TOME IV
Le porteur du château danse plusieurs pas devant la Reine, et toutes les fois qu’il incline son château pour la saluer, Sa Majesté lui rend de la tète et du corps un grand salut en forme de demi-cercle.
Pendant cette danse, la Reine , mettant ses deux mains sur les côtés , se balance noblement, et sans bouger de sa place, en suivant l’air que le roi René lui a consacré.
Après le troisième salut , les dames d’atours prennent la place du danseur et forment entr’elles, toujours sur le même air, une danse qui paraît fort applaudie par les mouvements graves et cadencés de cette majestueuse Reine.
Ve JEU.
La bello estello (la belle étoile).
Ce jeu représente les trois Mages allant à Rethléem et suivant l’étoile qui les y conduit.
Un homme, en longue robe blanche, porte au bout d’un bâton peint en blanc et or, une grande étoile dorée. Les trois Mages arrivent couronne en tète et sceptre à la main ; ils portent des habits de diverses couleurs avec des manteaux assortis aux rubans qui bordent leurs habits. Devant eux, marchent trois pages , coiffés de bonnets en forme de pain de sucre, avec des habits bigarrés aux couleurs de leurs maîtres ; chacun d’eux porte une boîte qui désigne les présents d’or, de myrrhe et d’encens que les Mages vont offrir.
Pour exécuter leur jeu , le porteur de belle étoile se tourne du côté des Rois et incline l’étoile deux ou trois fois à droite et à gauche. Rois et pages suivent le mouvement de l’étoile en s’inclinant comme elle. Puis , le premier page vient la saluer en dandinant sur le pied droit et sur le pied gauche ; ensuite, il se retourne vers le Roi son maître et le salue de la même façon. Le premier Mage se retourne et reçoit du second page le même salut, et ainsi jusqu’au troisième Roi, qui, à la fin du jeu , donne sa bénédiction à la troupe.
VIe JEU.
Leis Tirassouns (qui se traînent par terre).
Une troupe d’enfants revêtus de chemises de toile écrue , qui les couvrent jus-
qu’aux talons , est conduite par un maître d’école , le livre à la main. Arrive le roi Hérode suivi de ses troupes, représentées par un porte-enseigne, un tambour et un arquebusier.
A l’aspect du tyran , les Innocents se mettent à fuir, courant en cercle. Le Roi ordonne de faire feu, et à peine la décharge faite, les malheureux enfants tombent par terre et se traînent à qui mieux mieux , et souvent dans les ruisseaux , ce qui leur a fait donner le nom de Tirassouns.
Moïse vient gravement montrer au peuple l’Ecriture sainte , sans doute pour lui faire comprendre l’accomplissement des prophéties.
VIIe JEU.
Lois Jpôtros (les Apôtres).
Judas ouvre la marche, sa bourse de trente deniers à la main ; il est suivi de saint Paul tenant une grande épée nue.
Les Apôtres viennent ensuite sur deux files , et enfin Jésus-Christ , en robe longue, en ceinture de corde, la tête couronnée d’épines et le visage couvert de sang. Il paraît courbé sous le poids de sa croix.
Quand on fait le jeu , ils s’arrêtent tous : les Apôtres se rangent sur deux haies ; Judas passe devant eux assez vite, suivi de saint Paul qui le menace de son épée. Il fait deux ou trois fois le tour du Christ en lui montrant la bourse ; enfin il lui donne le baiser de trahison, et repasse au milieu des Apôtres qui lui donnent chacun un grand coup de bâton sur la tète : il se rit de leur sainte colère à l’abri d'une énorme perruque rouge.
Les Apôtres et Judas lui-même sont tous en dalmatiques ornées de rubans; ils se distinguent les uns des autres par leurs attributs : saint Pierre a les clefs ; saint Jacques , des coquilles de pèlerin ; saint Luc, une tête de bœuf; saint Marc , une crinière de lion, et ainsi des autres.
Saint Jean , le précurseur du Messie , est représenté par un jeune enfant vêtu d’une peau de mouton , les bras et les jambes nues.
On sera surpris d’y voir saint Sitnéon, en mitre et en chappe, portant à son bras gauche un panier d’œufs, et distribuant de sa droite force bénédictions.
VIIIe JEU.
Leis chwaoux frux (les chevaux fringants).
Voici un jeu qui fait encore aujourd’hui la joie de nos enfants. Douze jeunes gens de haute taille paraissent, montés sur des chevaux de carton, dont la tète est décorée de heaumes à plumail. Les jambes de ces cavaliers à pied sont cachées par les caparaçons des coursiers qu’ils portent attachés à leur ceinture par des rubans en sautoir. Ils ont des chapeaux gris avec un grand plumet et une cocarde.
Jadis ils avaient des casques et toute l’armure des véritables chevaliers ; un bâton orné de rubans a remplacé la lance. De leur main gauche, ils font mouvoir le cheval à leur gré et forment une danse variée sur l 'air des chivaoux frux, composé par le bon Roi. C’est une agréable parodie des ballets à cheval.
IXe JEU.
Les dansaircs (les danseurs).
Les danseurs sont plaisants à voir, et par leurs costumes et par leurs danses, qu’ils terminent toujours par un gracieux rigaudon.
Ils ont un chapeau garni de gros diamants de théâtre et de grandes plumes de toutes couleurs, des jarretières munies de petits grelots, et à la main des thyrses ornés de rubans.
Xe JEU.
Le/s razeassetos (les lépreux).
Ce sont les lépreux de l’Evangile. Leur pauvre habillement consiste en deux tabliers de mulets à franges, qu’ils mettent, l’un devant, l’autre derrière, avec deux rangs de gros grelots en bandoulière et en sautoir.
Un des lépreux porte une mauvaise perruque, et les autres, entièrement tondus, sont armés de brosses, peignes et ciseaux.
Ils poursuivent leur malheureux frère qui saute comme un diable pour échapper aux mains de ces mauvais perruquiers.
L’origine de ce nom de razcassetos est assez plaisante : En 1579 , le comte de Garces ayant fait la guerre aux religionnaires de Provence , on les appela Razats (rasés, tondus), et les soldats du comte, Carcistes. La reine Catherine de Médicis vint en Provence pour apaiser ces troubles, et se trouva à la Fête-Dieu d’Aix.
Elle demanda l’explication du jeu des lépreux , et un plaisant de la cour lui répondit que c’étaient les Razats qui peignaient un Carciste. Cette plaisanterie fit beaucoup rire la Heine, et le public l’adopta. On nomma donc ce jeu : Razats et Carcistes , et par corruption Razcassetos .
XIe JEU.
Saul Christoou (saint Christophe).
C’est une figure colossale faite avec une carcasse en bois très léger ; ses deux bras sont étendus en croix ; un petit Jésus est attaché sur le bras droit. Sa tête énorme est accompagnée d’une auréole et d’une barbe formidable.
Le géant est revêtu d’une longue aube en toile blanche sous laquelle est caché un homme, qui fait saluer son saint tant qu’il peut. A chaque salut, les gros sous pleuvent dans sa tirelire. Il est juste d’encourager la civilité.
XIIe JEU.
La Mouert (la Mort).
La Mort est représentée par un homme caché sous un grand squelette noir avec une tête hideuse. Elle fait aller et venir sa faux sur le pavé en menaçant les pieds des spectateurs, qui , pour s’en délivrer, lui jettent à la tête jusqu’à leur dernier sou.
C’est là le plus désagréable de tous les entremets. Après le plaisir, la peine ; après les riantes illusions de la vie, la mort. Admirez la sage philosophie du bon Roi.
5e jour. — La veille de la Fête-Dieu.
La passado (la passade).
Vers la fin du jour, le capitaine des gardes du roi de la Bazoche et ses bâtonniers se rendent, en habits de cérémonie, devant la grande porte de Saint-Sauveur, où se trouvent en même temps les bâtonniers de l’abbé.
Les syndics des procureurs vérifient avec soin si ces derniers n’ont point de rubans aux couleurs de la Bazoche, qui sont le bleu de ciel et le blanc.
Aussitôt après commence le Pas d’armes qui est ouvert par les bâtonniers de l’abbé. Ils simulent un tournoi de courtoisie , avec leurs hallebardes ornées de rubans.
L’air vif et animé des tambours et des fifres , composé encore par le roi René , les applaudissements des dames et du peuple, stimulent l’adresse des jouteurs.
Les bâtonniers de la Bazoche continuent le même exercice. Le Pas d’armes fini, les officiers de la Bazoche vont , précédés des tambours , porter les pannonceaux aux syndics des procureurs. Chaque pannoncel est surmonté d’un flambeau allumé entre deux guidons à pointes, aux armes de la Bazoche.
Lou gué (le guet).
Sur le coup de dix heures, on voit aller par la ville, à la lueur des torches , une nombreuse mascarade qui marche dans l’ordre suivant:
La Renommée à cheval , sonnant de la trompette ; elle est suivie de tambours et fifres jouant l’air du guet.
Les chevaliers du guet, en justaucorps et culottes rouges, avec un bonnet orné d’un croissant, et une pique à la main ; leur étendard les précède.
Le duc et la duchesse d’Urbin montés sur des ânes l.
Le duc porte un habit et un manteau rouges à rubans jaunes et un casque surmonté d’un orgueilleux plumet. Il a un bouquet à la main , pour saluer les dames.
La duchesse a une robe et un manteau de la même couleur que celui de son époux, et un grand éventail à la main.
Momus avec ses grelots, son masque et sa marotte, déclame ses satires en gesticulant2.
Mercure avec ses attributs accompagne la Nuit , qui porte une robe noire parsemée d’étoiles blanches, et un bouquet de pavots à la main.
Ici, on voit dans le cortège le jeu des Lépreux et celui du Chat.
Pluton et Proserpine suivent à cheval.
Le petit jeu des Diables, sans l'Ange ni F A nnelto.
Le grand jeu des Diables.
Neptune armé de son trident , Amphitrite assise sur deux dauphins.
Troupes de faunes et de dryades, dansant auson des tambourins, fifres, tympanons et palets.
Pan , jouant de sa flûte, et la nymphe Syrinx , que ce Dieu changea en roseau.
Bacchus, assis sur son tonneau, dans un petit char, tenant une coupe d’une main et un thyrse de l’autre.
1 En 1460, Jean d'Anjou, duc de Calabre, fils aîné du roi de Sicile, étant à la conquête de Naples , le pape Pie II envoya contre lui Frédéric , duc d’Urbin. Il se laissa battre si bien par le duc de Calabre , que René a voulu immortaliser la honte de cette défaite. (César Nostradamus, Hist. de Provence.)
2 René avait ordonné que les syndics d’Aix choisissent tous les ans des poètes pour composer et débiter des vers pendant les jeux de la Fête-Dieu. Ces poètes populaires prirent d’abord pour objet de leurs satires les ennemis de la maison d’Anjou , et ils en vinrent pins tard jusqu’à jeter à pleines mains le ridicule sur les vices des Provençaux. Leurs satires s’appelaient Montons ou jeux de Momus. (Saint-Vincent, Mémoires et notices, 1817.)
Mars et Minerve, revêtus d’une armure complète, comme des chevaliers partant pour la guerre.
Apollon avec sa lyre et son coq, symboles du chant; Diane, avec son croissant , son arc , ses flèches et son carquois.
La reine de Saba et ses tambourins.
Saturne avec sa faux, et Cybèle avec une tour sur la tète.
Le jeu des danseurs et leurs tambourins.
Tous les dieux et déesses sont à cheval.
Enfin arrive un grand char, orné de buis et de lierre, et tout rayonnant d or. On y voit le grand Jupiter, son aigle à ses pieds et la foudre à la main ; dame Junon , l’épouse du roi de l’Olympe, caressant de son sceptre son oiseau favori; dame Vénus avec un gros bouquet, et son filsCupidon, décochant ses sagettes aux jeunes beautés qu’il aperçoit.
Les ris. les jeux et les plaisirs sont figurés par de jolis enfants tout couverts de rubans roses, avec des petites ailes de papillon : le plaisir s’envole vite.
J,e char est suivi des trois parques à cheval. Cloto tient la quenouille; Lachesis fait tourner le fuseau ; Atropos est armée de ciseaux pour couper le fil.
Le bon roi a voulu nous avertir que les grandeurs, les jeux, les plaisirs et enfin la vie ont un inévitable terme.
Une légion de tambours et de fifres jouant toujours l’air du Guet , ferme la marche.
Voilà cette fameuse procession des divinités païennes qui a tant scandalisé les protestants et les philosophes! Mais avant de juger leurs sarcasmes , il nous faut achever notre récit.
Laissons donc les dieux de la fable s’évanouir dans les ténèbres, car voici le grand jour de la Fête-Dieu.
4e Jour. — La Fête-Dieu.
La gageure des diables.
A quatre heures du matin , tous les diables s’assemblent devant la porte de la cathédrale. Là, le petit jeu des diables fait ses exercices, et se met à courir avec Xarmetto aussi vite que possible, en suivant le parcours ordinaire de la procession.
Aussitôt leur départ, le grand jeu des diables se hâte d’exécuter son jeu pour courir après les autres et enlever l’armetto, avant quelle soit revenue à Saint- Sauveur.
S’il y réussit, le petit jeu paie à déjeuner au grand; sinon, c’est le grand qui régale le petit.
La Bazoche.
A huit heures du matin, grand dejeûner de toute la Bazoche chez le Roi. De là, elle se rend à la cathédrale en grande cérémonie.
Le premier bâtonnier ouvre la marche suivi de sa compagnie de mousquetaires, auxquels le Roi donne uue écharpe de taffetas bleu de ciel qu’ils mettent en bandoulière.
Le porte-enseigne vient ensuite avec la deuxième compagnie de"mousquetaires en écharpes couleur de rose. Après le second bâtonnier, marche le capitaine des gardes en casaque , espèce de dalmatique de taffetas bleu de ciel doublée de blanc, avec des croix en dentelle d’argent sur la poitrine et sur le dos, comme les croisés, portant une lance avec une hampe de rubans. Puis, le connétable , l’amiral, le grand-maître et le chevalier d’honneur, suivis de vingt-quatre casaques avec leurs mousquets et épées. On appelle casaques des clercs de procureurs portant une dalmatique pareille à celle du capitaine des gardes. Chacun des casaques et mousquetaires reçoit une livre de poudre à canon , un cierge de quatre onces et quinze sous.