‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 56 sur 67 · JEUX DE LA TARASOUE · texte numérisé non relu

JEUX DE LA TARASOUE

Aussitôt que le Christianisme sorti des catacombes et des arènes, fut monté sur le trône, la pompe des cérémonies païennnes s’évanouit. Les images impures de la mythologie furent proscrites à leur tour, et pendant que le royaume deClovis se formait des débris de l’empire des Césars, la religion du Christ chassant les vieilles idoles , établissait aussi son règne dans le cœur des peuples.

Longtemps, les souvenirs de la vie du Rédempteur restèrent comme une tradition vivante, au milieu des nouveaux Chrétiens; mais, lorsqu’à la mort de Charlemagne , son empire divisé tomba par lambeaux , les nations de l’Occident se trouvèrent assises dans les ténèbres de l’ignorance.

Alors , il fallut rendre visibles aux yeux du peuple les dogmes et les mystères, il fallut, pour ainsi dire , renouveler les signes de la rédemption. Partout, dans la profondeur mystérieuse des basiliques, C étoile des Mages reparut , et l’on vit nos Rois agenouillés pieusement au pied delà crèche, adorer Jésus enfant) trois chevaliers les précédaient, portant des coupes dorées et ciselées, où étaient l’or, l’encens et la myrrhe 1.

' Continuateur de Nangis, an 1378

L’Église ne célébra plus seulement ses fêtes; elle les représenta. On peut voir encore clans de vieux rituels le texte et les costumes de ces pieuses solennités. Attiré par la pompe des cérémonies nouvelles, le peuple accourut en foule; les fêtes de l’Église furent ses fêles; bientôt son zèle pour la représentation des mystères alla si loin , que l’enceinte des temples ne put suffire aux élans de sa foi.

Alors parurent ces Confrères de la Passion, auxquels le roi Charles VI permettait par ses lettres de charte du 4 décembre 1402 : « de jouer quelque mystère que « ce fust , soit de la dicte Passion et Résurrection, ou autre quelconque, tant de « saincts comme de sainctes. »

Le premier mystère représenté avec éclat, le fut en l’honneur de la délivrance du roi René, en 1437. Son fidèle ami Conrard Rayer, évêque de Metz, fit jouer avec une grande magnificence le mystère de la Passion.

Un chroniqueur contemporain nous en a laissé de curieux détails :

« Et fut Dieu un sire appelé seigneur Nicolle, de Neufchastel en Lorraine, lequel « étoit curé de Sainct Victour de Metz , lequel fust presque mort sur la croix , s’il « n’avoit esté secouru...

« Et un autre prestre qui s’appeloit messire Jean de Nicey, fut Judas, lequel fut « presque mort en pendant, car le cuer lui faillit et fut bien hastivement despendu...

« Et estoit la bouche d’enfer très bien faite, car elle ouvroit et clooit (fermait), « quant les dyables y vouloieut entrer et issir. »

Sorti à peine des prisons du duc de Bourgogne, René ne put assister à cette fête, où se pressa toute la noblesse de Lorraine.

Trente années de guerre et de combats se succédèrent ensuite dans la vie du bon roi; mais sitôt qu’il put reposer sa tête blanchie, moins par le temps que par les malheurs, il vint en Anjou. « Là, dit Jean Bouchet en ses annales d’Aquitaine, « le roi de Sicile composa plusieurs rondeaux, ballades et mystères. » Comine tant d’autres ouvrages du royal poète, ces mystères ne nous sont pas parvenus.

Nous devons dire pourtant quelques mots de ceux qui ont été composés ou joués sous ses auspices.

Parmi les mystères conservés aux manuscrits de la Bibliothèque royale, se trouve encore celui du Roi Advenir.

L’auteur dit dans le prologue :

« V..I1 est vrai que le noble roy René , que Dieu veuille garder,

Fist mettre en faict par arroy (ordre), En prose pour le regarder,

S’advisa pour plus augmenter La vie du roy Advenir,

Que ung mystère en fust ouvré,

Pour jouer au temps à venir.

Lors pour expédier ce faict,

Quoique bien eust trouvé meilleur, Luy ayant au vouloir parfaict,

Il appela ung sien varlet De chambre nommé le Prieur,

En luy commandant de l’ouvrer... »

Le fonds de la pièce est tiré d’un ouvrage de saint Jean Damascène, intitulé: Histoire de J osa pliât , fils d Avennir, roi des Indes et de Barlaam.

Le manuscrit de ce mystère se trouve à la Bibliothèque royale : il est en deux journées et compte plus de dix mille vers. On y remarque plus de style et d’invention que dans la plupart des pièces du quinzième siècle; quelques scènes ingénieuses font deviner l’inspiration du bon roi.

Parmi les autres mystères composés sous ses yeux, on peut citer encore les Actes des Apôtres , par les deux Greban , dont le roi de Sicile était le protecteur. Ce mystère fut représenté à Angers et au Mans1, et passait pour un des mieux versifiés.

René se trouvant à Aix au mois d’août 1476, y fit jouer devant toute sa cour réunie, la Moralité de V homme mondain , à 82 personnages. Elle est attribuée à Simon Bourgoing, qui devint plus tard valet de chambre dn roi Louis XII. Suivant le registre de la dépense de René, cité par M. de Villeneuve, il 11’en coûta que deux florins pour les habits des acteurs : ce qui prouve que les personnages

’ Les deux Grebans, au bien raisonnant style ,

Les deux Grebans ont le Mans honoré, f Clément Hlarot.)

ayant été remplis par des seigneurs de la cour, ils firent eux-mêmes les frais de leurs costumes.

Le mystère de la Résurrection , composé par Jean Michel , fut aussi joué devant René. On l’a imprimé avec des notes curieuses, qui nous font connaître comment il devait être représenté.

Tous ces mystères et moralités devinrent tellement en honneur, que bientôt on ne célébra plus de tournois, de fêtes et cérémonies profanes, sans y faire entrer des intermèdes , empruntés souvent aux pièces les plus en vogue. On alla jusqu’à les jouer, comme entremets , dans l’intervalle des festins, à la grande joie des convives.

Mais le bon roi n’oublia pas la pensée qui avait inspiré la représentation des mystères : il s’ingénia pieusement à les rapprocher des fêtes de l’Église, pour rendre aux cérémonies saintes leur prestige et leur influence sur la foi des peuples; et il institua en 1 474 à Aix , les jeux de la Fête-Dieu.

Avant d’entreprendre la relation de ces jeux célèbres, nous devons dire à quelle source il en avait puisé la première idée.

Pendant son séjour à Angers, le roi de Sicile y avait assisté plus d’une fois à la procession du Sacre , et avait restauré dans tout son éclat cette antique cérémonie, qui chaque année attirait dans la capitale de l’Anjou une affluence merveilleuse.

Le P. Grégoire de Valence et d’autres écrivains ecclésiastiques ont avancé sans preuves que, dès le temps de Bérenger, la procession du Saint-Sacrement se fit à Angers, en expiation de son hérésie; mais cette opinion n’est pas admise par les auteurs angevins1. L’institution de la Fête-Dieu remonte , comme tout le monde sait, au pape Urbain IV.

« Nous avons cru qu’il était juste de consacrer un certain jour à la fête de ce « grand sacrement, afin que les peuples fidèles s’assemblent en foule ce jour-là, « dans les églises, et que les clercs comme les laïcs chantent joyeusement des « cantiques de louanges, en célébrant une si grande fête. » (Bulle transiturus datée d’Orviette, le 8 septembre 1264.)

Mais la procession du Saint-Sacrement est postérieure à l’institution de la fête.

' Claude Ménard, Plainte apologétique pour monseigneur l’évêque d'Angers, au sujet de la procession du Saere, 1025. — Eveillon , Réponse du chapitre d'Angers, 1020.

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