‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 10 sur 92 · II. — Deuxième station. — Dégoût de la religion · texte numérisé non relu

II. — Deuxième station. — Dégoût de la religion

Quoi de plus riant que l'image de cette première enfance qui nous a rappelé ce que nous fûmes, et nous a fait sentir ce que peut-être, hélas ! nous sommes aujourd'hui si loin d'être ! En effet, à la seconde station de la vie, la scène change, et plût à Dieu qu'on la vit plus souvent se changer en mieux ! Malheureusement, le tableau se rembrunit, et les ombres qui s'y répandent annoncent déjà les affreuses ténèbres qui vont leur succéder.

Quel est en effet le changement qui s'opère chez les enfants quelque temps après qu'ils ont eu le bonheur de communier pour la première fois ? Qu'il en est. parmi ceux qui liront ces lignes, qui pourraient, à cette question, faire une réponse tristement exacte !

Tant que la simplicité du jeune âge suffit pour divertir, on s'en contente. Tant que Ton ne fréquente que des enfants, et que l'on est à l'abri des railleries

de jeunes gens plus âgés, cela ne va point encore mal. Mais tous les jours approche une époque périlleuse, époque qu'on ne pense pas même à redouter, et si importante cependant que c'est d'elle que date la conduite qu'on tiendra le reste de la vie, et par suite le succès ou la ruine de la grande affaire de l'éternité. Oui, tous les jours approche une époque périlleuse ; et quelle est cette époque ? C'est celle où l'on va faire ses adieux à l'enfance; c'est celle où, cessant d'être enfant, on va devenir jeune homme. Alors s'efface et bientôt disparait cette simplicité du premier âge, compagne inséparable de l'innocence. L'orgueil qu'on ne connaît pas encore se développe chaque jour au fond de l'âme, et c'est sous sa maligne influence que Ton commence à croire qu'on a quelque valeur, en attendant qu'on se regarde un peu plus tard comme un être important. Jusquelà, on avait vécu dans l'ignorance de son propre mérite, de sa propre excellence ; jusque-là, on n'avait pas pensé à s'estimer soi-même ; mais les écailles tombent des yeux, des flots de lumière surviennent, et l'on commence à croire que l'on est quelque chose.

Naguère, ignorant les sentiers ténébreux du vice, ce jeune homme s'attachait à la vertu comme à son centre. Sectateur fidèle de cette vertu qui lui semblait si douce, la soumission n'avait pour lui rien de dur ni de pénible, Soumis à ses parents, il en respectait les ordres; soumis à ses premiers maîtres, il en respectait les conseils ; soumis à la religion, il en respectait les ministres et les lois. Tel était son état ; et cet état lui procurait une paix sans mélange, nu bonheur sans ombre.

Mais quest-il arrivé? Ce jeune enfant a cessé de l'être ; il a touché à sa quatorzième ou quinzième année ; et alors, échauffé par le feu de passions naissantes, fortifié par l'exemple de condisciples plus âgés, le germe fatal de l'indépendance s'est développé, et avec lui, cette indifférence et ce dégoût de la religion qui en sont les suites infaillibles. Le voilà placé entre le vice et la vertu : c'est un arbre qui tombe ; et du côté quïl va tomber, il restera. Inquocumque loco cccidcrit, ibi erit.

Ce second pas, nous l'avons dit, est celui du dégoût. En cet état, déjà bien triste, on aime encore la vertu, parce qu'il n'est pas possible de haïr tout d'un coup une si belle chose ; mais on voudrait bien déjà ne la point tant aimer ; on lui trouve des rigueurs qu'on ne lui connaissait pas ; si ses beautés attirent, son austérité rebute. Les passions dont on ignorait jusqu'au nom, se présentent en foule sous un aspect séducteur. Le inonde développe ses charmes, l'incrédulité ses sophismes. Des amis perfides, plus avancés dans la carrière du crime, font quelques pas en arrière pour chercher des compagnons de leurs désordres. On voudrait bien les suivre, ces amis corrompus; mais la voix de la conscience n'est pas encore étouffée ; les grandes vérités de la foi remplissent encore l'àme d'une terreur salutaire. Que và-t-on faire ? Que va-t-on répondre à ces amis pervers qui reviennent chaque jour à la charge? Les congédier? Non. Les suivre? Pas encore. On prend un moyen terme, et la conduite que Ton tient revient à dire : Attendez, attendez ; encore quelques remords à étouffer, quelques vaincs terreurs à dé-

truire, quelques lumières à éteindre, et je suis des vôtres. Attendez, attendez.

Grand Dieu ! qu'on est près de l'abîme quand on raisonne et qu'on agit de la sorte ! Aussi voyez ce qui se passe : affaibli par les rudes combats dont on vient de parler, on se retourne vers la religion avec un air de reproche, et Ton rejette sur elle ce dont jamais elle ne fut la cause. Impossible, semble-t-on lui dire, de se soumettre toujours à la rigueur de tes lois. Convaincu, ou plutôt séduit par cette chimérique impossibilité, on ne voit i>lus qu'avec dégoût cette religion si douce et si consolante : on prie encore, mais ce n'est déjà plus qu'à de longs intervalles ; on se laisse traîner à l'église par un reste de piété qui s'éteint, quelquefois même par routine ou par respect humain ; on murmure contre la longueur des offices ; on n'approche qu'avec répugnance et par contrainte du tribunal de la pénitence ; si Ton prend place encore à la table sainte où l'on versait naguère des larmes si suaves, c'est avec une lâcheté qui désole, c'est avec une froideur qui annonce clairement, sinon l'extinction totale, au moins un refroidissement considérable de la foi. Si des parents vertueux s'aperçoivent de cette indifférence, et par de sages conseils, essayent de la détruire, on approuve en secret leurs raisons sans suivre pour cela leurs paternels avis. Bien plus, on les redoute, ces avis, et pour s'y soustraire, on évite de se trouver seul à seul avec ceux qui les donnent. Que si, par surprise, on se voit quelquefois dans l'impossibilité d'y échapper, alors, ou bien l'on répond par d'insolents murmures, ou bien on fait des promesses

avec l'intention do ne les point accomplir, ou enfin l'on évite ces représentations importunes en détournant adroitement la conversation.

Que cet état est déplorable, mais qu'il est commun ! combien, h slas ! ont eu le malheur d'y être, au début de leurs égarements ! combien, parmi nos jeunes lecteurs, se reconnaissent en gémissant dans le portrait fidèle qui vient de passer sous leurs yeux : combien, parmi eux, flottent incertains entre le vice et la vertu, et ne trouvent plus dans nos temples que le dégoût et l'ennui, après y avoir pendant longtemps les plus ineffables jouissances :

Jeune homme, écoute-moi : prête l'oreille à la voix d'un ami qui t'aime sans te connaître ; écoute : Pour sortir de l'état déplorable dont la pensée t'arrache peut-être un soupir étouffé, que vas-tu faire ? y demeurer fixe et permanent ? la chose n'est pas possible. — Pourquoi, dis-tu? — Pourquoi? tu ne te connais pas, pauvre enfant. Quoi ! à l'âge où tu es ; à cet âge où la sève de la vie se précipite dans tout ton être avec une excessive abondance ; à cet âge où un sang impétueux circule en bouillonnant dans tes veines, ; avec un cœur que la moindre émotion fait bondir ; avec une imagination ardente comme la flamme, étincelante comme la foudre, tu resterais dans une situation mixte, neutre, indécise ; dans un état mitoyen qui n'est ni le chaud ni le froid, ni le vrai bien, ni le mal complet, ni le vice fougueux, ni la vertu mâle et robuste ! Crois-moi, cher enfant, crois-moi, cela pourra te convenir lorsque trente hivers auront amorti les feux qui te dévo-

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