ladicte fontaine et but moult ardanment, puis bailla le bacin au Cuer, lequel but fort et tout son saoul, et puis rejecta le bacin sur le perron si durement, comme celui qui estoit ennoyé 3 , que le remenant de l’eaue qui estoit au bacin respandit sur le perron ; et le ciel qui assez estoit estoillé des estoilles, non obstant que la nuyt fust obscure, se couvrit incontinant de nues, et commença à tonner et à espartir 4 si orriblement, qu’il n’est cuer d’oinme qui n’en deust avoir grant paour. Et subitement se print à plouvoir et à gresler si très fort qu’il sembloit que tout deust venir aval et ciel et nuées; et les deux compaignons aucques 5 espouventez de l’orribleté du temps se retraihirent incontinant soubz le tremble, et se misdrent a l’abry le mieulx qu’ilz sceurent. Mais tout ce ne leur valut riens qu’ilz ne fussent très bien baignez et froissiez de la pluye et de la gresle, qu’ilz sembloient estre retraiz du fons d’une rivière. Si doubta adonc Désir que le Cuer ne fust rebouté de son emprise , car assez ennuyeuse estoit sa première rencontre. Si ne se peult plus tenir qu’il ne parlast à lui en telle maniéré :
Comment l)esir conforte le Cuer en lui disant :
E! Cuer, qui as si grant renon .
D’ estre vaillant, courtois et bon,
1 Bis, brun. — 1 Choisir, appercevoir. — 3 Ennoyé , impatient. — ' Espartir , éclairer. — 3 Jaques, alors, de aliquando.
/(M. ?/• et /acÀcsc . //il
Je te requiers et si t’enhorte*, Que de riens ne te desconforte, Car si tu souffres malle nuyt Encores auras grant decluyt.
Si pense au bien que recevras Quant tu Doulce-Mercy auras.
Et se souviengne d’Esperance Qui t a si bien noté ta dance.
Icij parle l’Acteur et dit que :
Quant le Cuer qui preux et vaillant estoit, ouyt ainsi Désir parler à lui, il rougit ung petit de maltalent, non pas pour mal qu’il voulsist à Désir son compaignon, car moult l’amoit, mais pour ce qu’il cuidoit que Désir eust veu et aperceu en lui aucun mauvais semblant de recréandise Si leva la teste, car ilz s’estoient couchez soubz le tremble pour reposer, et lui respondit disant ainsi :
Comment le Cuer respont a Désir son compaignon et lui dit ainsi :
Désir, mon loyal compaignon ;
Qui dis qu’en moy a tant renon,
Tu me scez moult bien blazonner,
Sans que m’ayes veu esprouver.
Mais d’une chose je t’avise,
Qu’en may n’y a recréandise Ains suys tout prest de parfournir Tout ce à quoy bée à venir 2.
Ne jà ne laisseray la queste Pour prière ne pour requeste.
Recréandise , de lâcheté. — 2 Bée à venir , j’aspire à arriver.
Mais cTune chose je te prie,
Dy moy et ne me scele mie ,
As tu veu en moy tel semblant Par quoy me cuides recréant.
J’ameroye trop mieulx estre mort.
Quand te plaira, cheminons fort.
Icy parle l’Acteur et dit que :
Alors quant Désir ouyt ainsi parler son compaignon , il fut aucunement lye et dolans de la responce que lui fist : lye de ce que le sentoit bien resconforté et en bon propos de parfournir son entreprise ; et dolans de ce qu’il lui pensoit avoir dit chose qu’il lui despleust et qu’il cuidast qu’il lui eust dictes ses paroles en le desprisant, ce qu’il ne vouldroit en nulle maniéré; et répliqua à la responce du Cuer en luy disant ainsi :
Icy respont Désir au Cuer et dit que :
Ha Cuer, mon compaignon léal,
Car pour Dieu ne prens pas à mal Tout ce que je t’ay ycy dit;
Ne jà ne l’ayés en clespit ;
Car oncques je ne vis en toy Que ne voulsisse veoir en moy.
Mais qu’en façon de deviser Pour nous ensemble soulaser '.
Or mais est temps d’un pou dormir, Et demain pourrons parfournir Une partie de nostre affaire,
Et trouverons quelque repaire,
Soulaser , égayer.
Là où pourrons ung pou mengier ; Car nous en avons grant mestier.
Dieu nous envoyé bonne nuyt Et ne sait riens que nous ennuyt.
Icy parle l’Acteur et dit que :
Et ses parolles s’endormirent les deux compaignons soubz le tremble, tremblans à claquedent , pour la refrescbeur de la terre et pour la froideur de la pluye, dont ilz estoient ainsi baignez comme vous avez ouy. Touteffois la pesanteur du sommeil et du travail qu’ilz avoient receu les fist endormir. Si songe le Cuer ung songe moult merveilleux ; car il lui estoit advis que son clieval le transportoit malgré lui et à force par dessus ung pont long et estroit, lequel estoit viel et pourry, fraesle, feible, rompu et perse, froissé et cassé souvent et menu, et en mains lieux, par fasson telle depiecé, que, par pure nécessité estoit retenu de vielles cordes lié et de bars renoué en maint lieu et tant, que c’estoit en la pins grant partie de ce meschant pont. Et estoit tel que par semblant à peine on n’y eust peu seurement passer non pas à clieval mais à pié seulement. Soubz lequel pont couroit une riviere forment parfonde et roydement bruyant dont l’eaue estoit laide , noire et trouble ; si lui sembloit que ainsi que son cheval l’avoit presque ou meilleu dudit pont transporté , qu’il véoit par grant furiosité tost et isnellement 1 bruyant comme tempeste , contre lui venir ung grant thoreau hideux et orrible et si espouvantable comme enragé et tout noir comme meure; lequel huilant et criant fort en gorge, bessoitla teste et les yeux roullans ardans et enflammez, enflant le coul par grant despit de toute sa puissance, à tout ses cornes se venoit si roidement hurter que lui et son cheval faisoit verser et cheoir en la riviere, et lorsqu’il se trouvoit en l’eaue et qu’il ne povoit pour ses pesans armeures des bras aider pour nouer 2, il eust au bord une sereine 3 belle et blonde à merveille; si se monstroit dehors l’eaue jusques aux hanches et tendant les bras , à
‘ Isnellement , rapidement- 2 Nouer , nager. — 3 Sereine , sirène.
lui venant pour du fond le ressourdre et le garder du péril où il estoit d’ainsi piteusement sansremede noyer; et par façon l’embrassa tellement quelle l’emporta sain et saulve au bort en telle maniéré, qu’il n’eut mal ne méhaing Et tant fut en ce songe qu’il fut près du jour, et l’aube se creva, si s’esveilla de paine et d’ahan qu’il souffroit en son songe, et se leva en son séant et regarde Désir son compaignon qui estoit près de lui qui si fortdormoit, comme s’il n’eust dormy de trois jours. Si ne l’osa esveillier de pitié qu’il avoit de lui de ce qu’il clormoit si fort; enclina son cliief en terre, pensif durement de son songe. À cliief de piece2 il se osta de pensée et vit le jour bel et cler et le souleil qui commencoit à rayer 3; si se leva tout droit et commença à environner 4 la fontaine et le marbre ; et vit l’eaue de la fontaine noire, hideuse et malnecte, si que pour riens n’en eust beu le soir, s’il eust veue comme il faisoit; et ou perron avoit lectres entaillées et escriptes, lesquelles il lent, qui disoient ainsi :
Droit cy devant, soubz ce perron De marbre noir comme charbon,
Sourt la fontaine de fortune,
Où il n’y a douceur nesune 5;
Et la fist compasser et faire Un grant géant de Faulx- Affaire,
Qui de cest pais fut seigneur,
Jamais ne fut homs veu greigneur0,
De corsaige ne de faicture 7;
Et fut orriblc créature.
Ce géant ycy fut nommé Désespoir, par tout renommé,
Femmes et hommes il mengeoit,
Bestial et quanqu’il trouvoit :
Et qui béra à la fontaine,
1 Méhaing, blessure. — 2 A chiefde pièce, au bout du compte. — 3 Rayer , rayonner. — 4 Environner , faire le tour de. — 5 Nesune , aucune; les Italiens disent nessuna. — *> Greigneur, plus grand {grandior). — : Faicture , facture.
11 en souffrera puis grant paine ;
Car faicte fut par artiflîce De Yirgille ou d’un sien complice.
Par quoy quant aucun tastera De la dicte eaue, et giectera Lavance sur ce perron cy,
Tantost sera l’air tout nercy;
Car quelque beau temps lors que face , Convient a coup qu’il se desface.
Icy parle T Acteur et dit ainsi .
Or dit ly contes , que quant le Cuer eut leues les lectres qui estoient entaillées au perron, comme vous avez ouy, il se prist à sourrire et penser en soy meismes que s’il eust aussi bien veues les lectres le soir quant il arriva, comme il a voit fait maintenant, que il se fust bien gardé de respandre une seulle goûte d’eaue sur le perron, car ilz en ont esté trop durement baignez lui et son compaignon Désir. Mais de s’en garder de boire, de mal ou de paine qu’il lui en deust advenir, il ne l’eust fait en nulle maniéré , car il lui eust esté tourné en recreandise et mauvaistié. Si gecta ses yeux et vit Désir son compaignon qui estoit esveillé et se levoit en son estant 1 ; si l’appela et lui monstra les lectres qui estoient escriptes ou perron, et quant il les eut leues, ilz se regardèrent l’un l’autre aucques2 pensifz. Touttefoiz ilz se resconfortèrent comme preux et vaillans , et trouvèrent leurs chevaulx qui estoient près d’eulx, car l’erbe y estoit drue à merveilles, pour le ruisselet qui de la fontaine venoit. Si leur misrent les frains ; et le Cuer prist son heaulme et son escu et montèrent à cheval ; puis prist ledit Cuer son glaive qui appuyé estoit contre le tremble et cuillirent 3 leur chemin grant erre , droit à val le ruiszelet qui de la fontaine partoit; car il leur est bien advis que près de là sur le missel devrait avoir aucun retret où ilz pourraient avoir à mengier : car ilz avoient
Estant, séant. — 2 Auques, quelque peu. — 3 Cuillirent, choisirent.
grant fain , comme ceulx qui n’avaient mangié du jour devant ne de la nuyt, et avoient enduré grant paine merveilleusement. Si chevauchèrent en telle maniéré environ une grosse lieue sans aventure trouver , devisant de leurs aventures et du songe que le Cuer avoit songé souhz le tremble en celle nuyt. Et Désir s’en jouoit et ne se peut tenir que ne dist au Cuer en sousriant :
Icij parle Désir au Cuer et dit ainsi :
Cuer, on peult tel songe songier ,
Qui n’est pas trouvé mensongier
Icy parle l’Acteur et dit ainsi :
Si s’en ryoient entre eulx et parloient de la vieille nayne , qui ainsi les avoit trompez. Et regardèrent tousiours autour d’eulx s’ilz verraient point le manoir de Bon-Repos, quelle leur avoit dit, mais c’est pour neant, car elle leur avoit menty. Achief de piece, se trouvèrent en une vallée grande et merveilleuse, en pais obscur et desert, et parmy la valée passoit une riviere parfonde, hideuse, trouble et espouventable durement. Si gecta Désir ses yeulx et vit en my la valée , entre bayes et espines , sur la riviere une petite maisonnete couverte de cloyz 2, mal acoultrée et toute espaillacées. Si brochèrent celle part et tant esploictèrent qu’ilz vindrent à la dicte maisonnete et regardèrent à la porte et virent lectres dessus escriptes en tableau , qui disoient ainsi :
Comment le Cuer et Désir leure.nl les lectres du tableau dessus la petite maisonnete .
lesquelles lectres disoient ainsi .
Ceste grant orrible valée,
De tous paysans est appelée
1 Ces deux vers sont une citation du commencement do roman de la Rose. — 2 Cloyz , claies
Le val de très Parfont-Penser ; Otiquel seult tousiours temps passer En ceste povre maisonnette.
Melencolie la couverte,
Qui oncques ne fist bien à homme, Ne ne fera; s’en est la somme.
Icij parle l’Acteur et dit que :
Quant les deux compagnons eurent leues les lectres et bien entendues, qui estoient escriptes ou tableau, comme avez ouy, ilz pensèrent ung petit et leur fut bien advis qu’ilz ne estoient pas arrivez en la maison de Bonrepos , et que trop y avoit à dire de Melencolie à Bon-Repos. Ce non obstant que que fust, il estoit nécessité qu’ilz mengeassent; car trop longuement avoient esté sans mengier. Si descendit le Cuer qui à paine se povoit plus tenir en selle de force de fain qu’il avoit, et entra en la maisonnette, appelant et bûchant s’il y avoit ame léans; mais personne ne lui respondit. Si marcha avant et vint jucques au feu qui estoit si petit, que apaine y eust sceu ung chat brûler sa queue , et vit une grant vieille eschevelée, morne et pensive qui séoit auprès du fouyer et tenoit ses mains ensemble ; maigre et ridée estoit terriblement, et, à le vous abréger, il sembloit qu elle fust retraicte de terre ; car oncques homme ne vit plus orrible,ne plus espouventable créature, et se pensa bien que c’estoit celle Melencolie dont le tableau qui estoit sur l’uys de la maisonnette parloit. Si la salua le Cuer, mais apaine lui rendit-elle son salut, car trop durement pensoit ailleurs. Touteffoiz il s’en tint pas atant , mais parla à elle et dist ainsi :
Comment le Cuer parle et lui dit ainsi •
Je te requier, Melencolie,
Que tu vueilles à chiere lie Me donner un peu de ton pain ;