‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 60 sur 67 · JEUX DE LA FÊTE-DIEU · texte numérisé non relu

JEUX DE LA FÊTE-DIEU

1er jour. — Le lundi, fête de la Pentecôte.

Après la messe, on se réunit à l’hôtel de ville, pour nommer le Prince d' Amour, V Abbc de la jeunesse et le Roi de la Bazoche . C’était surtout le jour de la Pentecôte qu’on armait des chevaliers.

Le Prince d’amour tenait le premier rang dans la fête. Il avait pour former sa cour, une nombreuse suite d’officiers auxquels il devait des rubans, des cierges et des écharpes. Sa musique était composée de violons, basses, tambours et fifres. Il était tenu de donner des écharpes et des cierges à MM. les consuls et officiers de la ville.

Pour le dédommager un peu de ses énormes dépenses, on lui donnait une indemnité de 800 livres avec le droit de pelolte2 pour toute l’année.

Voici d’après le registre des délibérations du i5 juin 1729, le costume du prince d’Amour : « Un corcet et culottes à la romaine de moire blanche et argent tout unie, le manteau de glacé d’argent tout uni, une paire de bas de soie, et deux paires de souliers avec rubans; le chapeau et plumets; les raintgraves de rubans à l’entour des culottes; la cocarde au chapeau, un nœud d’épée, un bouquet avec des rubans , des gants et un cierge de deux livres. »

U avait quatre bâtonniers dans le costume suivant: « des habits de taffetas, deux paires de souliers, une paire de bas de soie, un chapeau, plumets et cocardes,

1 Bouche et Papou, Hist. de Provence. Pitton , Hist. de la ville d’Aix. Nous avons suivi surtout un livre curieux et devenu assez rare , intitulé: Explication des cérémonies de la Fête-Dieu , ornée de figures. Aix, 1777 (par les frères Grégoire).

2 Droit qu’on faisait payer aux veufs et veuves qui se remariaient , comme pour les punir de leur inconstance. Ce droit singulier, confirmé par plusieurs arrêts du parlement d’Àix, s’est conservé jusqu’en 1 780. (Bodin, Recherches historiques.)

une épée avec les nœuds, quaire écharpes, quatre bâtons, un cierge d’une livre et deux paires de gants. »

Le prince d’Amour , élu au scrutin et quelquefois par acclamation , siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix délibérative.

Le roi de la Bazoche était nommé à la majorité des suffrages, par les syndics des procureurs et notaires et par les clercs de procureurs.

L’abbé de la Jeunesse était élu à l’hôtel de ville où il siégeait et avait voix délibérative pendant toute l’année de sa nomination , ainsi que le prince d’Amour. Ces deux personnages sont des souvenirs de nos anciennes Cours d’amour.

La veille de la Sainte-Trinité, les tambours du prince et de l’abbé sortent vers midi, et commencent à donner des aubades.

2e jour. — Le dimanche de la Trinité.

On nomme ce jour, à l’hôtel de ville, le guidon de prince d’Amour. L’abbé de la Jeunesse nomme ses officiers.

Le capitaine des gardes et les trois bâtonniers du roi delà Bazoche, précédés des tambours , se rendent tous ensemble chez le porte-enseigne, qui est obligé de leur donner à déjeûner. Puis, le Roi, son lieutenant, son guidon et toute sa suite vont entendre la messe aux Jacobins , où le Roi en cordon bleu et plaque de l’ordre du Saint-Esprit fait l’offrande.

Après la messe, il nomme tous les officiers de la Bazoche. Les principaux sont : le connétable, l’amiral , le grand-maître et le chevalier d’honneur.

Vers midi , le porte-enseigne vient jouer du drapeau dans une salle du palais , où le capitaine des gardes et les bâtonniers font pareillement leurs exercices.

La veille des tournois était ainsi consacrée à des essais ou épreuves. Bientôt après commencent les jeux.

1er JEU.

Lou grand juéc deis diables (le grand jeu des diables.)

Voyons d’abord l’uniformedes diables. Ils ont un corcet et des culottes noirs tout

parsemés de flammes rouges. Leur testière 1 est aussi noire et rouge, avec d’assez longues cornes formant une vraie tête de diable.

Le grand diable a une testière un peu plus hideuse et quelques cornes de plus. Ils portent tous, deux rangs de sonnettes attachés en bandoulière et en sautoir, qui produisent un bruit infernal. Chacun d’eux a une fourche d’une main et une tirelire de l’autre, pour recevoir ce qu’on leur donne ; tous les diables font bourse commune.

La diablesse a un accoutrement singulier et une coiffure bizarre , parodie des modes du moment. Elle paraît dans son jeu vouloir brosser l’habit du roi Hérode, qui porte une espèce de casaque courte cramoisie, avec des ornements jaunes, et aux bras, des rubans de diverses couleurs; sa testière est couronnée et il tient un sceptre à la main.

Avant les jeux, tous les diables en habits de cérémonie entendent dévotement la messe à Saint-Sauveur; ils entrent dans l’église, leur masque à la main. En sortant, ils vont au grand bénitier : là , ils s’aspergent d’eau bénite , en faisant de grands signes de croix, et ils se comptent avec soin, de peur d’en trouver un de plus , comme cela est arrivé une année, que les diables avaient mérité l’enfer.

La place de diable est si recherchée, qu’un bon citadin à qui on la faisait, s’écria : « Mon père a été diable , mon grand-père a été diable, pourquoi neleseraisje pas? »

Après la messe , leur grand jeu commence : Le roi Iïérode, brossé par la diablesse, tourmenté, harcelé par une douzaine de diables, écarte leurs fourches avec son sceptre et saute de côté et d’autre , en se débattant comme un possédé.

IIe JEU.

Lou pichoun juéc deis diables (le petit jeu des diables.)

Un enfant, en corset blanc , les bras et les jambes nues, représentant une petite ame ( armetto ), tient de la main gauche une croix haute de cinq pieds, plantée en terre. Un ange, habillé de blanc, couronné d’une auréole et pourvu de grandes ailes, se tient près de X armetto, prenant aussi la croix de la main gauche.

1 Ces testi ères étaient des masques, à peu près semblables à ceux dont les anciens se servaient au théâtre ( larvœ scenicœ). René les avait tous fait monter en fonte. Ces objets d’art si curieux furent brisés en 1780. iVjtes de l’Hist. de René, par M. de Villeneuve.)

Trois diables armés de fourches, poursuivent la pauvre petite ame qui tourne rapidement autour de la croix. Un quatrième diable s’acharne sur l’ange, qu’il frappe sur le dos à grands coups de bâton. Heureusement que le dos de l’ange est garni d’un coussin et d’une plaque de fer cachés sous sa tunique.

Après nombre de coups, qui font sauter l’ange et la petite âme, le jeu cesse : les diables se retirent, vaincus par la croix.

IIIe JEU.

Lou juéc dooa cat (le jeu du chat).

Ce jeu rappelle l’idolâtrie des Juifs qui adorèrent le Veau d’Or et des animaux vivants comme les Egyptiens.

On voit Moïse montrant aux Juifs les Tables de la Loi; le grand prêtre Aaron est à côté de lui. Un juif porte le Veau d'or au bout d’un bâton qu’il fait tourner avec rapidité. Les enfants de Jacob dansent autour de lui; et en passant devant Moïse, lui font de la main un signe de mépris, criant ouhoa ! ouhou!

Au milieu du groupe, un Juif jette en l’air et reçoit dans sa main un chat, dont la tète et la queue sortent d’un sac. Le peuple frappé des miaulements de ce pauvre animal a nommé ce jeu : Le jeu du chat.

IVe JEU.

La reino Sabo (la reine de Saha).

La reine de Saha (dont le rôle est rempli par un robuste garçon), va voir Salomon. Elle porte un riche costume persan; une ceinture d’argent serre sa large taille; un voile de gaze pend derrière sa couronne étincelante de diamants; elle est ridiculement coiffée et met beaucoup de rouge.

Devant elle est un danseur élégamment vêtu, avec des petits grelots aux jarretières; de la main droite, il tient une épée nue, au bout de laquelle il y a un petit château peint, doré et surmonté de cinq girouettes en clinquant.

La reine a trois dames d’atours, portant chacune une coupe d’argent, symbole des riches présents destinés au roi Salomon.

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