I. — Notion du respect humain
Lorsque Dieu et la conscience disent incessamment à un homme : Convertis-toi ; étouffer cette double voix pour obéir à celles d'hommes irréligieux dont on redoute la raillerie si l'on revient à Dieu : voilà le respect humain tel que nous l'entendons dans ce chapitre.
Les quelques mots que nous venons d'en dire, s'ils étaient médités froidement, avec le calme de la raison et la lumière de la foi, suffiraient assurément pour faire voir la laideur et la bassesse de ce vice, qui ne sera jamais flétri comme il mérite de l'être.
Malheureusement, cette méditation si salutaire, les esclaves du respet humain ne s'y livrent jamais. Leur foi assoupie, leur volonté sans nerf, leurs matérielles jouissances , leur dissipation continuelle,le tourbillon de leurs affaires, et pour couronner tout le reste, l'atmosphère d'irréligion qu'ils respirent au milieu de leurs amis, toujours prêts à détourner du bien celui qui semble vouloir leur échapper pour se donner à Dieu : voilà les chaînes sous le poids desquelles gémissent , quelquefois toute leur vie, tant d'hommes infortunés qui n'ont pas le courage de les secouer et de les briser par i. m:
l'énergique effort d'une volonté vigoureuse. La crainte d'une raillerie est pour eux un épouvantait énorme, devant lequel ils reculent avec une lâcheté que rien ne peut vaincre.
Dire combien le respect humain arrête de conversions, cela n'est pas possible. Dieu seul pourrait le révéler à l'homme. Ce que nous savons seulement, c'est que ce nombre est considérable, et dépasse de beaucoup l'idée que l'on s'en forme communément. En effet, ce vice étant odieux de sa nature, et personne par conséquent n'osant avouer qu'il en est coupable ; bien plus, l'esclave de ce vice étant toujours le premier à proclamer que ce n'est pas le respect humain qui l'arrête, il en résulte que par le fait et devant Dieu, le nombre de ceux que de vice asservit est beaucoup plus considérable que nous ne pensons.
Disons toutefois qu'il n'est pas ordinairement le seul obstacle à la conversion : il a très-souvent, et même presque toujours, plusieurs autres désordres pour auxiliaires ; et cette accumulation de vices dans la même âme y produit forcément un fonds de faiblesse , et même une espèce d'impuissance , qui frappe de stérilité tous les efforts que le zèle emploie pour remporter une victoire décisive.
Quand la foi ne jette plus dans l'âme qu'une pâle lueur; quand les vérités les plus terribles sont vues dans un lointain indéfini, et recouvertes d'un voile qui atténue considérablement ce qu'il y a de saisissant clans leurs traits ; quand on ne s'embarrasse que des soins et des affaires de la vie présente ; quand on ne veut chercher son bonheur ici-bas que dans la fange ; il est clair que si, avec un ensemble
de dispositions si antipathiques à la conversion, on porte en soi-même une volonté naturellement faible, qui ne sait pas mépriser celle des autres quand elle est méprisable, et qui n'a pas le courage de se déclarer nettement telle quelle est, cette funeste disposition se trouve singulièrement fortifiée par toutes les autres. Les divers défauts auxquels on est sujet se prêtent alors un mutuel concours, et comme les vertus sont ordinairement enchaînées les unes aux autres, selon ce mot d'un saint personnage, concatenatse sunt vir tûtes, on peut dire que les vices aussi forment les anneaux d'une même chaîne : concatenata sunt vitia. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que, lors même que le respect humain n'est pas le seul obstacle à la conversion, il contribue toujours" puissamment, pour sa part, à en ajourner indéfiniment l'exécution, et mérite par conséquent qu'on le combatte vigoureusement et sans relâche.
Quelque commun que soit ce vice, il est pourtant vrai de dire qu'il n'exerce pas également ses ravages dans toutes les localités. Les grandes villes, Paris surtout, sont tellement populeuses ; les amis- s'y trouvent ordinairement si éloignés de leurs amis, disséminés qu'ils sont sur la vaste étendue de cette tumultueuse capitale, que l'on peut aisément soustraire à la raillerie l'expression de sa foi. Se confesser, communier, entendre la messe, observer les autres lois de l'Église, tout cela peut se faire sans que l'on soit presque jamais exposé à rougir de ses habitudes religieuses.
Nous disons presque jamais ; car, à Paris même, le respect humain compte aussi des esclaves. En
effet, quand par hasard les amis se rencontrent, quand ils se visitent , quand ils s'entr'invitent à un repas ou à une soirée, il peut arriver, et il arrive en effet, qu'un ami sans religion, croyant que ses amis n'en ont pas plus que lui, dit ou fait bien des choses qu'ils ont la lâcheté d'approuver par leurs paroles, quoique leur foi les condamne au fond de leur conscience.
Dans certaines écoles aussi, dans les collèges par exemple, dans les ateliers, dans les casernes, et partout où il y a agglomération d'individus qui se connaissent, qui sont appliqués aux mêmes œuvres, et qui ont les uns avec les autres des rapports journaliers, le respect humain se trouve là, bien entendu, sur son propre domaine ; et à chaque instant, pour ainsi dire, il fait sentir le poids de son joug à ses nombreux esclaves.
Si , de Paris , nous nous transportons à une extrémité tout opposée, je veux dire au centre de nos paisibles villages, l'expérience démontre que^ dans les heureux diocèses où la foi théorique et pratique est en règne, le respect humain ne fait presque pas de victimes. Cela se conçoit : la masse est croyante et pratiquante : dès lors on n'a plus sujet de rougir en faisant ce que font tous les autres. Dans ces contrées privilégiées, on pourrait presque dire que le respect humain conduit à la pratique de la religion, des hommes qui, ne voulant pas se singulariser, font par une considération tout humaine ce que peut-être ils s'abstiendraient de faire s'ils jouissaient d'une indépendance complète. Quelques-uns, dans ces heureuses régions, pourraient bien être vertueux par
respect humain , comme on est vicieux par le même motif en d'autres pays.
ïl est loin d'en être ainsi, même dans les campagnes, là où l'incrédulité, Findifférentisme, le libertinage, ou d'autres désordres de semblable nature, ont perverti les populations; et, malheureusement, de vastes contrées sont soumises à ces malignes influences. Plus de foi, plus de principes ni de sentiments religieux ; absence presque totale de religion pratique, et par conséquent tentation de respect humain pour quiconque veut se distinguer de la foule, en se déclarant chrétien au milieu des nombreux ennemis du christianisme dont il est entouré.
Mais le grand théâtre du respect humain, la terre classique de ce vice méprisable, ce sont les pensionnats de jeunes gens, les petites villes et les grosses bourgades. Là, tout le monde se connaît, tout le monde s'érige en contrôleur plus ou moins malin de la conduite de ses concitoyens. Quelques hommes, un peu supérieurs aux autres, soit parleur position sociale, soit par l'importance de leur fortune soit par une certaine réputation, souvent usurpée, d'un talent qui n'est que relativement distingué, et qui ne doit son éclat qu'aux ténèbres de la médiocrité qui l'environne ; quelques hommes, disonsnous, placés dans ces circonstances, donnent le ton aux habitants de la localité ; ils sont les oracles du lieu, et pour agir autrement qu'eux, en religion surtout, il faut ceindre son front d'un bandeau d'acier, s'armer de courage et faire tête à l'ennemi avec une vigueur de foi qui même n'est pas toujours à l'épreuve de la raillerie que l'on redoute.
Un jour, un de ces hommes dont le portrait vient d'être légèrement esquissé, se sentant touché de la grâce, et voulant faire, comme il le fit en effet, une conversion sincère, me dit avec une énergie qui me frappa vivement : « Vous prêchez » beaucoup; vous exercez un ministère apostoli- » que très-étendu ; eh bien ! croyez-moi, prêchez » souvent, prêchez fortement dans nos petites » villes contre le respect humain : voilà, soyez-en » sur, ce qui en détourne un grand nombre de la » voie du salut. L'incrédulité, parmi nous, n'est » pas réelle ; elle n'est qu'apparente. On fait bien » parade de cette fausse incrédulité ; mais elle » n'est qu'un voile qui cache la véritable plaie ; » cette plaie, chez plusieurs, c'est le respect hu- » main. »
Nous allons essayer de le combattre^; mais avant de commencer l'attaque, faisons encore une réflexion qui n'est pas propre à donner du courage, qui le briserait au contraire, si nous ne lui donnions pour contre-poids une confiance sans bornes dans la miséricorde divine, qui applanit souvent sans effort les obstacles que l'homme déclare insurmontables.
Nous voulons donc faire remarquer qu'il est excessivement difficile de vaincre le respect humain quand il a pris possession d'une àme, et qu'il y règne en maître ou plutôt en despote. En cette matière, rien de plus aisé que de convaincre celui que l'on veut gagner. Montrer le respect humain tel qu'il est, sans nuage, sans déguisement, sans exagération, c'est dévoiler par là même ce qu'il y a de bas, d'odieux et de méprisable aux yeux de
la raison de tout homme qui respecte tant soit peu sa dignité d'homme. Cela n'est contredit par personne ; et nous croyons pouvoir avancer que bien des prêtres, après plusieurs années d'un ministère très-actif, sont encore à trouver l'occasion de soutenir une discussion en règle avec un homme qui se déclare franchement le champion du respect humain, et qui se glorifie de porter ses chaînes. Non, encore une fois, cela ne se voit point ; et, comme nous l'avons dit plus haut, celui-là même qui est le plus servilement soumis au respect humain, est le premier à proclamer que ce vice ne mérite que le mépris et l'indignation de tout homme d'honneur.
Convaincre, est donc ici chose fort aisée ; mais faire agir conformément à la conviction, voilà le difficile. Combien d'hommes, victimes du respect humain, ratifieront mot pour mot ce que nous avons dit et ce que nous allons dire encore de ce vice odieux, tout en continuant de lui être asservis I
Fréquenter assidûment l'église où l'on ne se montrait jamais ; respecter et pratiquer ostensiblement la loi de l'abstinence et du jeune contre laquelle on a décoché tant de fois le trait de la raillerie ; rompre avec des amis pervers que l'on égalait hier, que peut-être même on surpassait en perversité ; désapprouver par un froid silence ce qui se dit contre la religion , ou même prendre hautement son parti contre des incrédules réels ou prétendus que l'on avait naguère pour amis intimes ; veiller exactement sur sa langue pour ne pas proférer un seul mot qui blesse les mœurs ou la foi ; rechercher la compagnie des hommes ver-
tueux ; adopter des habitudes religieuses, et venir sans façon prendre place au tribunal de la pénitence ou à la table sainte entre deux dévotes : voilà ce que ne craint nullement, ce que pratique même avec gloire et à front découvert, l'homme honorable qui a le courage de ses convictions ; mais voilà ce qui épouvante l'homme lâche ; voilà ce qui rétrécit son cœur, ce qui paralyse sa volonté, ce qui abat son courage, ce qui lie sa langue, ce qui abaisse son front, ce qui le met enfin tellement en lutte contre sa propre raison, qu'il se dit tout bas et en rougissant : Oui, je suis un lâche, et je n'ai pas le courage de cesser de l'être.
On doit voir maintenant que, sans un miracle de la grâce que Dieu ne doit à personne, et moins qu'à tout antre au pécheur obstiné qui rougit de le servir, il est excessivement difficile d'arracher de son abîme l'homme sans nerf et sans énergie, qui résiste volontairement , opiniâtrement , constamtamment et par un froid calcul, à ses convictions les plus intimes.
Quand il ne faut que convaincre un pécheur pour le convertir, et quand surtout il cherche la lumière avec le désir de la prendre pour guide, s'il la rencontre, on peut déjà l'inscrire au nombre des chrétiens fidèles. La conviction qu'il ne redoute point, la lumière qu'il désire, le courage qu'il sent en lui-même pour repousser le respect humain ; tout cela est l'indice assuré d'une victoire décisive et prochaine. Mais quelle victoire a-t-on l'espoir de remporter sur un vice dont on ne peut pas dire un mot pour en faire voir la bassesse, sans que celui qui en est l'esclave réponde aussitôt, du moins eu
lui-même : « C'est vrai, je sais tout cela ; je recon- » nais que vous avez parfaitement raison ; j'avoue » que je devrais mépriser la vaine raillerie que je » redoute, et que ma conduite n'est justifiable » d'aucun côté : mais, malgré tout cela, je ne sens » pas en moi le courage de braver la censure ma- » ligne que j'appréhende ; j'espère que l'avenir » amènera quelque heureuse circonstance où le » monde s'occupant moins de moi, me permettra » d'être chrétien sans que je craigne de le paraître, » et de me donner à Dieu sans que j'aie à rougir » d'arborer son étendard. Jusque-là, mon parti est » pris ; non, je ne secouerai point la chaîne qui » m'enlace ; je n'en ai pas le courage. »
Voilà certainement le plus puissant obstacle que la perversité du pécheur puisse opposer aux efforts miséricordieux de la divine bonté. Ici, en effet, nous ne voyons ni l'impétueuse ardeur d'une passion furieuse, ni les entraînements d'un cœur aimant et faible, ni les transports d'une imagination délirante : ce que nous avons à combattre, c'est une irréligion froide, une servitude pleinement volontaire, une résistance systématiquement calculée. No soyons donc pas surpris si nous voyons tous les jours cet obstacle résister aux grâces les plus fortes, et déconcerter le zèle ardent de tant de fervents missionnaires, qui voient à leurs pieds des milliers de prodigues, et qui., parmi ces prodigues, ne voient presque jamais les coupables victimes du respect humain.
Grand Dieu, dont la voix brise les cèdres du désert et fait voler les montagnes en fumée, daignez bénir les efforts que nous allons faire pour désax- I. 17
mer ces enfants rebelles ; donnez-nous ces expressions vives et lumineuses , ces traits aigus et enflammés qui pénètrent leurs cœurs de glace, et qui redonnent à leur foi son ancienne énergie.
II — Motifs qui doivent faire mépriser le respect humain. Premier motif, tiré de la notion du véritable honneur.
Si nous rencontrions dans le monde un homme assez franc pour nous dire : « C'est vrai; le respect » humain m'enchaîne ; je redoute la raillerie qui )> m'atteindra certainement si Ton apprend ma con- » version : c'est une faiblesse, j'en conviens ; mais » pour vaincre cette faiblesse, il me faut une force w supérieure que je ne sens pas en moi ; » nous serions heureux de lui dire avec l'accent du plus tendre intérêt ; mais en même temps axec l'énergie d'une foi vive et d'une charité brûlante :
Avcz-vous de l'honneur ? Oui sans doute ; du moins vous le dites, et vous voulez qu'on le croie ; et pour en fournir la preuve, vous ne reculeriez pas peut-être devant la balle ou l'épée d'un duelliste. Eh bien ! moi qui ne crains ni votre épée ni vos balles, je vous dirai franchement, non pour vous offenser, que Dieu m'en préserve ! mais pour vous éclairer et vous fortifier : S'il n'y a que la crainte d'être raillé par vos amis qui vous empêche de vous convertir, ne me vantez plus votre honneur, humiliez-vous plutôt à la vue de votre lâcheté. Oui, si c'est cette prétendue raillerie qui vous empêche de revenir à Dieu, permettez-moi de vous le dire : vous êtes un lâche. — Un lâche ! dites-vous peutêtre, jamais ce mot ne m'a été jeté à la face, et nul ne me l'y eût jeté impunément. — J'attendais
cette réplique ; mais elle ne m'effraye point, et surtout elle ne me fait pas révoquer l'accusation de lâcheté qui vous blesse. L'expression de lâche ne vous a jamais été jetée à la face, dites-vous ; c'est possible, mais soyez convaincu qu'on a pensé, et pensé bien souvent, ce que l'on n'a pas voulu vous dire de vive voix. Oui, tout homme grave, judicieux, d'un caractère élevé, d'une portée d'esprit au delà du commun ; tout chrétien surtout qui, conséquent avec lui-même, et mettant publiquement sa foi d'accord avec ses œuvres, ravit l'estime et l'admiration des impies eux-mêmes, et se fait gloire de mépriser les vains quolibets de quelques petits esprits, qui ne font tort qu'à eux-mêmes par la platitude de leurs attaques ; tout homme de cette trempe, sachant que le respect humain seul vous détournait de la voie du salut, a dit de vous à plusieurs, s'il ne vous l'a pas dit à vousmême : C'est un lâche.
Au fait, raisonnons : Votre conduite et celle de l'homme honorable dont nous venons de parler, sont assurément tout ce qu'il y a de plus contradictoire au monde ; c'est le blanc et le noir ; c'est le oui et le non ; c'est le pair et l'impair ; la chose est évidente. Si donc la manière d'agir de l'un de ces hommes est honorable, la manière d'agir de l'autre ne l'est point, puisque la conduite de l'un est le démenti le plus formel de la conduite de l'autre. Or, nous le demandons à tout homme sérieux et désintéressé dans l'affaire : lequel de ces deux caractères est le plus noble ? De quel coté se trouve l' honneur, ou chez celui qui cache sa conviction, ou chez celui qui la révèle ? ou chez celui qui
parle contre ses principes par crainte d'une raillerie, ou chez celui qui professe les siens en dépit des railleurs ? ou chez celui qui, dans tous ses actes, s'inspire sans cesse au triple foyer de sa foi, de sa raison et de sa conscience, ou chez celui qui méprise ces trois autorités si respectables, au point de les taire plier devant la fade ironie d'un libertin ou d'un esprit frivole ? Nous ne répondrons pas à ces interpellai ions ; il est clair que la réponse se place d'elle-même à la suite de ces questions lumineuses.
Au reste, allons au fond de cette discussion sur riionneur. En quoi consiste le véritable honneur? Jl consiste évidemment, et de l'aveu de tout le monde, à exécuter généreusement sa résolution et à renverser tous les obstacles qui s'opposent à sa réalisation, lorsque l'on est convaincu qu'elle est bonne et louable. Ainsi, dans le cas présent, pourrions-nous dire à notre adversaire, si votre conversion n'est réellement suspendue que par l'appréhension d'une misérable raillerie, vous n'avez pas, quoique vous puissiez dire, vous n'avez pas seulement l'ombre du véritable honneur dont vous aimez à vous prévaloir, puisque la crainte de quelques fades plaisanteries vous empêche d'exécuter un dessein dont vous sentez, au fond de lame, l'importance et la nécessité. Aussi, n'en doutez point, si ces mondains frivoles . ces esprits légers et superficiels, ces libertins peut-être dont vous redoutez la raillerie, pouvaient voir ce qui se passe au fond de votre conscience, ils riraient entre eux de cette lâcheté qui vous empêche d'agir. Voyezvous, se diraient-ils les uns aux autres, comme
nous le tenons suspendu ? Voyez-vous comme nous enchaînons sa volonté, comme nous paralysons ses actes, comme nous étouffons jusqu'à ses désirs ? 0 homme qui tiens tant à rhoimeur, et qui bondis quand on t'appelle lâche, place-le donc ailleurs qu'à la pointe de ton épée, cet honneur que tu connais si peu ; aie donc de la force de vouloir, et de réaliser ce que tu veux. Du courage, un noble mépris, une sainte audace, et tes chaînes sont brisées, et ton âme reprend son sceptre, et ton front se relève, et tes perfides amis sont confondus, et la liste des hommes d'honneur porte un nom de plus qu'on regrettait de n'y pas voir !
III. — Deuxième motif, tiré du côté de Dieu que le respect v humain outrasre.
Si les hommes que le respect humain tient enchaînés n'avaient pas rompu depuis longtemps avec toute pratique religieuse ; s'ils avaient conservé quelque notion de Dieu et des rapports nécessaires qu'ils ont avec cet Klre souverain, ils frémiraient à coup sur en se disant à eux-mêmes au fond de la conscience : Que fais-je en obéissant au respect humain ? Je rougis de Dieu ! je rougis d'appartenir à Dieu et de m'attacher à son service !
Rougir de Dieu !! avoir honte de faire la volonté de Dieu! craindre comme un opprobre, comme un odieux stigmate, comme une ignominie dégradante, comme une ignoble flétrissure, de se déclarer serviteur, ou plutôt enfant chéri de Dieu ! Quelle horreur ! Où trouver des expressions qui la reproduisent avec les couleurs qui lui conviennent?
— oui —
Est-il vraiment possible de faire un pas de plus dans la voie de l'ingratitude?
Aussi, écoutons ce qu'en dit le souverain Maître : .for-us des enfants, dit ce Dieu de bonté avec l'accent dune profonde tristesse ; je les avais exaltés par la noblesse de leur origine, par la perfection de leur être, par la splendeur de leur destinée ; je les avais nourris, je les avais comblés de tous les dons naturels dont ils sont si avides, ci je l'avais fait avec une profusion toute paternelle, toute miséricordieuse ; et pour fruit de ma tendre sollicitude qu'ai-je recueilli? deux, frémissez d'horreur i\ la vue du crime que je vais signaler : Obstupcseite cœli, super hoc ; j'ai recueilli le mépris ! Oui, en vérité, ils /n'ont méprisé ! mes bienfaits sans nombre, ils en ont joui sans réflexion comme la brute ; et moi, ils m'ont méprisé ! Ipsi autem sprevenait me. Je ne puis rien ajouter à ce mot; il peint à lui seul l'infamie de leur conduite et la noirceur de leur ingratitude : Filios cxaltavi, et cniitrivi ; ipsi autem spreverunt me*
Dieu disait encore à son peuple de prédilection, qui, tout chargé de ses bienfaits, se dégoûtait de son service et se consacrait au culte des idoles : Avec quoi donc avez-vous mis votre Dieu en parallèle ? eut erqo similem fecisti Deum ? Cette idolâtrie était assurément, de la port d'un peuple si tendrement aimé, une ingratitude révoltante ; cependant, l'aveuglement avait bien aussi sa part dans ce grand crime. En effet, dans les idoles qu'ils auraient dû mépriser, c'était pourtant la Divinité qu'ils cherchaient ; c'était la Divinité qu'ils respectaient ; c'était la Divinité qu'ils croyaient cachée sous l'en*
veloppe matérielle du bois ou de la pierre. Mais le chrétien que l'Évangile illumine de sa clarté céleste ; le chrétien qui a des révélations nettes et précises sur Dieu, sur son culte, sur sa loi, sur les récompenses et les châtiments éternels qui l'attendent; le chrétien qui, malgré ses nombreuses résistances à la divine grâce, n'a pas encore éteint le flambeau de sa foi; le chrétien qui, à la lumière de cette foi, découvre la suprême grandeur de Dieu ; où trouvera- t-il son excuse, lui, quand cette écrasante question lui sera posée : Cui ercjo similem fecisti Deum? Au rang de qui as-tu placé ton Dieu ? ou plutôt au-dessous de qui l'as-tu fait descendre, quand tu lui as préféré une misérable créature dont tu as respecté les vains jugements, sans nul égalai pour l'adorable volonté du Créateur de toutes choses? Qu'as-tu reçu de cette créature? Rien. Et tu fais ce qu'elle veut? Qu'as-tu reçu de Dieu? Tout. Et tu le méprises ! Cui ercjo similem fecisti Deum ?
Prenons garde : ce n'est pas ici une exagération de zèle, une de ces déclamations sans fondement solide qui, réduites à leur juste valeur par une froide raison, se trouvent aussitôt dépouillées du brillant coloris et de la chaleur vive que leur prêtaient des expressions saisissantes. Non, ce que nous disons est littéralement exact, et nous n'avons pas un mot à changer à cette proposition : Obéir au respect humain, c'est placer la volonté de l'homme au-dessus de celle de Dieu; c'est respecter la créature, au point de lui sacrifier sa raison, sa foi, sa conscience, et le salut de son âme : obéir au respect humain, c'est, en même temps, mépriser
Dieu, au point de ne tenir aucun compte tle ses bienfaits, de son amour, de sa loi suprême, de ses châtiments et de ses récompenses.
En effet, quand Le moment est venu de se trouver aux prises avec le respect humain, que voyonsnous en face de celui qui va bientôt en devenir la victime ? Ne voyons-nous pas Dieu et l'homme ? Dieu qui appelle, et l'homme qui détourne? Dieu qui parle, et l'homme qui ricane? Dieu qui menace, cl l'homme qui raille? bien qui dit par des inspirations pressantes et par des remords plus pressants encore : Que vas-tu faire, pauvre enfant ? Va s- tu donc, pour plaire à un impie, oublier mes bienfaits, mépriser mon amour, et tomber dans mon éternelle disgrâce ; et l'homme qui, de son cote, le sourire sarcastique sur les lèvres, dit à son esclave : Eh bien ! voici donc le grand jour î c'est donc aujourd'hui que l'on inscrit son nom sur la liste des bigots I
Fléchir devant l'Insensé qui tient ce langage, lui fendre la main, et se précipiter avec lui dans l'abîme du vice ; qu'est-ce que cela, si ce n'est pas déférer à la volonté perverse de l'homme t
Étouffer la voix de Dieu, violer la loi de Dieu, ne tenir aucun compte des menaces terribles et des sollicitations amoureuses de Dieu ; qu'est-ce que cela, si ce n'est méprise* la volonté souveraine du Créateur pour obéir à la volonté criminelle d'une créature révoltée ?
Qu'on dise maintenant si le respect humain n'est pas digne du plus foudroyant anathème !
— -2\) i — V* — Troisième motif, tiré du côté de Jésus-Christ et del'Évangila.
Ce qui vient d'être dit de l'outrage que le respect humain fait à Dieu, s'applique non-seulement au chrétien, mais encore à tout homme qui croit en Dieu et qui reconnaît l'autorité d'une loi naturelle. Oui, celui qui ne professerait point d'autre religion que celle du déiste, et qui, par respect humain, violerait la loi naturelle dont l'obligation lui serait rappelée par sa conscience, celui-là devrait s'appliquer presque tout ce que nous avons dit plus haut. Mais c'est à des chrétiens que nous parlons. Quand nous faisons ressortir tout ce qu'il y a d'odieux dans le respect humain, nous nous adressons à des hommes qui regardent Jésus-Christ comme leur chef et l'Evangile comme la règle de leur conduite. Or, à l'égard de tels hommes, que de nouveaux motifs ne puisons-nous pas , pour les porter à détester ce vice, et dans l'Évangile qu'ils vénèrent, et dans la personne adorable de Jésus-Christ qu'ils reconnaissent pour leur Sauveur !
Croire que Jésus-Christ a fait pour nous tout ce que nous savons qu'il a fait, et rougir de lui; quel crime !!!
Où trouver un ami qui soit mort pour nous ? Où trouver un ami qui nous ait prouvé la vivacité de son affection par la simple effusion de quelques gouttes de son sang? Où trouver un ami qui ait été humilié, trahi, raillé, conspué, outragé, flagellé. couronné d'épines , crucifié par pur amour pour nous , et sans qu'aucune nécessité ait pu l'y contraindre? Où trouver un ami qui, du haut d'une croix sur laquelle il endurait d'horribles tortures, i. 17.
ait proclamé publiquement, en face d'un peuple immense, qu'il mourait par amour pour ses amis et pour ses ennemis, et qu'il donnait son sang jusqu'à l'épuisement total de ses veines pour les sauver de l'affreux malheur qui les menaçait? Où trouver cet ami? Ah ! nous le savons bien, cet ami-là trouve qu'au calvaire.
Mais où trouver un ingrat pour qui cet ami généreux ait souffert tout ce que nous venons de dire, sans avoir pu faire jaillir de son cœur la moindre étincelle de reconnaissance? Où trouver un ingrat qui ait vu d'un œil sec le dévouement decet insigne bienfaiteur, et qui lui ait rendu l'insulte en échange de sa tendresse '.' I >ù trouver un ingrat qui ait rougi de se déclarer l'ami d'an tel ami ; qui ait honteusement souri quand il l'entendait outrager, et qui ait eu la bassesse de fraterniser avec ses bourreaux? Où trouver, où trouver cet ingrat ?
Esclave du respect humain, c'est à toi de placer la réponse à la suite de ces questions !
En présence d'une ingratitude si criminelle, ne soyons pas surpris si l'Évangile fait gronder la foudre sur la tète de celui qui s'en rend coupable. Jésus-Christ, qui a tonné contre tous les vices, pouvait-il passer sous silence celui qui l'outrage plus que tous les autres? Recueillons donc ses paroles, suivons ses conseils, et frémissons à la pensée de ses terribles menaces.
Ce divin Sauveur, toujours bon, toujours charitable et miséricordieux, sachant que plusieurs auraient la faiblesse de suivre le torrent du mauvais exemple, et craindraient de se singulariser en se séparant de la multitude des méchants, pour s'at-
fâcher au petit nombre de chrétiens fidèles, commence par leur adresser ces paroles si graves et si imposantes :
Entrez par la porte étroite : — La porte qui conduit à la mort est large, et la voie qui y mène est spacieuse; — il y a un grand nombre de pécheurs qui y entrent. — Combien est étroite la voie qui conduit à la vie éternelle, et qu'il y en a peu qui la suivent!
Ce qui veut dire, selon l'heureux commentaire d'un pieux et spirituel écrivain, que, pour se sauver, « il faut se singulariser, non point par or- » gueil et parce qu'on dédaigne les autres, mais » parée qu'il faut être bon au milieu du monde » qui est mauvais. Le mal abonde, et le bien est » rare; il y a beaucoup de méchants et peu de » bons, beaucoup de païens et peu de chrétiens. » Les mauvais forment la masse ; ce sont eux qui » font la mode, la coutume. Celui qui veut suivre » l'autre voie, qui est la bonne, est donc forcé de » se singulariser (1). »
Cependant, notre divin Maitre sachant quel despotique empire le respect humain exerce sur une foule d'hommes lâches et pusillanimes, redouble ses instances et donne à ses conseils un supplément de force et d'énergie ;
Ne craignez pas, dit-il, ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, et qui, après cela, ne peuvent plus rien sur vous. Je vais vous dire qui vous devez craindre : craignez celui qui peut tuer le corps et perdre l'âme dans l'enfer. Ah ! je vous le dis, craignez celui-là.
(1) Mgr de Ségur, Réponses courtes et familièm, etc., p. 18,0.
Enfin, s'altaquant directement m respect humain, on plutôt à celui qui serait tenté de se laisser dominer par ce vice, Jésus-Christ profère ces paroles qui couvriront tant d'hommes d'une éternelle confusion :
Quiconque me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père qui est dans le ciel. — Quiconque me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant m ni Père qui est dans le ciel. — Oui, celai qui mut/ira de moi et de ma relit/ion, je rougirai de lui devint mon Père, et devant l'univers entier au jour du dernier jugement. Ouvriers d'iniquité, leur dirai-je, je ne vous connais point.
Méditons ces paroles, et n'oublions pas qu'elles ont été prononcées par celui qui bientôt sera notre juge, par celui qui a dit : Le ciel et la terre passevont, mais mes par •oies ne passeront point ; elles au» ront un retentissement éternel ; cœlum et terra transibunt, verba autem mea non prœteribunt.
X. — Quatrième motif, tiré de la pensée de Te îfer, où le respect
humain conduit, et de la pensée du Ciel qui devrait bien
faire mépriser une raillerie.
Croire à l'enfer, et s'exposer chaque jour à y tomber, pour ne pas savoir mépriser la crainte, souvent imaginaire, d'une raillerie, quel nom donner à cette imprudence qui a des supplices éternels pour résultat? L'appeler folie, n'est-ce pas lui donner la qualification qu'elle mérite !
Si je me convertis, dit le lâche serviteur du respect hum; in, mes amis vont me railler. — Mais si vous n6 vous convertissez pas, Dieu va vous condamner. Ainsi, placé entre l'éventualité d'une rail-
leriè, et une sentence prononcée par Dieu même et suivie des châtiments les plus épouvantables, vous osez balancer î Que dis-je ? vous osez braver cette sentence et continuer vos désordres ! Eh î mais, la froide raillerie d'un mondain fait donc plus d'impression sur vous que les foudres vengeurs d'un Dieu courroucé î Allez, pauvre aveugle, vous ne savez pas ce que c'est que l'enfer. Si la justice de Dieu vous y précipite, souvenez-vous de ma prédiction, vous verserez éternellement de brûlantes larmes, en pensant que vous êtes tombé dans cet affreux abîme de toutes les misères, pour n'avoir pas eu le courage de mépriser une raillerie.
Si je me convertis, je serai raillé ! — Vous n'en avez point la certitude. Plusieurs qui partageaient votre crainte, se sont néanmoins convertis sans être raillés comme ils croyaient l'être ; car, après tout, se convertir franchement, noblement, et pour obéir à ses convictions, c'est un acte honorable devant lequel la malignité elle-même se trouve souvent désarmée ; mais quand elle devrait vous atteindre, cette raillerie qui vous épouvante, en vérité, le ciel que vous espérez ne doit-il pas suffire pour vous faire mépriser une raillerie !
Eh ! quoi, des légions innombrables de martyrs de tout âge, de tout sexe et de toute condition endurent des souffrances si atroces, que leur simple récit nous fait frissonner; et cependant, au milieu de leurs tortures, ils estiment, ils disent même, en souriant de bonheur, que le ciel leur est donné pour rien ; qu'eùt-ce été si, pour l'acquérir, il ne leur en eût coûté que le vain opprobre d'une ironie passagère !
Si. pour acquérir une fortune immense, il ne fallait qu'essayer une raillerie, qui ne consentirait à cette condition? Qui ne l'accepterait même avec enthousiasme ? Que m'importe, dirait-on, je vais être raille ; mais mon bonheur est assuré pour le reste de ma vie. Ainsi, et à mille fois plus forte raison, si l'on était sage, devrait-on raisonner à l'égard du salut. Que m'importe, devrait-on dire en se convertissant : je serai peut-être raillé ; mais j'ai des torrents d'éternelles délices dans le royaume de Dieu, pour me consoler de cette raillerie. Libertins et impies, devrait-on ajouter, riez de ma démarche tant qu'il vous plaira ; quelques jours seulement vous sont accordés pour me railler; mais moi, j'ai toute l'éternité pour vous plaindre !
VI. — Cinquième motif. — L'estime des gens de bien, et souvent l'estime et la conversion même des railleurs que l'on redoute.
Qu'est-ce que se convertir, dans le langage chrétien ? C'est passer du mal au bien, du vice à la vertu, de l'imprudence à la sagesse, des folies d'un monde frivole à la pratique d'une religion divine généralement vénérée. >Tous avions donc mille fois raison quand nous disions plus haut que se convertir est un acte honorable, qui doit infailliblement concilier à celui qui le pratique, l'estime de la partie la plus saine et la plus respectable de la société. Aussi, nous le demandons à tout homme raisonnable, croyant ou non croyant, sïl voyait ce jeune homme, par exenrple, qui se ruine par de folles dépenses , qui se déshonore par une conduite licencieuse, qui consterne ses excellents parents par des folies et des désordres
de toute espèce ; s'il le voyait rentrer en luimême, rappeler à sa mémoive les heureuses et saintes années de son émanée, et revenir par une conversion d'éclat à la pratique fidèle de la religion ; que penserau-ii, que dirait-il, cet homme raisonnable dont nous invoqrors le témoignage? Ne serait-il pas le premier à félicite^: ce jeune homme sur son retour à la v:\J.e sagesse? Ne mettrait-il pas autant d'empressement à louer sa pieuse démarche, qu'il en mettait naguère à stigmatiser sa conduite par le blâme et le mépris ? La chose est incontestable, et celui qui oserait la contredire, ne mériterait pas assurément que l'on briguât son suffrage.
Cependant, dira peut-être quelque homme indécis, j'ai des ahris irréligieux qui raillent en toute circonstance les dévots et la dévotion, et si je me convertis, je n'échapperai pas moi-même à leurs mordantes critiques.
Écoutez : si vos amis vous raillent quand vous voulez passer du mal au bien, fuyez-les. Ne voyezvous pas qu'ils sont indignes de votre estime puisqu'ils encensent le vice et méprisent la vertu ? Quels amis que ceux qui vous honorent si vous restez vicieux, et qui vous raillent si vous cessez de l'être ! Du reste, consolez-vous : si vos anciens amis osent vous railler, d'autres amis plus honorables et plus vrais applaudiront à la générosité de votre démarche. Quoi donc! n'y aurait-il d'amis qu'au sein de l'impiété ? et parce qu'on est privé de la société de quelques hommes sans religion, doit-on renoncer à trouver le moyen de se dédommager de cette privation ? Non, certes, il n'en est
point ainsi. Si vous revenez à Dieu, l'impiété peutêtre vous fermera ses cercles ; mais, en revanche,
la charité chrétienne vous ouvrira son sanctuaire. Si vous revenez ta Dieu, vos anciens amis, qui étaient peut-être vos compagnons de débauche, vous donneront un congé de renvoi (plût à Dieu qu'ils vous l'eussent donné dès le principe!) ; mais ce congé sera précisément votre titre d'admission auprès d'amis vertueux qui vous attendent avec impatience pour vous donner le saint haiscr. A la raillerie du libertin succéderont les éloges du chrétien fidèle ; à une amitié qui ne reposait que sur le vice, succédera une amitié pure qui aura la religion pour base, la vertu pour lien, et le ciel pour terme.
Mais je vais plus loin, tout en restant dans le vrai : si vous vous convertissez, dites-vous, vos amis vous railleront ; vous vous trompez ; il vous admireront. Nous sommes vaincus, diront-ils en eux-mêmes ; il a méprisé nos conseils ; il n'a fait aucun cas de nos exemples ; il a bravé l'attrait du plaisir que nous lui proposions ; bref, il a fait ce que nous n'avons pas le courage de faire, et ce que nous serons heureux plus tard d exécuter comme lui. Voilà, n'en doutez point, les réflexions secrètes que leur inspirera votre démarche. Honteux de leur lâcheté, ils contempleront avec admiration votre courage ; esclaves infortunés, ils envieront en gémissant la précieuse liberté qui deviendra votre partage. Leur langue, soyez-en sur, ne sera pas d'accord avec leurs pensées : la raillerie peut-être se trouvera snr leurs lèvres ; mais descendez au fond de leur cœur, et vous y trouverez l'admiration et réloge.
Qui sait même, ce qui assurément n'est pas sans exemple, qui sait si tel de ces amis dont vous redoutez la censure, ne sera pas heureux de se laisser gagner par la sainte contagion de votre exemple ? S'il était retenu comme vous par le respect humain, quoi de plus propre à lui faire rompre ses chaînes, que de voir revenir à la religion celui qu'il craignait d'avoir pour censeur, quand il sentait en lui-même quelque velléité de conversion ?
Si l'on pouvait voir ce qui se passe au fond des ereurs étroits des lâches esclaves du respect humain, on ne se figure pas le pitoyable spectacle que Ion aurait sous les yeux. On les verrait honteusement asservis les uns aux autres par mille engagements secrets, n'osant pas se permettre un mot, un geste, une approbation, un blâme, un acte quelconque qui semble avoir la religion pour principe, sans en avoir obtenu la permission, du moins tacite, de leurs compagnons de chaîne. Quand donc un de ces lâches, indigné Me sa lâcheté, se redresse avec un saint orgueil, secoue son joug, brise ses entraves, et fait entendre à ses amis étonnés, non plus les gémissements de l'esclave, mais la parole du maître qui reprend la liberté de son allure et l'indépendance de ses actes ; quand il leur dit avec l'accent de la conviction et la puissance de la foi : « Mon » parti est pris : j'obéis à ma conscience ; me suive -» qui voudra ; je me donne à Dieu sans retour, » heureux de faire aujourd'hui spontanément et li- » brement ce que peut-être je n'aurais pas le » temps de faire plus tard, ce que du moins je ferais » sous le coup de la nécessité, et par conséquent » sans mérite et sans gloire ; » quand il leur tient
ce langage, n'en doutons point, des paroles si noblement exprimées trouvent de l'écho dans plus d'un cœur ; et quelquefois celui qui les profère est tout étonné d'avoir pour apologistes et même pour imitateurs, ceux dont il n'attendait que de mordantes épigrammes et de fades ironies.
11 y a quelques années, le jeune C***, un des élèves les plus distingués de l'École polytechnique, perdit sun chapelet. Un camarade le trouva, et à l'heure de la récréation, il appela toute l'École, attacha le chapelet à un des arbres de la cour, et d'un air de défi : « Que celui à qui appartient ce chapelet vienne le réclamer, » s'écriat-il. « C'est moi qui l'ai perdu, dit avec un grand calme le jeune C*** , en s'avançant au milieu des élèves ; ce chapelet est un souvenir de ma mère ; j'y tiens beaucoup et le récite tous les jours. » — « Bravo ! » s'écrie une grosse voix. Tous se retournent : c'était le général commandant l'École. « Bravo, mon ami, dit-il en serrant la main du jeune chrétien ; vous êtes un homme de cœur et d'énergie. Continuez ainsi, vous ferez votre chemin ! » C * sortit le premier de l'École; et pendant tout le temps qu'il y demeura, il fut le plus estimé, le plus aimé de tous les élèves (1).
Tant il est vrai que la noblesse de caractère ravit tous les suffrages dès qu'elle se déclare, et réduit au silence les langues les plus envenimées. Méprisons donc ce vil respect humain qui humilie l'homme et le dégrade. Plaçons les inspirations de rotre conscience au-dessus des froides railleries
(i) Réponses courtes et familières, etc., p. 183.
qui déshonorent mille fois plus celui qui se les permet que celui qu'elles attaquent. Soyons certains d'ailleurs qu'en prenant résolument notre parti, nous recueillerons infiniment plus d'éloges que de critiques. Mais pas de demi-mesures ; pas de voies détournées ; ne biaisons pas, ne louvoyons pas, ne laissons pas croire à nos amis irréligieux que nous sommes encore des leurs ; non, marchons au grand jour, le front découvert, et adoptons généreusement pour devise le Christiamis sum des martyrs. Sans rompre entièrement avec les amis que nous fréquentions, si quelques raisons de nécessité ou de bienséance s'opposent à cette rupture, diminuons cependant la fréquence de nos rapports, surtout si nos conseils à ces anciens amis sont totalement infructueux. Enfin choisissons-nous un cercle pins ou moins étendu d'amis vertueux, avec lesquels nous puissions échanger ces bonnes paroles qui détournent de plus en plus du mal et affermissent dans le bien.
De cette manière, nous recueillerons les fruits de notre courageuse détermination ; et ces fruits seront : la réconciliation parfaite avec Dieu, l'estime générale de nos concitoyens, l'honneur et la gloire de la religion, la paix du cœur, le calme de la conscience et le bonheur le plus pur qu'il soit donné à l'homme de goûter sur la terre.
Honte et malheur à celui qui, pour acquérir de tels biens, ne sait pas mépriser la raillerie d'un insensé !