CHAPITRE PREMIER
Les trois conversions : — La mauvaise, — la douteuse — et la lionne,
I, *- Mauvais* conversion.
Ces deux mots semblent exprimer deux états incompatibles. Se convertir indique un retour au bien ; or, on ne voit pas comment on peut appeler mauvais un pareil retour. Ne chicanons pas sur les termes, et disons, pour en finir bien vite, que nous appelons mauvaise , une conversion qui n'en a à peu près que l'apparence, qui n'a rien de solide, qui n'offre aucune chance de durée, et qui, comparée à la bonne et à la vraie conversion, en est tellement différente qu'on peut réellement , sans la calomnier, l'appeler mauvaise.
Essayons maintenant d'en assigner les caractères distinctifs.
Si l'on se trouvait par hasard dans certaines circonstances où Ton eût intérêt à se ménager l'affection, l'estime, et peut-être la protection de quelque personnage influent ; et si ce personnage, observateur fidèle de-.s lois de Dieu et de l'Église, était connu
pour ne prêter la faveur de son appui qu'à ceux qui pratiquent leur religion comme il la pratique luip&ême, il pourrait se faire qu'ayant besoin de la recommandation de cet homme puissant , on devait chrétien fidèle en apparence, tout en demeurant pécheur, impie peut-être, en réalité. Ce sciait une conversion hypocrite ; et celle-là, tout le monde en conviendra, devra s'appeler mauvaise dans toute la rigueur de l'expression.
Il faudrait en dire autant de quelques autres faux pénitents qui, pour complaire aux supérieurs dont |la dépendent, à des parents chrétiens , par exemple,, et pour se soustraire à des obsessions pénibles et à des scènes larmoyantes qui se renouvellent fréquemment, font une démarche de conversion qui ne produit rien moins que ce qu'elle annonce, et n'a réellement d'autre effet que de couper pied à des représentations fatigantes , et d'arrêter les larmes d'une tendre mère , que l'on aime au fond, malgré l'importuiité de ses conseils et de ses reproches. Évidemment, voilà encore une conversion qu'on ne nous blâmera pas d'appler mauvaise. Ce pourrait être la conversion, non-seulement des enfants dans la famille, mais encore de certains domestiques, des écoliers dans les collèges, et généralement des inférieurs qui vivent sous la dépendance immédiate de leurs supérieurs.
Faut-il profaner le beau mot de conversion, en appelant de ce nom la pitoyable démarche que l'on fait en allant, suivant l'usage de certains diocèses, mendier à genoux un certificat de confession, un ou deux jours avant de recevoir la bénédiction nuptiale? Cérémonie dérisoire, qui fait rire le faux
pénitent et gémir le confesseur ; espèce d'étiquette religieuse à peu près semblable à celle de ces amis dont le monde regorge, qui, le premier jour de l'année, vont frapper à la porte d'un homme qu'ils méprisent, pour lui faire parvenir, par l'entremise d'un concierge, des sentiments et des hommages plus secs et plus froids que la carte officielle qui en est le frivole emblème? Non, ce n'est point là une démarche de conversion, ni rien même qui en ait l'apparence ; c'est, à vrai dire, la preuve que l'on compte pour rien d'entrer dans le saint et périlleux état du mariage par une profation coupable, qui oblige Dieu d'infliger des châtiments affreux à de jeunes époux dont il aimerait à bénir l'alliance dans la douce effusion de sa tendresse. Se sentir touché de la grâce au moment d'un accident terrible qui réveille la foi, ou à l'occasion d'une prédication éloquente et pathétique, ou après une lecture sérieuse et entraînante, ou à la suite d'un entretien chaleureux avec un ami que Ton estime et qui vient de peindre en caractères de feu les j«àes qu'il goûte depuis son retour à Dieu; et après l'heureuse commotion produite par Tune de ces causes, mettre la main à l'œuvre, suivre l'impulsion de Dieu et de sa conscience, et s'aller jeter aux pieds d'un confesseur, mais sans avoir au fond une détermination bien arrêtée de changer de coir duite. écoutant froidement les sages avis du directeur, revenant une seconde fois avec des dispositions plus équivoques encore, et recevant enfin une de ces absolutions qui ne satisfont ni le pénitent ni le confesseur, et à la suite desquelles on se rengage aussitôt, comme il était aisé de le prévoir,
dans ses anc tonnée misères : peut-on appeler bonne, peut-on même appeler simplement douteuse, une conversion de cette nature qui expire en naissant? Non ; nous rappelons mauvaise, et c'est réellement la qualification qu'elle mérite.
Que dire aussi de ces conversions de malades, conversions plus malades elles-mêmes que ceux qui les font ? Quand on se voit atteint d'une maladie série ose, et que l'on porte dans l'àme un fonds de foi, bien faible il est vrai, bien languissante, bien pale et bien défigurée, mais un fonds de foi cependant qui s'émeut péniblement sous les étreintes de la douleur, on accepte volontiers, si Ton ne demande pas soi-même , le ministère d'un prêtre. On Y accueille de bonne grâce, on lui confie ses misères, on lui fait de,s> promesses qui semblent sincères, on reçoit l'absolution . à la grande satisfaction des parents chrétiens dont on est.. entouré, et l'on ne manque pas de promettre au confesseur que, si Dieu rend la santé, on en profitera pour édifier le monde par une conversion sincère, comme on l'avait scandalisé peut-être avant la maladie par de graves désordres. Beau début! magnifique début ! mais, hélas ! trop souvent début sans progrès! Conversion de matelot ! Le danger passé et la santé revenue , les passions, assoupies dans un corps débile, renaissent dans ce même corps redevenu robuste. Des mois, des années s'écoulent, et le bon pasteur désolé attend vainement au bercail sa brebis infidèle. Que cet état est triste! mais qu'il est commun ! Un saint prêtre, qui avait exercé pendant plusieurs années le ministère pastoral, nous disait Ain joiir qu'il n'avait presque jamais vu les couver-
sions de malades se consolider et s'affermir après la maladie. Voilà pourquoi nous les appelons communément mauvaises .
11 en est d'autres qui font quelquefois une démarche de conversion ; mais ils sont malheureusement dans l'occasion prochaine de péchés graves, c'està-dire qu'ils fréquentent certaines personnes, certains lieux, ou se trouvent, même sans sortir de leurs propres habitations, dans certaines circonstances périlleuses qui sont habituellement pour eux la cause de fautes considérables. Si rien n'empêche de se soustraire à ces occasions, le confesseur, qui en connaît l'extrême danger, ne manque pas. s'il est sage, d'ordonner qu'on les éloigne de soi, on qu'on s'éloigne d'elles. Entraîné par une velléité de conversion, on en fait la promesse, et le confesseur la croyant sincère, hasarde avec crainte une absolution dont les fruits seront bientôt anéantis par de lourdes chutes, qui précipitent de nouveau le faux pénitent dans ses anciens abîmes. Une conversion qui aboutit à ce déplorable terme , et à laquelle on ne donne plus aucune suite, n'est-elle pas évidemment une conversion mauvaise?
Nous en dirons autant, et à plus forte raison, de ces pécheurs scandaleux dont la conduite est amèrement censurée par tous ceux qui la connaissent. On en voit qui, rougissant enfin de leur propre, infamie, demandent à la religion la réhabilitation de leur honneur. Ils lèvent le scandale, se jettent aux pieds d'un prêtre, reçoivent le pardon de leurs fautes, et viennent prendre place à la table sainte. L'édification est générale ; on cite cette conversion comme un miracle de grâce, et le nouveau converti
reçoit de ses amis, même les moins religieux, do cordiales félicitations. Mais, hélas! une volonté faible, un cœur sensible et tendre, une négligence à l'endroit des pratiques religieuses, une entrevue
des plus imprudentes avec la personne qu'on avait juré de ne plus revoir jamais ; c'en est assez, c'en est même beaucoup trop pour étouffer dans son germe une conversion que l'on croyait solide, et qui est, elle aussi, une conversion mauvaise.
Quelques autres, victimes infortunées d'une timidité qui retient au fond de leur conscience l'iniquité captive, manquent de courage pour déclarer au saint tribunal telle ou telle faute grave, énorme peut-être, que l'entraînement de la passion leur a fait commettre. Vingt fois ils ont été sur le point de se débarrasser du fardeau qui les oppresse, et toujours ils ont reculé devant l'humiliation qu'ils redoutent, et dont l'imagination leur grossit la honte. Du restée ils sont, devant les hommes, irréprochables , édifiants même, et peut-être cités comme des chrétiens modèles. Mais devant Dieu, juste ciel ! devant Dieu, quel état ! Le péché résidant dans leur àme, absolutions et communions, tout est crime, tout est sacrilège ; et tel de ces chrétiens dont on proclame la sainteté, est aux yeux de Dieu et à ses propres} eux le profanateur du sang adorable de Jésus-Christ. Belle conversion en apparence! conversion détestable en réalité !
Que n' aurions-nous pas à dire aussi de tant d'autres pénitents, qui reviennent à Dieu sous linfluence du zèle et de la ferveur , mais qui, ne donnant point à leur conversion une volonté ferme pour base, la voient échouer au premier choc, ou
s'évanouir d'elle-même dès que le pieux mouvement qui rayait fait naître a cessé de se faire sentir! S'ils recouraient à la prière; s'ils continuaient de veiller sur eux-mêmes : s'ils revenaient chercher àla source des grâces les secours puissants dont le confesseur est le dépo i aire ils retrouveraient bientôt le précieux trésor qu'ils ont perdu; mais non, le manque de confiance les décourage et les glace ; une chute est à leurs yeux le présage infaillible d'une chute nouvelle, et bientôt ils prononcent ce mot fatal qu'un a dit n'être pas français, et que nous pouvons dire avec bien plus déraison n'être pas chrétien: C'est 'hic ! Cela dit, les
abîmes s'ouvrent ; la Miséricorde repoussée se retire, la Justice provoquée prend sa place; et qui sait, grand Dieu! quand elle va frapper le coup décisif?
En résumé, les conversions mauvaises dont le vice n'est connu que du pénitent ont généralement pour principe :
— L'hypocrisie, — ou le défaut de sincérité dans la confession.
Celles dont le vice se manifeste à l'extérieur ont ordinairement pour cause :
— L'infidélité à peu près complète aux prescriptions du confesseur. — L'omission de la prière et des pratiques religieuses. — La rechute presque immédiate, accompagnée de découragement ou d'insouciance. — La fréquentation des mauvaises compagnies dont on s'était éloigné pendant quelque temps. — Le retour des habitudes mauvaises très-faiblemen't combattues. — Enfin le renoncement à la confession, ou tout au plus, en attendant
le^ renoncement complet, quelques retours à des époques très-éloignées, et avec des dispositions qui désolent le confesseur.
Voilà les caractères d'une conversion mauvaise. Puisse la nôtre être aussi solide et aussi vraie que celles dont on vient de parler sont inutiles et fausses î Quelle folie, quand les bras de Dieu s'ouvrent pour embrasser son enfant, de retourner lâchement sur ses pas au moment où l'on allait recevoir le baiser de la paix et la couronne de gloire ! Quelle folie de franchir à moitié le chemin qui mène au ciel, et de retourner tristement à celui qui conduit aux gouffres éternels !