TU
rent ; mais aujourd'hui, avec les dix-huit printemps qui couronnent ta tête, non, tu ne resteras point dans cette tiédeur insipide ; elle est un passage, elle n'est pas un état fixe ; elle est une halte, elle n'est pas une station durable et permanente. Cherche donc un jeune homme qui ait longtemps croupi dans ce bain d'eau tiède, et qui n'ait pas, ou reculé vers sa première ferveur à l'appel de sa foi, ou avancé follement vers d'effroyables abîmes à l'appel de sa passion. Voilà le sort qui t'attend, jeune homme ; ce sont des siècles entiers d'expérience qui, par mon organe, t'indiquent la double carrière qui s'offre à ton choix. Bientôt donc, soisen sur, tu te diras à toi-même : De deux choses l'une : ou la religion est vraie, ou elle est fausse ; si elle est vraie, il n'y a pas à balancer ; l'éternité de supplices dont elle me menace, l'éternité de bonheur qu'elle me propose, les ineffables douceurs qu'elle m'a déjà fait goûter, qu'elle veut me faire goûter encore si je reste fidèle ; tout cela me ramène à mon ancienne ferveur. Si elle est fausse, qu'ai-je besoin de rester dans cette indécision pénible, où je ne trouve ni les plaisirs de la passion, ni les délices de la ferveur ; arborons l'étendard de l'indépendance ; jetons loin de nous le joug de cette demi-vertu qui n'est plus supportable ; rompons, rompons nos chaînes et marchons à l'aise, diriimpamus vincula.
Malheureusement, c'est ce dernier parti que l'on adopte. Arrivé à la station du dégoût que nous venons de signaler, s'il est un jeune homme qui retourne courageusement à sa primitive ferveur, il en est vingt, il en est cent qui rompent avec la
religion, et se précipitent en aveugles dans la fange des vices, et dans ces gouffres ténébreux au fond desquels les passions les plus déréglées leur jettent chaque jour une immonde pâture.
III. — Triosième station. — Renoncement à la pratique de la religion.
Nous lavons dit, arrivé au dégoût de la religion, bientôt on en vient à repousser ses pieuses pratiques. Tel est l'homme : une chose lui plaît, il s'y attache ; elle commence à lui déplaire, il commence à s'en dégoûter, et immédiatement après, il l'abandonne.
Voilà précisément ce qui se passe tous les jours à l'égard de la religion. Dès que, dans sa pratique, on ne trouve plus que du dégoût et de l'ennui, on l'abandonne, on la rejette. Quelquefois même, pour comble d'absurdité, non-seulement on la rejette, mais sans aucun examen, sans aucune étude, on la rejette comme fausse. Hier encore, on lui faisait l'honneur de la croire vraie ; aujourd'hui, on lui jette à la face le mot mensonge. Que s'est-il donc passé entre ces deux jours ? A quelles études fortes et consciencieuses s'est-on livré dans ce court intervalle, pour repousser aujourd'hui ce qu'on révérait hier, et pour qualifier de menteuse une institution sublime dont dix-neuf siècles proclament le triomphe et la gloire ? Encore un coup, que s'est-il passé pendant la nuit qui sépara ces deux jours ? Rien, si ce n'est le songe d'un insensé qui s'est endormi chrétien , et qui veut se persuader qu'il se réveille incrédule.
On dirait, en voyant comme il agit et comme il
rasionnc, que la vérité de la religion dépend du goût ou du dégoût qu'il éprouve dans sa pratique. Elle est vraie, quand il l'aimé ; elle est fausse, quand il n'a plus le courage de porter son joug. Quoi donc ! mon jeune ami, parce que vous deviendrez corrompu , la religion deviendra fausse ! à mesure que vos vices se multiplieront, la religion verra ses bases s'affaiblir ! Eh ! mais, de quel côté s'il vous plaît, se trouve donc le changement? Estce la religion qui change ? Non certes ; la religion du dix-neuvième siècle est exactement la religion du premier. Les vérités sous la garde de PIE IX sont incontestablement les vérités qu'autrefois défendit saint Pierre : pas ombre d'altération sur ce point ; pas de changement donc du côté de la religion. De votre côté , au contraire , quel renversement étrange, quelle catastrophe subite ! Vertueux jusqu'à douze ans, vous ne l'êtes plus à quinze : assez fort pour supporter les saintes rigueurs de la religion dans un âge faible, vous ne pouvez plus les supporter dans un âge plus avancé, qui vous apporte cependant la plénitude de la force et la maturité de la raison ; soumis à la vertu pendant qu'a duré l'aurore de votre vie, vous l'abandonnez lâchement quand cette aurore vient à disparaître ; c'est donc de votre côté que le changement se trouve.
Disons-le hardiment, et sans craindre un démenti tant soit peu raisonnable ; oui, c'est l'homme qui change et non la religion. Après avoir vécu quelque temps dans le dégoût de ses saintes pratiques, on l'abandonne plus ou moins vite, selon que les passions sont plus ou moins ardentes, les compagnies plus ou moins dangereuses.
Voilà ce qui arrive à tant d'infortunés jeunes gens qui. après avoir pendant quelque temps traîné dans la fange je ne sais quel fantôme de religion, finissent par le fuir comme on fuit un objet qui effraye. Alors le masque se lève , les digues se rompent, le torrent se déborde, et bien loin de lui opposer des obstacles, on s'empresse au contraire de renverser ceux qui pourraient encore arrêter ses ravages. Le jour malheureux est arrivé où Ton a dit, du moins par ses oeuvres : C'en est fait ; je ne veux plus[de ma religion ; j'y renonce, je l'abandonne. Peut-être cependant s'est-on contenté de dire : Je l'abandonne jusqu'à tel âge, jusqu'à telle grande époque que j'entrevois dans l'avenir ; car il est encore assez rare qu'on l'abandonne pour toujours, et que Ton dise de sang-froid : Arrière la religion ! je n'y reviendrai jamais , et je prétends mourir sans y avoir recours.
Quelques forcenés, il est vrai, en sont venus à ce déplorable terme : formés à l'école philosophique du siècle dernier, ils faisaient entre eux une alliance infernale, et vouaient à une triple infamie celui qui, sur le seuil de l'éternité, violait cette alliance, et faisait le plongeon, selon leur expression satanique. Comme on avait établi dans cette école qu'il était du bon ton de mourir en impie, on mourait en réprouvé pour ne pas déroger au bon ton ; on se damnait gaiement pour suivre la mode. Heureusement nous sommes aujourd'hui rarement témoins de ces scènes affreuses, de ces morts désolantes.
Cependant prenons garde ; au point de vue du salut de l'àme, il importe souvent assez peu que
l'on prenne ou non la funeste détermination de mourir en impie, puisqu'on renonçant à la pratique de la religion, l'expérience démontre que, par le fait seul de ce renoncement, plusieurs courent directement, aussi bien que l'impie, à leur perte éternelle. Qu'importe, en effet, que vous ayez, au fond, le désir de revenir plus tard à la religion, si par votre conduite vous mettez à ce retour de perpétuels obstacles?
Et voilà malheureusement ce qui se voit tous les jours. Interrogez cette multitude de jeunes insensés qui renoncent à la pratique de la religion pour se vautrer à l'aise dans la fange du vice ; voyez si chacun d'eux ne dit pas formellement par ses œuvres : J'ai abandonné mes pratiques religieuses ; dès lors j'ai acquis le droit de m'abandonner au crime ; j'ai renoncé à la vertu, dès lors, et par ce seul renoncement, je suis autorisé à multiplier mes vices ; j'ai mis de côté les maximes de la morale chrétienne, dès lors je puis permettre à mes passions de se déborder sans contrainte. Aussi leur accorde-t-on cette permission funeste ; et alors quels ravages ne s'opèrent pas dans l'àme ! Chaque nouveau jour éclaire de nouveaux crimes ; les vices communs ne suffisant plus à des passions non communes, on va chercher dans les plus bas fonds de la corruption les raffinements inouïs qu'elle recèle. La religion seule enchaînait la passion et la tenait captive ; la chaîne rompue, comment arrêter la prisonnière furieuse qui jouit de la liberté fatale après laquelle elle soupirait ? Pourquoi, dit l'infortuné qui la prend pour guide, pourquoi m'arrèterais-je dans là riante carrière où je me suis
lancé? Il la suit en effet, cette carrière perfide, et du moment qu'il s'y engage, il rompt tous les liens, il renverse tous les obstacles qui pourraient ralentir son essor et entraver sa marche : Birwnpamus vinculà. Alors il renonce à tout ce qui est prescrit, et il se permet tout ce qui est défendu. Lois de Dieu, lois de l'Eglise, messe, sacrements, prières, vertus, tout est violé, tout est sacrifié, tout est mis au rebut. Debout sur un monceau de ruines, il se dit avec, une joie stupide : Me voici donc arrivé à cet heureux état que je convoitais depuis tant d'années ! je suis libre, je suis maître de moi-même, je suis sans crainte et sans inquiétude î Les conseils, je ne les crains plus, je les brave ; les remords, je ne les sens plus, je les ai étouffés ; l'enfer, je ne le redoute plus, j'ai découvert qu'il n'était qu'une chimère. Tout est bien ; je suis libre, je suis indépendant, je suis dégagé des vains préjugés de mon enfance et des rigueurs insupportables de la vertu.
Quel état ! grand Dieu, quel affreux état ! Il est d'autant plus épouvantable que, pour l'ordinaire, on tombe dans un aveuglement qui ne permet pas d'en voir les funestes conséquences. Le malheureux qui s'y trouve, a quelquelois l'air de nager dans la joie. On dirait qu'il achète par ses crimes le droit d'être tranquille. Yoyez-le : il boit, il mange, il rit, il s'amuse, il dort ; et dans toutes ces fonctions de la vie animale, une apparence de sécurité raccompagne ! Tandis que des âmes pieusement timides se frappent la poitrine au pied des autels, et tremblent de paraître devant le Juge souverain qui juge les justices mêmes , joyeux et
satisfait, le pécheur dont je parle affronte avec audace les éternels supplices dont il est menacé.
Quoi donc ! a-t-il anéanti, ce jeune téméraire, ces saintes vérités, anciennes comme le monde, qui ont Dieu même pour principe, et son auguste parole pour garant? N'y a-t-il point de jugement après la mort? n'y a-t-il point d'enfer? n'y a-t-il point de ciel? n'y a-t-il point de Dieu? n'y a-t-il point de vice? n'y a-t-il point de vertu? Sans doute, voilà ce que désire notre jeune insensé ; mais son désir ne change rien aux choses. Nous le répétons, il n'y a rien de changé dans tout cela que de son côté. Son esprit s'est obscurci, son cœur s'est souillé ; et la religion, toujours pure, toujours sainte, toujours délicieuse pour celui qui l'aime, il ne l'abandonne que parce qu'elle ne veut pas favoriser ses ténèbres et pactiser avec ses souillures.
IV. — Quatrième station. — Conduite ultérieure du chrétien qui a renoaci à la pratique de la religion.
Ici, presque toujours, cessent de progresser les grands désordres, les emportements effrénés et les excès fougueux des passions en délire. Ce n'est pas un retour au bien, il s'en faut beaucoup ; mais c'est une pause dans le mal, une halte dans la boue. La passion, comme la mer, a ses limites ; elle aussi, quelque indocile qu'elle soit, s'arrête quand elle trouve écrits sur la fange où roulent ses eaux bourbeuses, ces mots du grand Maître : Tu viendras jusque-là ; mais ici tu briseras l'orgueil de tes vagues : Hue usque renies, et ibi eonfringes tumentes fluctus tuos.
Du reste, elle éprouve elle-même le besoin de
s'arrêter. Quand elle a fait irruption dans un jeune cœur ; quand, par de grossières jouissances, elle Fa souillé, profané, dégradé, saturé ; n'ayant plus rien de neuf à lui offrir, elle se repose sur ses sales trophées, et livre sa victime blasée au dégoût, que la satiété ne manque jamais de produire.
De son coté, la raison qui, comme la foi, semblait avoir péri dans la tempête, la raison se réveille, gémit sur les désastres d'une passion furieuse qu'elle n'a pu maîtriser, et profite du moment où cette passion sommeille, pour placer quelques sages conseils qui ne sont pas toujours infructueux. On commence à comprendre que le bonheur n'est pas dans l'ordure ; que non-seulement on y perd son innocence et sa paix, mais qu'on y perd aussi la considération des hommes sages, et l'estime de cette partie saine de la société dont on veut âe rapprocher, et au sein de laquelle on se propose d'exercer un honorable emploi, et de contracter bientôt une sainte alliance. Ces diverses réflexions sont des traits de lumière qui dissipent en partie les ténèbres de la passion, et qui préparent l'âme à une heureuse métamorphose.
Cependant, pour un grand nombre, cette transformation se fait longtemps attendre. Les folies de la jeunesse ont disparu, c'est vrai ; les passions brûlantes ont amorti leur feu ; c'est vrai encore ; mais il reste à vaincre une déplorable indifférence pour tout ce qui est foi, religion, pratiques pieuses ; il reste à vaincre des passions refroidies, mais tenaces, qui ont jeté de prime-abord leurs feux impurs, mais qui sont loin de lâcher prise. Les
éruptions sont plus rares, mais le cratère est toujours béant.
L'un, plus éloigné par nature de la docilité qu'impose la foi, se réfugie dans une incrédulité froide, qui sans doute ne suffît pas pour lui donner une certitude complète, mais qui du moins émousse ses remords les plus aigus, et lui procure une ombre de tranquillité dont il se contente.
L'autre se livre avec ardeur aux études qu'exige la profession qu'il veut embrasser ; puis, quand il l'exerce, cette profession, il se trouve jeté dans un monde d'affaires et de travaux incessants et pénibles, qui l'occupent tellement qu'il ne pense pas même à son âme et à l'avenir qu'il lui prépare.
Celui-ci s'endort sur ses intérêts éternels ; il roule dans un cercle d'occupations plus ou moins frivoles ; il possède une heureuse aisance ; il a une société d'amis qui partagent ses goûts ; il jouit dans sa localité d'une considération qu'il mérite à bien des titres, et il attend de l'avenir et de quelque heureux hasard, un retour complet à cette religion sainte qui fit les délices de ses premières années.
Celui-là donne des espérances qu'il partage peutêtre en secret, mais qu'il n'a pas encore le courage de réaliser. Il unit sa destinée à celle d'une jeune personne qui, outre les avantages temporels, lui apporte, ce qui vaut bien mieux, une âme candide, un cœur pur, des mœurs chrétiennes, des habitudes solidement religieuses, et quelquefois des traditions de famille, en harmonie parfaite avec les qualités personnelles qu'elle possède.
La religion se réjouit d'une alliance au sein de laquelle elle croit déjà voir V homme infidèle sanctifié par la femme fidèle; mais, hélas î le fonds d'apathie l'emporte ; et ce mauvais fonds neutralise les pieux exemples, les tendres exhortations, les prières ferventes de la vertueuse compagne.
Ainsi la vie s'écoule dans un état de mort aux yeux de la foi ; la chaîne qui unissait autrefois à Dieu reste brisée ; les joies de la famille sont incomplètes ; la femme seule édifie les enfants que le ciel lui donne, et cette pieuse épouse exhale en secret des gémissements douloureux, et répand au pied des autels des larmes amères qui coulent nuit et jour, larmes pieuses et touchantes qu'elle offre à Dieu pour obtenir la conversion qui est l'objet de ses vœux.
Pleure, femme vertueuse, pleure, pleure encore; tes larmes sont des prières, et la prière d'un cœur pur, quand on ne se lasse jamais de l'adresser au ciel, finit par obtenir la faveur qu'elle sollicite.
Yoilà les grands maux auxquels nous allons essayer d'apporter remède : voilà les plaies que nous avons l'espoir de guérir ; voilà les cœurs froids que nous allons nous efforcer de réchauffer au foyer du céleste amour ; voilà les enfants rebelles que nous allons tenter de replacer dans les bras de leur tendre Père ; voilà les Lazare que, Dieu aidant, nous allons évoquer de la corruption de Leur tombeau, et auxquels nous allons peut-être rendre la vie par la puissante influence de la divine parole et des vérités éternelles.