‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 34 sur 66 · X. LE PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

X. LE PRINCE DE CONDÉ

combat sur Veau à Paris, devant le Louvre, il se mit dans son grand bateau couvert , qu'on avoit véu long temps devant le logis du controlleur Dumas. Le Boy tenoit et gardoit son bateau avec les siens contre Monsieur et les siens, qui le vismes assaillir. Âinsy que nous voulions monter, et que le baron estoit à demy monté, voycy Fervaques, qui a esté tousjours rude joueur, qui poussa de haut en bas ledit baron dans l'eau, qui s'alloit nayer sans moy , qui courus du bout du bateau, et le pris par le collet et le jette dans nostre bateau, lequel n'en pouvoit plus; mais il se remit tellement quellement, et aussi tost se mit à genoux et |me remercia, et qu'il me devoit la vie; et depuis m'appella tousjours son père, bien que je fosse plus jeune que luy. Il fut tué par ampres au siège de Sainct Jean d'une grande harquebuzade : les Huguenotz disoient que ç'estoit par punition divine.

Pour tourner à M. le prince, estant mort, Monsieur n'en fut nullement marry , mais très joyeux ; car il avoit' opinion qu'il luy en eust faict faire de mesmes : car, d'ennemy à grand ennemy , il n'y a que se garder. Monsieur le voulut veoir après la bataille achevée; son corps fut chargé sur une vieille asnesse qui se trouva là à propos, plus par dérision que pour autre subject, et fut porté ainsy, bras et jambes pendantes, à Jarnac, en une salle basse soubs celle de Monsieur et sa chambre , où ledit prince le jour avant avoit logé. Quel changement ! Gomme à Coutras le roy de Navarre logea en la chambre de M. de Joyeuse, où il avoit couché le soir auparavant, et l'autre estoit estendu mort dessoubs. Sy on leur eust dict à tous tels revers de fortune, ils ne l'eussent pas creu.

M. LE PRINCE DE CORDÉ. fol

Ledict prince demeura assez, en espeetàde à tops ceux du camp qui le voulurent aller veoir; puis M,* de Longûeville, son beau frère , en demanda le corps à Monsieur, pour le feire ensepvelir, qui lùy fut octroyé librement. Il fut faict de luy cet epitaphe :

L'an mil cinq cera soixante neuf,

Entre Jarnac et Chasteauneûf , * A

Fut porté sur une agnesse

Cil qui Touloit oeter la messe.

11 y eut quelques uns des siens pris, comme Cler^ mont d'Amboise etCorbozon, qui ne voulurent jamais croyre sa mort; mais Monsieur le fit à eux veoir leur saoul, dont ils en furent très doleiis, car ils estoient fort âymèfc de leur màistre. Ainsy aila la mort dudict prince, qui, en trois batailles qu'il donna à son roy, ne se ressentit gûieres de la fortune. A la dernière, il y mourût. A la pénultiesme dé Saihct t)enis, il la perdit comme lés autres; mais aussy il se sauva avec grand honneur. A là première, qui fut celle de Dreux, il fut pris prisonnier, non sans grand danger de la mort, sy M. de Guyse luy eust voulu rendre ce qu'il ltiy àvoit voulu prester à la conjuration d' Amboysë ; mais au lieu d'un tel remboursement, quand il luy fut présenté, il luy fit force honneur et bonne chère, le retira aveccpies luy , luy présenta la moictyé de son lict, et couchèrent tous deux ensemble âussy famillierement comme sy jamais n'eussent estez ennemis, mais comme bons amis et cousins germains qu'ils estoient. De tout le soir il ne fut guiéres veu, eè M. de Gùyse le luy conseilla, et demeura en sa garderobbfe, bien qu'elle fust fort petite et chetive, car c'éétoît une maisbri de

Bràhtome. T. 3. 31

3*2 If. LE PRIKCE DE COUDÉ.

viîîâgè fort champestre. Foï*ce gens le vouloient veoyr, mars M. dé GùySe FâVoit défendu ; car uftë personne affligée n'ayme guieres cette veuëny Visitation.

J'eitë pourtant crédit de le veoir assez près d'un feu, faisant démonstration grande de sa douleur et cfune appréhension grande. On luy porta à soupper, et souppa; puis , tout le monde retiré, et AI. de Guysese voulant coucher, il donna congé à un chascun, non sans avoir demeuré long temps assez près' du feu à causer de la bataille parmy nous, où chasctin y estoit receu pour son escôtet son aire.

Lu^ et M. le prince couchèrent ensemble , et lé lendemain nous allasmes à son lever. Il se mit à escrire au Roy et à la Reyne le. plus briefvement qu'il peut, et sortit vëoir le champ de bataille, non trop loing pourtant, car il disna et y alla. après à bon escient.

Cependant le prince se leva, qui estoit encor au lïct quand nous estions en sa chambre, les rideaux tous tirez au dedans. S'il fiist esté pressé de se lever pour aller à la garderobe, il fust esté bien estonné, ce disoii on.

Puis quand fallut desloger,. M. de.Guyse le redonna a M. d'Ahyiïle (que nous nommions alors M. l'Àdmitâl 9 pour avoir eu ï'estat de son cousin) à le tenir en bonne gariie, et pour faire ïeschange de luy et -M. le connestable, ainsy que le porte le droit de la guerre.

En quoy il faut notter deux belles choses, que Ton tenoit lors pour telles et se doivent tousjours tenir; l'une, fautlouër la magnanimité et generositéde ce grand prince et capitaine M. de Guyse, qu'il usa à l'endroit de son ennemy prisonnier, à le traicter de cette façon sy hon~ neste qu'il fit; ce qu'un autre possible n'eust pas fakt,

M. Ll PRINCE DE COVDÉ. 3d3

ven les grandes raisons qu'il a voit de son costé ^ l'autre, du bel advisement et considération qu'eust M. d'An ville de présenter à M. de Guyse son prisonnier M» le prince ; car c'estoit à luy à qui le premier il avoit donné sa foy, et le luy présenta comme à son gênerai (. c'estoit bien en cela sçavoir son devoir de guerre), à qui Ton doit defferer toute chose , et sur tout les prisonniers qu'on aura pris.

Sy M. d'Ànville n'eust esté sage et ad visé capitaine, comme certes il a esté tousjours , et que ce fust esté un téméraire et n'eust sceu que c'estoit de son devoir, il n'eust jamais faict ce traict, voyant son père pris, et qu'il y alloit de bon pour le rachapter par cet eschange : ce qu'il ne fit, et s'acquitta par ainsy de son devoir, et acquist encor davantage l'amitié de son gênerai, en kiy manifestant par tel acte qu'il estimoit la générosité de M. de Guyse, et cognoissant en luy une telle vertu et bonté, qu'il ne'fairoit jamais faux bond à M. le connestable. Voylà comme il faict bon en telles occurrances d'opposer telles choses et ne croyre son courage bouillant.

Pour un tel traict cuyda sortir entre M. de Longueville et M. d'Ëspernon un grand esclandre durant ces dernières guerres, car M. d'Ëspernon venant de Bouloigne en France trouver le Roy, et passant près Montreuil, et en rencontrant la garnison de cheval, conduite par M. du Mesny, gouverneur de la place, la défit très heureusement, et force demeurèrent prisonniers, dont ledict sieur du Mesny en estoit un ; et puis vint au giste à Gourbie, où estoit pour lors M. de Longueville, lieutenant de roy en Picardye, qui demanda les prisonniers; mais M. d'Ëspernon les luy

ai.

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