‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 60 sur 66 · M. DE LA CHASTAIGNERAYE · texte numérisé non relu

M. DE LA CHASTAIGNERAYE

Lk tiers, qui estoit compagnon des dessusdicts messieurs de Vieille ville et Bourdillon, fut M. de La Chas-

4*6 M. DE LÀ CHASTAIGWERAYE.

taigneraye mon oncle, duquel ne faut douter nullement que s'il eust faict quelque peu plus d'aage qu'il ne fit, qu'il ne fust esté bien plus grand et bien plustost advancé à plus grands grades que ses deux compagnons ^ car desjà il estoit gentilhomme de la chambre •du Boy pour lors que les autres n'estoient qu'escuyers, <et aussy qu'il les surpassoit tous deux, sans leur faire tord , et de faveur et de valeur ; car sy les autres en ^voient des eschantillons pour en faire la preuve et la monstre, cestuy cy en avoit la pièce toute entière. Mais le traistre dieu Mars, qui favorise le plus souvant plus une foyble espée qu'une bonne, l'emporta, n'ayant encor attaint les vingt-six ans , par ce combat contre le sieur de Jarnac, dont j'en espère ailleurs parler, et certes contre l'opinion de tout le monde, et principalement de ceux qui avoient veu et congneu ses hardiesses, ses prouesses et ses armes, qu'on tenoit lors pour les meilleures de la France ^et y en eut force qui ne le regrettarent guieres, car ils le craignoient plus qu'ils né l'aymoient. Aucuns, qui honnoroient sa valeur, le regrettarent de sa mort ainsy par mesgarde advenue. On s'en estonna grandement, et plusieurs, qui en estoient loihg du lieu du combat , en demeurarent en suspens et en incertitude : tellement que deux vaillans soldatz de Piedmont s'assignarent combat là dessus, et s'entretuarent; l'un le disant mort, et l'autre affirma tout à trac le contraire, et qu'il estoit impossible qu'un sy vaillant homme, et qui avoit les armes sy bien en main, fust esté tué ainsy d'un sien nompareil. Quelle bizarreté de ce soldat, et quelle obligation mon oncle luy en de voit avoir, et s'estant entretuez, en f autre monde ce qu'il luy en peut dire et remercier, sy

M. DE LÀ CHÀSTàlGWERÀTE. 4 a 7

les ames là haut ont quelque ressentiment et recongnoissance!

S'il eust survescu , ce seigneur s'en alloit très grand , car le roy Henry l'aymoit extrêmement , et desiroit fort l'advancer, et luy avoit promis Testât de couronnel de l'infenterie de France, comme je diray ailleurs, le congnoissant fort propre à cette charge; car des lors qu'il commença à porter les armes il s'y addonna fort, comme au camp d'Avignon et à la prise du Pied* mont, où il fut fort blessé, et à l'assaut de Conis, y allant des premiers sans aucune charge , et s'y fit fort signal- 1er; aussy en demeura il estroppié d'un bras, qui fut cause de sa mort, comme je diray ailleurs. •

M. le Dauphin, qui commençoit fort àTay mer, Tosta et le desbaucha de ceste infanterie, et le pria de prendre son guydon au camp et avitaillement de Landrecy. Et ce fut là où il inventa ■> luy premier de tous et avant, d'envelopper son guydon et drappeau à travers le corps, car luy ne vouloit autre chose que mener les mains, et n'estre point abstraint à le garder pendu au bout d'une lance,* ainsy que le commun, et avoir quasy par manière de dire les mains liez sans les employer. Il fat blessé aussy en ce vQyage en une escarmouche, où l'on parla fort de Chastaigneraye et de sa vaillance.

Ilftit aussy à l'énvitaillçmeirt de Therouanne blessé. La garnison de la compagnie de M. le Dauphin estoit dans Peronne establie, où l'on y attendoit uù second siège; mais il y a encor force gens vieux vivans leans, qui peuvent tesmoigner les belles courses que faisoit mondict sieur de là vers Bapaume et en Flandres.

4^8 M. BB LÀ CHÀSTAIQlfERÀTE.

Quand j'y estois en garnison avec ma compagnie de gens de pied , force gens de cette ville là eftcores ta! en cont oient de fdrt belles choses , et, m'en sçachant èstre aon nepveu , m'en faisoient une très grande chère et honneur.

U avoit beaucoup remis et redressé cette compagnie décent hommes d'armes de très bons et braves hommet «le son pays de Guyenne et mesmes de Gascons, la* quelle auparavant M. de Humieres, lieutenant, n'a voit composé que de Picardz, vieux cènsics et fraùcimens; et trouva on que des que M. de La Ghastaigueraje en fut guydon, elle fut trouvée cent fois plus belle et renforcée , et qui faisoit de fort beaux exploicts , et parloit on fort d'elle.

Aussy M. le Dauphin, quand le Roy fttt mort et luy roy, voulut luy donner la moictyé de sa compagnie, mais il ne vouloit estre que couronnel : et des ce temps les couronnelz n'avoient point de gensdarmes, comme nous avons veu despuis ; et qui avoit un estât, ne falloit qu'il en eust deux.

Sy M. le Dauphin f aymoit, le roy François l'aymoit bien autant ; mais il ne luy estoit sy privé comme M. le Dauphin, car, de jeune à jeune et de vieux à vieux, il n'y a que la main.

Le plus souvant, quand le Boy vouloit faire une partye pour courir la bague, il disait toujours : « Nous « sommes quatre gentilshommes de la Guyeune, qui « sont : Chastaignerayef, Sansac, d'Hesse et moy (fiû- « saut cet honneur à la Guyenne de l'appeler sa pa- «t trye, comme de raison il estoit hé à Goignac), qui * courrons à tous venans; » ce qu'ils faisaient, et le plus sounaut emportoient la bague ; et mondict sieur

If. DE LA. CHASTAIGBTERAIE. 4 a 9

oncle 4stoitdes meilleurs coureurs et des plusadroicts, et quagy ordinairement en ses courses il jectoit en l'air sa lance par trois fois, et la repreaok et rencontrait souventesfois la bague , quelquefois non : aussy le Roy , quand il couroit avec luy par partye Jaicte, il hiy dtffiendeit de cesser ses lançades ; car cela ne le faisoit que desbaucher et empescber ses dedans.

Le Boy l'appelloit h pluspart du temps ma nourriture ou son filleul , comme il en portoit son nom et estoit son parrin , ainsy qu'en l'aage de dix ans M. le seneschal de Poiçtou son père le donna au Roy, et le Boy le prit, très voulontiers pour un de ses enfans d'honneur ; aussy de meilleure maison n'en pouvoit il avoir, et c'estoit lors un très grand honneur, et plus que pages de la -chambre. Estant en sy belle et boanorabie nourriture, il ne dhauma pas, car il employa le temps en touttes sortes d'exercices honnorables, des* quels il en sçaveit beaucoup et principallement les formes, où il estoit fort «adroict, et s'y exerçoit tousjours ; car 9 sortant de sa nourriture, il avoit ordinairement avec luy un bon tireur dermes , et l'envoyok quérir en Italie quoy qu'il coustatft : sy bien qu'en sa maison ou à la Court, ou à l'année, ou en sa patrie, estoit uiie vraye escole de touttes vertus et exercices fionttestes. Anssy totft abordoîtlà dedans, et l'eust on pris plustost pour un prince <jue pour un seigneur f tant il faisoit une grande et somptueuse ilepense^ bien qtfît n'en éust des biens sy immenses pour y fournir r inaîs la Fortune bonne. Aùssy estoit il le plus libéral homme du monde, et megmes à Tendroict des hormestes «gens et des bons hommes de guerre, qu'il aymoit par -dessus tous, et ne leur desroboit jamais leur honneur

43 O M. DE LA CBA5Ti.IG»ERÂTB.

quand il leur veoyoit bien faire. Aussy se faisoit il fort aymer à tout le monde, car il estoit fort gracieux aux gracieux, mai* très glorieux aux glorieux ou qui le vouloient contrefaire ; mais peu s'addressoient à luy pour jouer ce personnage. Àussy disoit on de luy qu'il n'avoit que cela de mauvais, qu'il estoit trop haut à la main , scallabreux et querelleux.

J'ay ouy dire à madame de Dampierre sa sœur, qu'elle n'avoit jamais veu à la Court jeune hommequi le ressemblast mieux, ny qui en eust plus de cornplextions que M. de Bussy. Gela se pou voit, car il y avoit de l'alliance.

Il estoit fort crainct, fust en jeu, fust en bon escient, car il avoit une très bonne et friande espée : aussy estoit il extrêmement fort. Il n'estoit ny trop haut ny trop petit, il estoit d'une très belle taille, très nerveux et peu charnu.

J'ay ouy conter à feu madame la seneschalle de Poictou sa mère, que feu son père, lorsqu'il fut trié de sa nourrice, luy faisoit mesler en tous ses mangers et boires de la poudre d'or, d'acier et de fer, pour le bien fortifier; remède souverain qu'un grand médecin deNaples luy apprit, quand il y fut avec le roy Charles VIII ; ce qu'il luy continua sy bien jusqueseh l'aage de douze ans, qu'il le rendit ainsy fort et robuste, jusques à prendre un taureau par les cornes, l'arrester en sa furie : aussi qu'il n'y avoit homme , tant fort qu'il fust , qu'il ne portast par terre, avec l'addresse qu'il avoit très grande à la lutte : ce que le sieur de Jarnac s'en advisa très bien, aussy luy gesna il bien le bras. Et pour ce, quelque fois feu son père, qui disoit le mot, luy faisoit la guerre, disant : « Le voyez vous là? s'il

M. DE TAVANNES. /fil

« va jamais en enfer, il fera sy grand peur aux diables « qu'il les en chassera tous et s'en rendra maistre, « tant il sera un jour fort et qu'il sera plus noir en « sauce de casseron que tous eux. » Il disoit cela en gaussant, car il n'estoit sy noir comme il le disoit; bien estoit il brunet, mais le taint fort beau, délicat et fort aymable, et pour ce en son temps fut il bien voulu et aymé de deux très grandes dames de par le monde, que je ne dis.

C'est assez parler de luy pour le coup , car j'en parleray ailleurs, sinon qu'il laissa après luy seulement une fille unique, qu'on a veu à la Court, Chastaigneraye, gaye et gentille fille, fort aymable, qui est aujourd'huy madame de l'Àrchant; que si ellefust esté aussy bien garçon, elle eust fort ressemblé le père, car elle en a le courage très généreux , et avec cela fort vertueuse et très honneste dame. Lors qu'elle naquist, son père fut fort marry qu'elle ne fiist un garçon pour le façonner à sa façon : encor, toute petite fille qu'elle estoit et au berceau, il luy mettoit tousjours une espée et une dague nue entre les mains, disant que puis qu'il ne l'avoit peu faire homme, qu'il la vouloit faire amazonne; mais il mourut trop tost pour cela, car il la laissa qu'elle n'avoit que trois ans , encores pas.

ARTICLE V

Page 1