‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 62 sur 92 · CHAPITRE ÏX · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏX

Attache aux biens de la terre, et mauvais usage de ces biens. — Neuvième obstacle à la conversion.

I. __ Ce que la religion permet et ce qu'elle condamne en cette matière.

Qu'est-ce que l'attache aux biens de la terre que la religion condamne, et qui est un obstacle à la conversion ? Posséder un bien légitimement acquis soit par succession, soit par son travail et son industrie ; être content de posséder ce bien, et jouir avec plaisir de l'aisance, des avantages et des satisfactions qu'il procure ; augmenter même ses possessions, mais toujours par des moyens légitimes : tout cela est-il défendu quand on remplit d'ailleurs les obligations que la religion prescrit? La conscience doit-elle s'en alarmer ? Est-ce là cette attache aux biens de la terre contre laquelle des chrétiens plus fervents qu'éclairés tonnent quelquefois avec véhémence , mais sans expliquer peut-être assez nettement jusqu'à quel point elle est coupable devant Dieu ?

Nous répondrons sans balancer, à cette question : Non, cette attache n'est point criminelle ; non, la conscience ne doit point s'en alarmer ; non, elle

n'est point incompatible avec la grande affaire du salut de notre âme. Plusieurs bons chrétiens, modèles de toutes les vertus, observateurs fidèles des lois de Dieu et de l'Église, possèdent des propriétés souvent très-considérables, jouissent paisiblement et modérément des avantages qu'elles leur procurent, proportionnent leurs aumônes à leur degré d'aisance, et sont bénis de Dieu et des hommes comme ils méritent de l'être.

Jamais la religion, qui est éminemment raisonnable, puisqu'elle est l'expression de la plus haute sagesse, n'a fait un devoir à la masse des fidèles qu'elle régit d'abandonner ce qu'ils possèdent à titre légitime ; jamais elle ne leur a rigoureusement prescrit de se retirer pauvres et dépouillés dans la solitude du cloître ou du désert ; jamais elle ne leur a imposé l'obligation d'arracher de leur cœur le sentiment naturel de satisfaction qui accompagne nécessairement la possession d'un objet dont on retire divers avantages. Quand Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui était la religion vivante, était consulté par une multitude de personnes sur ce qu'elles avaient à faire pour acquérir le royaume descieux, il leur traçait la ligne des grands devoirs qu'elles avaient à remplir ; et parmi ces devoirs rigoureusement prescrits, on ne voyait point figurer ce détachement complet et effectif des biens de la terre dont nous venons de parler. Un jour, il en dit un mot à un jeune homme qui venait s'instruire à sa divine école : mais il se garda bien de lui en faire un précepte formel. Il lui avait fait connaître ce qui était positivement commandé, et voyant qu'il était très-fidèle observateur de la loi, il voti*

lut essayer de l'attirer dans les voies dîme perfection plus élevée. « Si vousjjvoulez être parfait, lui » dit-il, allez, vendez tout ce que vous possédez. » donnez-en le prix aux pauvres, et suivez-moi. » On le voit, notre divin Maître distingue la rigueur de la loi de la perfection de la loi ; il ne confond point, et, pas plus que lui nous ne devons confondre la rigueur du précepte avec la perfection du conseil.

Cela étant bien compris, revenons à la question primitivement posée : Qu'est-ce que l'attache aux biens de la terre que la religion condamne, et qui est un obstacle à la conversion et au salut ? Nous supposons, bien entendu, qu'il ne s'agit que do biens légitimement acquis ; car il va sans dire que la possession injuste du bien d'autrui est un obstacle essentiel et radical au salut.

L'attache aux biens de la terre que la religion réprouve, est cette ardeur immodérée qui pousse tellement à l'acquisition des richesses, qu'elle ne permet pas même de penser, du moins tant soit peu sérieusement, à la grande affaire du salut de son âme. N'avoir qu'un but : s'enrichir ; et pour atteindre ce but, oublier complètement tout ce qui n'y conduit pas ; regarder même ce qui semble en détourner comme un obstacle qu'il faut renverser à tout prix : voilà ce que la religion condamne.

Se lancer sans la moindre nécessité, souvent sans avantage, et même contre les règles de la prudence humaine, dans des entreprises, dans des spéculations, dans des flots d'immenses affaires où l'on est tellement plongé, que l'idée même d'àme, 4e salut, de mort, de jugement et d'enfer ne- se

— -io3 —

présente jamais à l'esprit ; passer ainsi tous les jours, et quelquefois une partie des nuits, comme si Ton était sur la terre sans Dieu, sans àme et sans culte : voilà ce que la religion condamne.

Jouir des biens matériels que l'on possède, avec une attache si forte que Ton ne sente que froideur et dégoût pour Dieu et pour son service ; ne penser jamais à le remercier des dons que l'on tient de sa munificence ; n'avoir aucun goût pour les œuvres spirituelles rigoureusement commandées , passer un temps considérable sans faire une seule prière ; renoncer à la fréquentation des sacrements quand il est formellement prescrit de s'en approcher ; se conduire enfin comme si l'on n'avait en ce monde d'autre Dieu que la matérielle jouissance des biens que l'on possède : voilà ce que la religion condamne.

Faire des dépenses énormes pour satisfaire ses goûts de luxe, de jeu, de toilette et de bonne chère ; outre-passer souvent, sur tous ces points, les bornes d'une sage économie ; viser, par orgueil, à tenir un rang et à déployer un faste hors de proportion avec la fortune que l'on possède et la position sociale que l'on occupe dans le monde ; se mettre par ces coupables profusions dans l'impossibilité de satisfaire aux obligations contractées ; multiplier des emprunts devenus nécessaires pour entretenir ses habitudes de dépense ; et au milieu des perpétuels embarras causés par toutes ces folies, ne penser à rien moins qu'au service de Dieu et au salut de son àme : voilà ce que la religion condamne.

Faire servir les biens qu'on a reçus de Dieu à l'alimentation de passions qui l'outragent; les

prodiguer, ces biens, à des créatures infâmes, honte et opprobre de leur sexe, que le ciel maudit et que la terre méprise ; engloutir dans la débauche, comme le font tant de jeunes gens tous les jours, le prix des sueurs, des fatigues et des pénibles travaux d'un respectable père qui gémit et qui pleure sur les désordres de son fils : voilà ce que la religion condamne.

Amasser dans ses coffres, comme le fait l'avare, l'or et l'argent que Ton possède ; regarder comme un désastre la dépense la plus légère qu'une impérieuse nécessité rend indispensable ; s'imposer des privations réelles, pour éviter des privations imaginaires dont on se croit sans cesse menacé dons un avenir prochain : voir sans cesse dans cet avenir des calamités de toute espèce, des guerres, des famines, des banqueroutes universelles, afin de justifier à ses propres yeux les précautions dont on use pour n'être pas pris au dépourvu par ces terribles fléaux; aimer réellement l'argent pour l'argent : prendre un plaisir extrême à le voir, à le compter, à le palper ; y attacher tellement son cœur qu'il soit totalement insensible à tout ce qui n'est pas numéraire, ou source de numéraire ; ne s'en dessaisir qu'à son dernier souffle, et n'en pas donner une obole à des parents nécessiteux qui vont, dans quelques jours, le posséder tout entier et le dissiper peut-être par esprit de prodigalité, comme il avait été amassé par esprit d'intérêt et d'avarice sordide: réaliser enfin, par l'absence de toute pratique religieuse, cette parole de Jésus- Christ : On ne peut pas servir à la fois Dieu et t argent : voilà ce que la religion condamne.

— ioo — ■

N'être pas, il est vrai, esclave de la vile passion de l'avarice, mais concentrer en soi-même toutes ses jouissances ; ne rien refuser aux exigences d'un égoïsme sans limites ; ne reculer, comme nous l'avons dit, devant aucune dépense, dès qu'elle a pour but de satisfaire un luxe immodéré, une sensualité excessive, une curiosité dispendieuse ; et, d'un autre côté, être aussi dur pour les pauvres qu'on est indulgent pour soimême ; regretter le peu qu'on leur donne ; le leur faire chèrement acheter par les reproches amers dont on les accable ; ne parler que de leurs défauts et de leurs vices, comme si l'on était soi-même irréprochable et resplendissant de vertus ; fomenter enfin tellement l'amour de soi-même, qu'on ne pense qu'à soi, qu'on n'estime que soi, qu'on ne vive que pour soi, et qu'on regarde tout le reste, sans en excepter Dieu lui-même, avec une profonde indifférence et une froideur de glace : voilà ce que la religion condamne.

Oui, voilà l'attache aux biens de la terre, voilà le mauvais usage de ces biens, que la religion frappe de ses anathèmes ; et si l'on veut reprendre l'un après l'autre les divers désordres que nous venons d'énumérer , on verra si, sur ce point comme sur tant d'autres, le monde lui-même n'est pas d'accord avec le christianisme. Demandez à un homme du monde, je ne dis pas chrétien, mais simplement raisonnable, s'il estime celui que la passion des biens terrestres conduit à une prodigalité sans mesure, à un luxe sans frein, à une débauche sans pudeur, à un égoïsme sans entrailles, à une avarice qu'on ne sait comment qna-

lifier ; et vous verrez s'il ne flétrit pas ee que flétrît

l'Evangile.

Est-il besoin de dire que l'attache aux biens de la terre, quand elle est telle que nous venons de la peindre, est un obstacle puissant à la conversion ? La religion chrétienne est la religion du cœur : et quelle place peut-il y avoir pour elle dans un co^ur tout rempli d'affections terrestres? ILllo est fille du Ciel ; et comment la goûterait cet enfant de la terre, aussi froid pour Dieu que passionné pour les matérielles jouissances? « L'homme ani- » mal. dit énergiquement saint Paul, non-seule- » ment ne pratique pas ce que Dieu ordonne, mais » ne comprend pas même ce qui est Dieu. » Animalishomo non percipit ca qiue sutit Spiritùs sancti.

II. — liée du vrai chrétien relativement aux biens Je la terre qu'il possède»

Quelle est donc la conduite d'un chrétien fidèle, relativement aux biens qu'il possède ou qu'il poursuit ? Nous Talions dire en peu de mots, et Ton verra si cette conduite ne porte pas le cachet des aimables vertus que tout le monde estime. Et qu'on le remarque bien, ce n'est pas d'un chrétien placé dans les hautes voies de la perfection, que nous allous produire les sentiments et les œuvres ; non, celui que nous allons proposer pour modèle, surle point qui nous occupe, est tout simplement un bon chrétien ordinaire comme il en existe plusieurs. Nous supposons qu'il pratique fidèlement ^a religion, qu'il veut sauver son àme, et qu'il a une volonté assez ferme pour renoncer courageusement atout ce qui peut compromettre ses intérêts éternels.

Si la divine Providence lui a départi des faveurs temporelles, son premier sentiment est celui de la reconnaissance. Voyant qu'il ne manque de rien, et qu'ira autour de lui des indigents qui manquent de tout, il remercie Dieu de ne l'avoir pas assujetti lui-même aux pénibles besoins de l'indigence. Cette reconnaissance n'est pas chez lui un sentiment transitoire ; elle est habituelle, elle est permanente, et il aime à en produire fréquemment des actes.

À la vue de ces indigents qui ont provoqué sa reconnaissance envers Dieu, il ouvre son cœur à la divine et tendre charité que lui recommande Jésus-Christ, le divin Roi des pauvres. Soulager la misère selon l'étendue de ses ressources, est pour lui la plus douce de ses obligations ; ou si son cœur n'est pas naturellement sensible, il fait du moins par devoir, et en un sens, avec plus de mérite, ce que d'autres font avec l'exquise délicatesse du sentiment.

S'il s'accorde comme récréation des plaisirs permis, il a soin de se renfermer, sous le rapport do la dépense, dans les bornes convenables de la modération, en sorte qu'il ne vient à la pensée de personne de lui reprocher des prodigalités contre lesquelles il a soin de se tenir en garde.

Sachant que l'avarice refroidit le cœur et le détache de Dieu, il s'applique à le combattre ; et s'il éprouve une vive satisfaction quand il reçoit, et une répugnance très-marquée quand il faut qu'il donne, il travaille sans relâche à déraciner cette mauvaise inclination, qui est presque toujours le premier principe du vice odieux qu'il redoute. I. 26

Sans désirer passionnément les richesses, il emploie son travail et son industrie à augmenter son aisance ; mais subordonnant toujours les intérêts du temps à ceux de l'éternité, il soumet au contrôle de la loi de Dieu et de sa conscience tout ce qui pourrait être l'occasion d'une injustice quelconque.

Quoiqu'il ne brigue pas les vaines louanges du monde , et qu'il n'embouche pas la trompette comme l'hypocrite pour proclamer ses bonnes œuvres, il se souvient cependant qu'il doit édifier la société dont il est membre ; et, par ce motif, il règle de telle sorte l'ensemble de sa conduite, qu'on la trouve partout et toujours en rapport parfait avec les principes religieux qu'il professe.

Du reste, il s'efforce de détacher son cœur des biens fragiles qu'il possède ; il n'oublie jamais qu'il en est plutôt l'économe et le dispensateur que le propriétaire ; il les possède sans en être lui-même possédé ; il en use comme n'en usant point, selon la parole de la sainte Ecriture ; il en fait d'avance et de tout son cœur le généreux sacrifice ; il dit déjà comme Job sur la pourriture de son fumier : Vous m'avez tout donné, Seigneur, bientôt vous muterez tout; que votre saint nom soit béni !

Ainsi s'écoule la vie de cet homme sage, sous la douce influence d'une philosophie vraiment chrétienne qui tient les passions asservies, et permet aux vertus de fonder dans son âme leur pacilique empire. Et quand la mort vient, de la part de Dieu, lui donner le signal du départ pour l'éternité, il quitte sans regret les biens qu'il avait'

possédés sans attache ; son corps tombe en poussière jusqu'au moment de son glorieux réveil, et son âme reçoit au ciel la récompense des vertus qu'elle pratiqua sur la terre.

Voilà l'homme tel que le fait la religion de Jésus Christ, quand il en observe les divins préceptes.

Pourquoi faut-il qu'un épais nuage dérobe à tant de chrétiens égarés la sagesse d'une telle conduite ? Comment ne voient-ils pas que tout ce qui passe n'est rien, puisque nous passons nous-mêmes, et que la figure de ce monde s'efface et disparaît, selon la belle expression de saint Paul : Prœterit figura hujus miindi? Comment ne se disent-ils pas qu'étant en marche vers je ne sais quel cimetière où les attend une fosse, c'est une grande folie de s'attacher éperdument à une terre dans les entrailles de laquelle ils vont bientôt descendre ?

Former des liens quand on a la certitude de les voir bientôt rompus ; s'attacher au plaisir quand on a la mort en face ; coller son cœur à la terre quand demain peut-être il aura cessé de battre ; ne vivre que pour le monde quand on est fait pour Dieu ; se faire l'homme du temps quand on est l'homme de l'éternité ; fixer sa tente dans la boue quand on a le ciel pour patrie ; est-ce vraiment agir en homme raisonnable, est-ce agir en chrétien ? Ou plutôt n'est pas étouffer la voix de sa raison et mépriser les inspirations de sa foi ?

Pvevenons à des sentiments plus dignes de Dieu et plus dignes de nous-mêmes ; ne ravalons pas notre grandeur, n'avilissons pas notre noblesse ; effleurons la terre sans y prendre racine, comme la barque qui glisse sur une mer tranquille. Re-

gardons comme les petites- maisons d'argile des enfants , ces établissements pompeux que les hommes admirent, et au milieu desquels le cœur se refroidit et l'âme se dessèche ; marchons, sous l'œil de Dieu, vers le céleste royaume qu'il nou3 propose ; et pour éviter les dangers de notre pèle* rinage, laissons-nous guider par ces trois points lumineux que la foi nous découvre ;

Je "suis fait pour l' éternité !

Je suis sur le seuil de l'éternité !

Je suis maître de mou éternité !

Page 1