CHAPITRE VIII
Indifférence apathique. — Huitième obstacle à la conversion.
I. — A \ eugVement de l'homme qui a la foi, et qui est indifférent à l'égard du salut de son âme.
Donnons d'abord, sous forme de parabole, une idée générale de l'indifférence religieuse que nous allons combattre.
Un roi puissant, après avoir fait préparer convenablement deux barques, et y avoir fait mettre toutes les provisions nécessaires pour Une longue
et périlleuse traversée, se fit amener au bord de la mer deux hommes très-pauvres et très-misérables et leur dit : Voici deux barques qui vous sont destinées ; chacun de vous aura la sienne et naviguera selon son bon plaisir ; mais écoutezbien ce que j'ai à vous communiquer, car il y va de vos plus chers intérêts. La mer que vous allez parcourir est excessivement dangereuse ; les tempêtes y sont fréquentes et d'une violence extrême ; elle est d'ailleurs parsemée d'écueils, et si vous n'exercez pas une vigilance continuelle, quelques moments de plaisir ou de distraction suffir nit pour vous perdre; mais en veillant assidûment et en prenant toutes les précautions nécessaires, le succès de votre navigation est assuré. Or, ce succès doit vous tenter ; car si vous abordez heureusement la terre que vous voyez là-bas à l'horizon, sous la forme d'un monticule noir, vous y trouverez toutes les richesses, tous les honneurs, tontes les joies, tout le bonheur enfin que vous pourrez désirer. Voilà ce que j'avais à vous dire ; montez maintenant dans vos barques et partez.
Après avoir mille fois remercié ce bon roi, nos deux hommes partirent et se conformèrent d'abord très-exactement aux recommandations de l?ur digne bienfaiteur. Aussi tout allait à merveille. Malheureusement, nos deux navigateurs ne rivalisèrent pas longtemps de sagesse et de prudence. L'un d'eux resta fidèle aux recommandaiions du roi; il évita soigneusement tous a les écueils, aborda sans encombre la terre délicieuse qui lui était promise, et y trouva plus de bonheur encore qu'il n'en attendait.
Mais, hélas [ le sort do son compagnon fut bien ditïérent. Vigilant d'abord, et plein d'espoir, il voguait au gTé de ses désirs, lorsque commençant à s'ennuyer un peu de l'assujettissement qu'il s'était imposé , il pensa qu'il pouvait bien s'accorder quelques moments de relâche. De temps en temps, averti* du danger par les agitations de sa barque, il se remettait à la manœuvre; mais s'habituant peu à peu à ces agitations ; s'habituant même aux dangers qu'elles annonçaient, il finit par déposer la rame, et laissa errer sa barque partout où le vent et les vagues la poussaient. 11 riait, il gambadait, il chantait, il plaisantait même son compagnon, quand il le rencontrait par hasard : bref, il arriva à un tel degré d'indifférence et d'apathique insouciance, qu'il s'endormit profondément à l'endroit le plus périlleux de la traversée. Ce qui lui avait été prédit se réalisa ; sa barque se brisa pendant son sommeil contre un énorme rocher, et il se réveilla dans les gouffres de la mer où il trouva s un tombeau.
Voilà l'image très-fidèle de tant de chrétiens indifférents, relativement à la navigation qu'ils ont à faire sur la mer orageuse du monde. Mais combien la réalité n'est-elle pas plus terrible que la figure î La mort qui menace l'homme indifférent sur son salut éternel n'est pas cette mort temporelle du matelot dans les abîmes de la mer. Àh ! nous le savons bien, c'est d'une mort éternelle, ou plutôt c'est d'une vie éternellement malheureuse en enfer, que la coupable indifférence des chrétiens est justement punie.
Être indifférent sur une bagatelle, eela se conçoit. Etre indifférent sur une affaire qui ne peut avoir aucun résultat très-sérieux, cela s'excuse. Etre indifférent sur le sort d'une affaire grave, c'est une imprudence généralement blâmée. Être indifférent sur le sort d'une affaire de très-haute importance, c'est une négligence inqualifiable, et regardée dans le monde comme souverainement condamnable. Mais être indifférent sur le sort d'une affaire absolument nécessaire, et de laquelle dépend non-seulement la fortune , mais la vio même ; voilà, humainement parlant, et au dire de tout homme sage, le suprême degré de la déraison.
Qu'est-ce donc, grand Dieu ! que l'indifférence du chrétien relativement à l'affaire du salut de son âme?
Qu'on en juge par les réflexions suivantes, sur lesquelles nous appelons l'attention toute spéciale de nos lecteurs.
Voir devant soi deux éternités, l'une de joies infinies, l'autre de supplices effroyables ; — se dire, appuyé sur la parole d'un Dieu : l'éternité de bonheur sera mon partage, si je veux ; l'éternité de supplices ne sera mon partage que si je m'y jette de moi-même et par ma propre faute; — n'avoir pour traiter une affaire de cette importance que cette parcelle de temps si promptement écoulée que l'on nomme la vie ; — savoir que la moindre imprudence peut compromettre cette affaire, et qu'elle est ruinée de fond en comble et pour jamais, si la mort survient avant qu'elle s'oit en règle ; — voir à chaque instant
sous ses yeux des exemples terribles Je cet affreux malheur ; — entendre des amis qui nous avertissent, des parents qui nous exhortent , des prédicateurs qui nous instruisent, des confesseurs qui nous appellent, une conscience qui nous réprimande, un Dieu enfin qui tour à tour nous parle avec tendresse, nous menace avec terreur , s'adresse à notre esprit pour le convaincre , à notre cœur pour l'émouvoir, à notre volonté pour l'entraîner, à notre imagination pour l'épouvanter ou pour la séduire , et qui , après nous, avoir donné tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, meurt d'une mort infâme au haut d'une croix pour nous sauver de l'enfer et nous gagner le ciel!...
Voir tout cela, et demeurer en face de tout cela stupidement insensible , et dans l'attitude d'un homme profondément indifférent qui s'arrête un instant, les bras croisés, devant des jeux d'enfants sur une place publique ! . . . Comprenne qui pourra cette inexplicable conduite ! Elle est pour nous le plus insoluble des problèmes.
Et des milliers d'hommes en sont là ! et ils admirent la sagacité de leur esprit ! et ils se glorifient de la rectitude de leur jugement ! et ils s'extasient, dans leur vain orgueil, en pensant à l'étendue de leurs connaissances ! et, ce qui passe tout le reste, ils ont la foi! ils haïssent l'impiété ! ils croient à l'enfer ! Ils croient au ciel et ils l'espèrent ! En vérité, convenons-en, toutes ces absurdités semblent outre passer les bornes du possible.
II. — Ce qui précède est mis en relief par l'anecdote suivante.
Deux amis d'enfance de joyeuse vie, M. G*** converti depuis peu, et M. M*** non converti mais parfait honnête homme, se promenant ensemble, font la rencontre d'une connaissance de M. M***, un misérable de premier ordre que la justice poursuit pour plusieurs crimes énormes, M. M*** l'arrête et lui parle ainsi :
— Que faites-vous donc là, mon ami?
— Vous le voyez bien ; je m'amuse quelques instants avec les braves gens que voici.
— Et ensuite, qu'allez-vous faire ?
— Ma foi, je n'en sais rien ; je crois bien que je vais m'amuser ailleurs avec d'autres amis si j'en trouve.
— Et le travail, vous n'en parlez point.
— Oh ! pour le travail, je ne le néglige pas entièrement ; mais franchement, travailler peu et m'amuser beaucoup : voilà ma devise.
— Ne pourrais-je point vous dire quelques mots en particulier?
— Très-volontiers ; c'est d'autant plus facile que nous étions, mes amis et moi, sur le point de nous séparer ; je les retenais même malgré eux depuis plus d'une heure.
— Maintenant que nous sommes seuls, ditesmoi : Vous savez que j'ai connaissance des crimes que vous avez commis ; vous avez violé à peu près toutes les lois humaines
— Ne dites pas à peu près ; dites hardiment que je les ai violées toutes, et bien des fois chacune.
— Et vous n'en êtes pas troublé ?
— Pas lo moins du monde,
— Et vous ne craignez pas les gendarmes et la justice ?
— Pas plus que vous.
— Et vous ne pensez pas en frémissant à l'échafaud où vous avez mérité de monter beaucoup plus que bien d'autres ?
— L'échafaud ? bah ! vous n'y pensez pas ; le roi est trop bon pour ne pas me faire grâce si j'étais condamné.
— Mais s'il est bon, il est juste aussi; et il sait bien qu'il ne doit pas sacrifier, pour le salut d'un criminel, les grands intérêts de la société.
— Ecoutez, mon bon monsieur : je vous en supplie, parlons d'autre chose ; car au lieu de m' effrayer, vous finiriez bientôt par me faire rire.
— Yous méritez bien, sans doute,, non-seulement que je cesse de vous parler , mais encore que je me retire, et que je vous abandonne à votre folle insouciance. Mais non ; je vous porte le plus vif et le plus tendre intérêt ; je vous veux plus de bien, mille fois plus de bien que vous ne vous en voulez à vous-même ; et voilà pourquoi je suis venu vous trouver ; et voilà pourquoi je vais vous dire jusqu'au bout ce que j'ai appris ; car cela vous concerne tout spécialement comme vous allez voir. Sachez donc que les agents de la justice sont sur vos traces, qu'ils vous poursuivent avec ardeur; qu'il vous sera impossible de leur résister et d'échapper de leurs mains, et qu'au premier jour vous allez être saisi, jugé, condamné...
— Et exécuté, sans cloute ?
— C'est ce que j'allais dire.
— Est-ce là tout ce que vous aviez à me communiquer ?
— N'en est-ce point assez?
— C'en est beaucoup trop, car les paroles inutiles sont toujours trop nombreuses. Je vous remercie cependant de tout mon cœur de l'intérêt que vous me portez ; car je vois bien que votre démarche et vos avertissements sont la preuve de vos bontés pour moi. Mais, de grâce, laissons de côté les gendarmes, les juges et l'échafaud ; et, si tout cela doit venir , amusons-nous du moins jusqu'à ce que ce soit venu.
— En vérité, c'est trop fort ; vous faites naître en moi un sentiment d'horreur, d'indignation et de dégoût.
— Que voulez-vous? je suis ainsi fait, moi. Vive le plaisir ! vive la joie ! je ne connais que cela.
— Mais enfin, raisonnons : seriez-vous content d'être pris aujourd'hui par les gendarmes?
— Non vraiment.
— Seriez-vous content d'être jeté ce soir dans un cachot ?
— Non vraiment.
— Seriez-vous content d'être demain sans défense aux pieds d'un juge terrible ?
— Non vraiment.
— Seriez-vous content d'avoir, dans quelques jours, la tète tranchée sur une place publique, en présence d'une foule immense ?
— Non vraiment, mille fois non. Quelle question !
— Ne convenez-vous pas cependant que, si vous étiez pris, et si le roi refusait de vous faire grâce, cet affreux malheur vous arriverait infailliblement?
— Cela n'est pas douteux.
■ — Et vous ne faites rien pour l'éviter, ce malheur ?
— Bah ! laissez donc.
— Et vous n'allez pas même arrêter le cours de vos crimes ?
— Nullement.
— Et vous êtes tranquille ! et vous riez ! et vous jouez ! et vous chantez ! et vous faites bonne chère ; et vous vous divertissez sans relâche !
— Absolument comme vous dites.
— Allez ! vous êtes un monstre d'insensibilité, et vous seriez très-certainement le plus audacieux criminel du monde, si vous n'étiez pas l'homme le plus insensé qui ait jamais paru sur la terre.
Pendant ce dialogue M. GF* qui, quoique un peu à l'écart, a tout entendu et a conservé son sangfroid que son' ami n'a pu conserver, lui adresse la parole dès qu'il se trouve seul avec lui. — Mon ami, vous êtes bien ému.
— Oui, vraiment, je le suis, et j'ai de bonnes raisons pour l'être, vous le voyez. Je viens de soutenir une discussion avec un misérable qui m'a poussé à bout par ses inconséquences révoltantes et par l'affreux cynisme de ses réflexions. Mon Dieu ! qu'il y a des gens qui ont peu de jugement et de bon sens ! j'en suis tout hors de moi
— Je le vois bien, et je vous plains beaucoup ; car je sais par expérience combien il est pénible, quand on soutient une cause évidemment juste et raisonnable, d'avoir à combattre un adversaire qui choque par ses arguments ridicules les premières notions du bon sens. Yous avez dû bien souffrir,
et je conçois maintenant votre émotion ; remettezvous, je vous prie.
— Oh ! cela va revenir. Après tout, c'est son affaire ; qu'il s'arrange ; je lui ai dit tout ce que j'avais à lui dire ; cela ne me regarde plus, Parlons d'autre chose.
— Vous avez raison. Parhleu î dites-moi, puisqu'un heureux hasard nous réunit, et que votre émotion se dissipe, laissez-moi donc vous dire quelques mots
— Un petit bout de sermon, n'est-ce pas ? je vous vois venir. Depuis que vous êtes converti, vous voudriez convertir tout le monde ; et je connais si bien votre usage, que quand je vous rencontre, je pense tout à l'heure à faire mon signe de croix comme si le prone allait commencer.
— J'accepte la plaisanterie; elle est de bon goût comme toutes celles que vous vous permettez ; mais puisque vous avez si finement deviné ma pensée, eh bien ! oui, je l'avoue, j'ai le désir, dans l'intérêt de votre âme , de vous soumettre quelques réflexions importantes. Puisque vous le voulez bien, commençons. Et d'abord, dites-moi donc, mon cher ami , comment passez-vous habituellement votre temps ?
— Vous me prenez un peu par le côté faible ; j'avoue que le jeu, la promenade, les voyages, les plaisirs jouent un grand rôle dans mon existence.
— Et le travail, vous n'en dites rien!
— Oh ! pour le travail, je n'y ai pas entièrement renoncé ; mais peu de travail, et beaucoup de plaisirs ; voilà en deux mots la petite morale que je me s-ujs fuite > et dont je m'accommode à merveille.
— Elle pourrait être meilleure; mais n'en disons rien pour le moment, et allons au plus grave. Vous m'avez donné toute permission ; ne trouvez pas mauvais, je vous prie, que j'en use largement.
— Soyez parfaitement tranquille ; je vous donne carte blanche, et je sais que c'est au meilleur de mes amis que je la donne.
— Vous n'ignorez pas que je connais passablement votre vie publique et privée.
— Comment pourrais-je l'ignorer, puisque jusqu'au jour de votre conversion, nous avons fait nos petites folies ensemble.
— Hélas ! ce n'est que trop vrai !... Eh bien ! donc, vous savez que vous avez enfreint à peu près toutes les lois de Dieu et de l'Église.
— C'est littéralement exact ; vous voyez que je suis franc.
— Et vous ir'étes pas troublé de cette violation ?
— Pas beaucoup.
— Et vous ne craignez pas la mort, et le jugemeut qui doit la suivre ?
— J'ai un excellent moyen de ne les pas craindre : je n'y pense point.
— Et vous ne frémissez pas, quand par hasard et malgré vous, vous êtes frappé de l'idée de l'enfer où vous avez, beaucoup plus que bien d'autres, mérité de tomber?
— L'enfer? bah! y pensez-vous? Dieu ne m'a pas fait pour me damner ; il est trop bon pour cela.
— Dieu ne vous a pas fait pour vous damner, c'est vrai; mais il ne vous a pas fait pour l'offenser. Si vous le contraignez par votre conduite désor-
donnée à changer Tordre de ses desseins primitifs, ne vous en prenez qu'à vous même s'il les change en effet. Si, ne vous ayant point fait pour l'offenser, vous l'offensez, ne trouvez pas mauvais que ne vous ayant point fait pour vous damner, il vous damne. A proprement parler, ce n'est pas lui qui vous damne, c'est vous qui vous damnez vousmême. Ne mettez donc plus vos péchés sous le patronage de la bonté de Dieu. S'il est bon, il est juste aussi, et il ne doit pas sacrifier à sa bonté les intérêts de sa justice.
— Voilà bien votre logique ordinaire. Vraiment, mon cher ami, en fait d'arguments et de syllogismes, vous dépassez Aristote, qui, par parenthèse, avec ses huit règles, m'a donné autrefois un ennui que je n'ai pas encore digéré.
— Laissons là Aristote, je vous prie, et revenons à notre point de départ. Je vous demandais si vous ne frémissiez point quelquefois en pensant que vous méritiez l'enfer, où tant d'autres moins coupables que vous étaient tombés et tombaient encore tous les jours.
— Eh bien ! non, puisque vous tenez aie savoir, je ne connais point, ou du moins je connais excessivement peu le frémissement dont vous me parlez. Mais écoutez, je vous prie : notre conversation commence à tourner au sombre et au noir. Croyez moi, restons-en là ; car, si notre entretien se prolongeait sur le même ton, je pourrais bien, ne futce que pour me distraire, prendre la chose au comique, et répondre à vos graves arguments par une plaisanterie et un long éclat de rire.
— En vérité, mon cher ami, vous me déconcertez
par votre inexplicable insouciance ; je serais même tenté de vous abandonner à votre apathique indifférence, si je ne vous portais pas le plus vif et le plus tendre intérêt ; car vous devez le savoir, je vous suis attaché par l'amitié la plus étroite et la plus sincère ; je vous veux certainement plus de bien, et mille fois plus de bien, que vous ne vous en voulez à vous-même. Et voilà pourquoi je veux aller jusqu'au bout. Sachez donc que la justice de Dieu vous poursuit ; que les maladies graves que vous avez faites sont des avertissements qu'elle vous donne ; que la mort est à ses ordres ; qu'elle vient au moment où l'on s'y attend le moins ; que si elle se présente cette nuit, vous allez être frappé, jugé, condamné
— Et envoyé à tous les diables, n'est-ce pas ?
— C'est ce que j'allais dire en termes plus convenables.
— Est-ce là "tout, mon cher ami ?
— N'en est-ce point assez ?
— Oui vraiment, c'en est assez ; franchement, c'en est même un peu trop pour un profane comme moi qui ne goûte pas beaucoup les homélies de cette nature. Je vous remercie cependant de tout mon cœur de l'intérêt que vous me portez, car je vois bien que toutes vos réflexions sont la preuve de vos bontés pour moi. Mais, de grâce, laissons là les maladies, la mort, le jugement et l'enfer ; et si tout cela doit venir, amusons-nous du moins un peu, avant que cela ne vienne.
— En vérité, mon ami, c'est trop fort ; vous me jetez dans un découragement, dans un abattement des plus pénibles.
— Que voulez- vous que j'y fasse ? chacun suit le courant qui l'entraîne ; mon courant , à moi, c'est le plaisir : Vive donc le plaisir ! je ne connais que cela.
— Mais enfin avez-vous la foi ?
— Oui certainement, j'ai la foi ; vous savez bien que, malgré mes folies, je ne l'ai jamais perdue.
— Vous croyez donc toutes les vérités de la religion, et même les plus terribles ?
— Sans doute, je les crois.
— Eh bien donc, raisonnons : seriez-vous content qu'une maladie grave vous attaquât ce soir ?
— Non vraiment .
— Seriez-vous content qu'elle vous conduisit au tombeau ?
— Non vraiment.
— Seriez-vous content de paraître tel que vous êtes, sans appui, sans défense, au tribunal du souverain juge ?
— Non vraiment.
— Seriez-vous content d'être précipité pour jamais en enfer ?
— Non vraiment... Quelle question !
— Ne convenez-vous pas cependant que, si vous mouriez clans l'état où est votre conscience, l'affreux malheur dont je viens de parler serait voire partage ?
— Cela n'est pas douteux.
— Et vous ne faites rien pour éviter ce malheur, qui peut vous arriver d'un moment à l'autre ?
— Bah ! bah ! Laissez donc ..
— Et vous n'allez pas même arrêter le cours de vos désordres et de vos coupables plaisirs ?
— Non pas, s'il vous plaît.
— Et vous êtes tranquille ! et vous riez ! et vous jouez ! et vous chantez 1 et vous faites bonne chère ; ef vous vous divertissez sans relâche !
— Eh ! mon Dieu, oui.
— Allez, mon cher, je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est pourtant ce que vous avez dit vous-même au scélérat qui vous avait mis tant en colère. Car, sans que vous m'ayez vu, j'ai entendu tout votre entretien avec ce misérahle, et c'est ce qui m'a suggéré l'idée de vous demander la faveur d'un entretien religieux. J'ai voulu, ou vous convertir, ouvousforcerd'avouer que si votre criminel est, comme vous l'avez appelé, un monstre d'insensibilité et le plus insensé des hommes, vous êtes, vous, mille fois plus que cela, puisque la justice humaine n'est qu'une bagatelle en comparaison de la justice divine, et puisque, entre la mort temporelle, même sur un échafaud, et la mort éternelle e 1 enfer, il y a autant de différence qu'entre l'ombre et la réalité, le fini et l'infini, le temps qui passe et l'éternité qui ne passera jamais.
Nous n'ajouterons rien à ce chapitre. Le simple exposé que nous venons de faire de l'indifférence religieuse et de ses terribles conséquences ne nous semble pas avoir besoin de commentaire ; et, pour notre compte, nous renonçons à émouvoir un homme indifférent en fait de religion, si ce qui vient de lui être dit le laisse insensible.
Nous lui demanderons seulement, s'il en était ainsi, de vouloir bien relire les pages qui précèdent avec un surcroit d'attention, et après avoir prié Dieu du fond de Fàme de lui donner l'intelligence des vérités qu'elles contiennent
Donnez, ô Dieu de miséricorde, donnez aux lecteurs à qui nous nous adressons en ce moment, les grâces abondantes dont nous les exhortons à vous faire la demande !