I. — Notion précise de cette nuance d'incridulitô
\<>us l'avons assez dit, cet ouvrage no s'adresse point aux incrédules vraiment incrédules ; mais, comme nous l'avons l'ai! remarquer dans an chapitre spécial, il y a une certaine apparence d'incrédulité que l'onconfond souvent avec l'incrédulité véritable, quoiqu'elle n'en soit que l'ombre, et qu'elle n'en ait que la nuance. Malheureusement cette apparence, cette ombre, cette nuance, tout éloignée qu'elle est de l'incrédulité réelle, n'en produit pas moins des effets désastreux, au point de vue du salut, chez celui qui en subit les funestes influences. Elle constitue, chez plusieurs, un véritable obstacle à la conversion, et cet obstacle, nous avons à cœur de le renverser.
Essayons d'abord de mettre dans tout son jour la disposition secrète de ceux qu'une nuance d'incrédulité tient éloignés de la voie du salut. Il suffit souvent de dévoiler les misères cachées de l'esprit et du cœur pour y apporter un remède efficace : en de telles circonstances, la simple lumière produit quelquefois plus d'effet que les subtils arguments de la dialectique. Yoici donc notre pensée.
Il y a des hommes, parmi ceux qui ont rompu avec la pratique de la religion, qui n'Ont jamais fait
un acte de formel d'incrédulité proprement dite : ils n'ont jamais dit : Je rejette tel ou tel dogme, je le crois faux, je le déclare absurde. Non ; le fonds de foi qu'ils possèdent, l'instruction religieuse qu'ils ont eu le bonheur de recevoir dans leur jeunesse, les bons conseils et les pieux exemples de parents chrétiens dont les heureux effets se font encore sentir, tout cela s'oppose à ce qu'ils se jettent témérairement dans l'abîme sans fond d'une incrédulité consommée. Us veulent bien marcher imprudemment sur les bords de cet abîme ; mais ils seraient désolés de se réveiller un jour dans ses profondeurs. Que font-ils donc? Le voici : Voulant s'affranchir d'une religion pratique qui ne leur procure plus de divines jouissances, et qui laisse leur cœur froid depuis que les passions l'ont envahi, ils s'en vont cherchant de tous cotés des assurances contre le remords, un peu de paix dans le désordre, et un terrain solide ou à peu près, sur lequel ils puissent s'ébattre tout à leur aise et dresser leur tente de pécheurs.
Cela dure jusqu'au retour de la sagesse qu'ils n'ont pas à tout jamais congédiée, mais dont ils ne veulent' suivre les avis que dans un avenir vague, indéterminé et aussi éloigné que possible. Disposés de la sorte, tout ce qui leur donne un peu de repos et d'assurance, tout ce qui les berce et les endort , est pour eux une aubaine , une excellente fortune. Aussi saluent-ils d'un gracieux sourire , non pas cette impiété brutale qui les révolte, mais cette nuance d'incrédulité qui les rassure sans les bouleverser, et à l'ombre de laquelle ils se disent à eux-mêmes : Eh ! mais, après
fout, est-elle donc incontestablement vraie, cette religion dont le souvenir me poursuit ? Ne fait-on point contre elle de forts arguments ? N'y a-t-il point dans ses enseignements certains dogmes qui heurtent la raison? N'a-t-on pas vu, ne voit-on pas encore des hommes d'esprit qui la combattent ? Et pourquoi donc, dans ce choc d'opinions et au milieu de ces incertitudes, prendrais-je le parti sévère qui m'interdit le plaisir que la passion me propose? Pourquoi donc passerais-je dans les tremblements de la dévotion les plus belles années d'une vie si courte, et dont il est bien permis de jouir quand on est jeune encore? Donc, couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent : Coroncmus nos rosis, antequàm marcescant.
Le voilà formulé ce semblant d'incrédulité que nous signalons comme un obstacle à la conversion. On le voit, il n'est pas seul à l'entraver, cette conversion : il est là comme l'auxiliaire de la passion ; mais il est là pourtant, et il n'y est pas sans produire un grand mal. Qui pourrait dire à quelles extrémités conduit la fausse assurance que donne cette ombre d'incrédulité que nous venons de décrire? Quand on incline déjà vers le vice ; quand la vertu n'apparaît plus qu'avec une teinte sévère ; quand des amis qui ont franchi le pas, appellent en folâtrant un ami retardataire qui désire les rejoindre, il faut bien peu de chose pour l'entraîner. Qu'est-ce qui le retient encore? C'est l'aiguillon de la conscience ; c'est le frein de la religion ; c'est la terreur qu'inspirent les vérités de la foi. Mais voila précisément ce que combat la fausse incrédulité que l'on invoque : l'aiguillon de la conscience.
elle en émousse la pointe ; le frein de la religion, elle le brise, on du moins le jette à l'écart ; la terreur des vérités de la foi, elle en atténue notablement la puissance ; elle est donc, et elle est sans aucun doute un obstacle réel à la conversion d'un grand nombre. Essayons de renverser cet obstacle.
II. — Motifs de combattre la nuance d'incrédulité. — Premier motif; le peu de solidité que cet appui présente.
Dans une affaire aussi grave que celle du salut et dont les suites sont si terribles, on ne conçoit pas que l'on puisse en compromettre le succès avec autant de légèreté que l'on en remarque tous les jours chez les gens du monde.
Quand il s'agit de leurs affaires temporelles, ce n'est pas sur des probabilités qu'ils s'appuient; ce n'est pas sur la foi d'un peut-être qu'ils s'aventurent ; ce n'est pas de mauvaises raisons, ni même de faibles raisons qu'ils se payent ; non, il leur faut , en ces circonstances , un fondement assuré, une démonstration claire et nette qui les tranquillise , une certitude aussi complète que possible que les moyens qu'ils emploient auront le succès qu'ils désirent : on ne peut pas prendre trop de précautions, disent-ils, dans une affaire de cette importance.
Mais quand il ne s'agit que de gagner un royaume éternel et d'éviter une éternité d'horribles supplices, c'est différent : on met sans scrupules la raison à l'écart, et l'on appelle, pour la remplacer, l'inconséquence, la frivolité, la dissipation, et cette excessive témérité qu'en toute
autre matière on appellerait folie. Les considérations les plus futiles, les prétextes les plus vains, les arguments les moins solides, tout cela suffit pour tranquilliser des hommes, d'ailleurs graves et sérieux, sur le sort dune affaire qui ne leur offre aucun intérêt, et à laquelle même ils ne pensent que par hasard et en courant.
Ainsi, pour venir à notre sujet, quoi de plus faible, quoi de plus pitoyable que cette fausse incrédulité que Ion donne en pâture à une conscience agitée, pour la réduire au silence?
Est-il vraiment , foncièrement tranquille , cet homme qui dit vaguement : a Après tout, je vois » des obscurités dans nos mystères ; je vois des » autorités contre la religion ; tout ce qu'elle » m'enseigne n'est pas également ratifié par ma » raison ; » et mille autres propos de même nature?
Quand il s'est entretenu dans ces réflexions, est-il en repos? mourrait-il en paix si, dans le moment où nous lui disons la vérité sur cette page, la mort le frappait d'un coup imprévu? Eu définitive, est-il incrédule, ou ne l'esl-il pas ? Incrédule? il ne le fut jamais, et il sait bien luimême que si sa foi est assoupie, elle n'est pas éteinte. Mais s'il n'est point incrédule ; s'il croit, au fond de l'âme, les grandes vérités de la religion qu'il écarte comme d'effrayants fantômes, quelle paix peut-il goûter? Quelle solide assurance peut-il avoir? Ce nuage d'incrédulité qui ombrage son âme et qui, pour un instant, pour quelques jours peut-être, lui dérobe les célestes clartés de la foi, n'est-il pas un vain prestige qui le séduit,
une fausse lumière qui lui cache la véritable, et qui le conduit à d'affreux abîmes? Pour peu qu'il rentre en lui-même, ne voit-il pas la faiblesse des raisons sur lesquelles il s'appuie ? Ne prononcet-il pas contre lui-même une condamnation sévère au tribunal de sa conscience et de sa raison-? Comment donc pcui-il passer des années entières dans un état qui ne le satisfait d'aucun côté? Gomment peut-il regarder le sable mouvant sur lequel il marche, comme un terrain solide ? Comment peut-il compromettre avec tant d'imprudence et de témérité une affaire comme celle du salut, dont les conséquences , heureuses ou malheureuses, sont éternelles comme Dieu même ?
Si l'incrédule vrai , l'incrédule aussi complet qu'on le puisse supposer, n'a pas et ne peut pas avoir, comme on le lui a cent fois démontré, une paix véritable, une paix qui ne lui laisse aucune crainte d'erreur ; si, malgré tous ses efforts pour acquérir une telle paix, il lui est impossible d'aller au-delà du doute ; quelle tranquillité peut avoir celui qui, loin de professer une incrédulité réelle dont il ne veut pas même qu'on l'accuse, n'a de cette incrédulité que le pâle reflet et la plus légère apparence?
III. — Deuxième motif. -— Origine et progrès de cette nuince d'incrédulité.
Quand on est engagé dans une erreur, et que, séduit par son illusion frivole, on s'égare chaque jour davantage, il est souvent très-utile, pour mettre un terme à ses égarements, de se replier sur le passé, de remonter à l'origine des choses,
et de suivre les progrès de l'erreur fatale dont on est la victime. C'est ce que nous allons faire relativement à cette nuance d'incrédulité qui contribue à la perte de tant d'âmes. Nous allons interpeller celui que nous nous proposons de combattre ; et si nous répondons nous-mème en son nom à nos propres interpellations, nous sommes convaincu d'avance qu'il ratifiera nos réponses.
— Lorsque, pour la première fois, ivre de bonheur et les larmes aux yeux, vous approchâtes de la table sainte pour y reevoir votre Dieu , aviezvous des doutes sur la foi ?
— Des doutes ! Ah ! le plus léger, le plus involontaire vous eut donné l'alarme.
— Quand donc ces doutes, ou plutôt ces légers nuages ont ils commencé à s'élever dans votre âme ? Soyons attentifs, et ne laissons pas passer une question sans l'avoir pesée avec l'application qu'elle mérite. Quelque temps après ce jour de délices où vous communiâtes pour la première fois, ne vous liàtes-vous point avec quelque ami dangereux? Cet ami ne vous apprit-il point ce que vous aviez jusque-là heureusement ignoré ? Ne sùtes-vous point alors ce que c'était qu'une passion, ce que c'était qu'une action honteuse et mauvaise ? Mais aussi n'appriles-vous point en même temps ce que c'était qu'un remords? Une voix intérieure et gênante ne condamnait elle point sévèrement ce funeste apprentissage que vous faisiez du vice ?
— Oh ! que tout cela est vrai ! me répondezvous au fond de l'âme.
— Oui, sans doute, cela est vrai ; mais ce n'est pas tout. ?\'eùtcs-vous point à soutenir alors le
terrible combat de la passion contre le remords ? Le cœur qui plaidait pour la passion, et le remords qui plaidait pour la conscience, ne furent-ils point quelque temps aux prises? La cruelle pensée d'un enfer ne vint-elle point troubler, surtout au début, vos coupables plaisirs? Quand vous commettiez dans l'ombre quelques-uns de vos crimes, la pensée d'un Dieu présent partout n'altéra-t-elle point votre fausse jouissance ? Dès lors,, ne cherchâtes-vous point à vous débarrasser de cette pensée fatigante, de ces remords importuns ?
— Oh ! que tout cela est vrai ! me répondezvous encore en secret.
— Oui, assurément, cela est vrai ; mais allons jusqu'au bout. Eh bien! n'est-il pas vrai aussi qu'aimant mieux froisser votre foi que de renoncer à vos passions qui étaient dans toute leur fougue, vous prîtes «lors le funeste parti de la couvrir de nuages? N'est-il pas vrai que vous essayâtes de 1 affaiblir, cette foi qui avait été pour vous la source pure des plus douces jouissances ? N'est-il pas vrai que, sachant bien que vous ne méritiez que l'enfer, vous aimâtes à vous dire qu'il n'était peut-être pas absolument certain qu'il y eut un enfer? N'est-il pas vrai qu'ayant appris à l'école de votre foi qu'il était terrible de tomber criminel entre les mains du Dieu vivant, vous voulûtes calmer vos frayeurs en pensant que peut-être la religion qui nous troublait ainsi n'était pas à l'abri de toute attaque ? N'est-il pas vrai que pour vous tranquilliser de plus en plus dans ce triste état, vous soumîtes vos réflexions aux amis qui vous avaient perverti? N'est-il pas vrai que ces amis corrompus aggravé-
rent le mal, et que vos entretiens avec eux ne furent pins que des leçons mutuelles d'incrédulité ? iS 'est-il pas vrai enfin que, pour dissiper entièrement vos craintes et vos troubles, vous allâtes chercher dans des livres dangereux le remède aux dernières inquiétudes qui vous tourmentaient encore?
— Oui, dites-vous, tout cela est vrai, exactement vrai ; et je le reconnais, je n'ai échappé à l'incrédulité complète que par hasard.
— Dites plutôt parmi trait visible de la divine miséricorde. Mais, infortuné que vous êtes ! si vous trouvez vrai ce qui vient d'être dit, comment êtesvous tranquille? comment ètes-vous sans alarmes? Eh ! ne voyez-vous pas que votre sécurité prend sa source dans le crime ; qu'elle s'est accrue à mesure
. <>s*crimes se sont accrus; qu'elle n'est devenue profonde que lorsque vos crimes sontodevenus innombrables? Quelle paix, grand Dieu, que celle qu'on n'achète qu'au prix de mille remords ! Quelle tranquillité que celle qu'on n'obtient qu'en résistant péniblement et longtemps à l'aiguillon de sa propre conscience !
IV. — Troisième motif. — Le danger de devenir réellement incrédule.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à l'homme ici-bas, c'est de tomber dans l'incrédulité. Quand la religion n'est plus rien pour lui ; quand la lumière de la foi ne rayonne plus dans son âme ; quand il fait le mal sans craindre le châtiment, et le bien sans en espérer la récompense ; qui peut dire la profondeur de ses égarements et l'extravagance de sa conduite ?
« Il faut avoir, dit Pascal, toute la chavité de la » religion que les incrédules méprisent, pour ne » pas les mépriser eux-mêmes jusqu'à les aban- » donner dans leur folie. » (Pensées. )
Nos lecteurs conviendront aisément de ceci , et nous dirons sans doute qu'ils plaignent comme nous l'incrédule, qu'ils ont horreur de son état et qu'ils en reconnaissent tous les dangers ; mais , diront-ils peut-être, c'est précisément parce que nous connaissons l'horreur et les dangers de l'incrédulité complète, que nous nous tenons assurés de n'y tomber jamais.
Prenez garde, prenez bien garde : la foi n'est pas un bien qui vous appartienne en propre , et que vous soyez le maître d'acquérir ou de conserver à votre gré. La foi est un don do Dieu, et le plus précieux de tous ses dons. Sans doute il l'accorde toujours aux âmes de bonne volonté qui le lui demandent avec le désir sincère de l'obtenir; mais si, par vos résistances, vos infidélités et vos révoltes, vous éloignez ce don de Dieu ; si vous le contraignez en quelque sorte à vous refuser par justice ce qu'il voulait vous accorder par miséricorde ; si par exemple, sur le point si important qui nous occupe, au lieu de désirer vivement la foi et de la demander instamment à Dieu, vous la froissez par vos réflexions imprudentes, et par ces légers doutes qui sont comme les préliminaires de l'incrédulité ; si, loin de la fortifier et de l'affermir dans vorte àme, vous l'ébranlez au contraire par de sourdes attaques et par le désir secret de la trouver en défaut ; comment ne craignez-vous pas que Dieu, voyant l'abus que vous faites de son bienfait, ne vous l'enlève i. 18.
quelque jour pour le reporter à d'autres qui eu feront un meilleur usage ?
Voyez les incrédules dont vous abliorez, ditesvous, les pernicieuses doctrines; pensez-vous qu'ils sont tombés au premier choc clans l'abîme de leur impiété? Pleins do foi comme vous au printemps de leur vie, croyez-vous qu'ils l'ont perdue tout à coup, et qu'ils n'ont pas soutenu bieii des combats cl des luttes avant de remporter leur funeste victoire? Interrogez-les, et, s'ils sont sincères, ils vous diront certainement que la passion livra la première bataille , que les doutes sur la foi lui vinrent en aide, que les mauvaises cenversations et les mauvaises lectures fortifièrent les doutes, et qu'enfin, de ces doutes, ils passèrent à l'incrédulité complète dont ils se glorifient aujourd'hui comme d'une précieuse conquête .
Or, s'il en est ainsi, et l'expérience ne nous permet pas d'en douter, comment pouvez-vous alarmer avec certitude que ce qui est arrivé à tant d'autres, ne vous arrivera pas à vous-même ? Ne voyez-vous pas que vous suivez exactement la route qui les conduisit au précipice, et que, parcourant la même voie, vous devez nécessairement, si vous continuez d'avancer , arriver au même terme ? Ne voyez-vous pas que pour l'atteindre, ce terme fatal, vous n'avez plus qu'un pas à faire ? En effet, la passion, disions-nous tout à l'heure, leur a livré le premier assaut ; cet assaut-là vous a été livré à vous-même ; — certains doutes sur la foi vinrent en aide à la passion ; voilà bien votre état ; — des conversations mauvaises et des lectures dangereuses fortifièrent ces doutes ; c'est encore un trait
de votre histoire ; — enfin, de ces doutes, ils passèrent à une incrédulité consommée ; voilà le dernier pas que vous avez à faire pour tomber dans le gouffre.
Reculez donc d'horreur, et replacez-vous sans délai sur la terre ferme ; dissipez ce nuage d'incrédulité qui assombrit votre àme ; revenez à cette foi vive qui vous procura dans le passé une paix si douce et des joies si pures, et gardez-vous de rester plus longtemps dans un état qui ne peut que compromettre vos intérêts éternels,