II. — Conversion douteuse
Nous appelons douteuse la conversion qui, sans être aussi affligeante que la mauvaise, est loin cependant et bien loin d'être aussi consolante que la bonne. Si elle n'ôte pas tout espoir, elle ne dissipe pas toute crainte : et cette incertitude où l'on est, si l'on a plus de raison d'espérer que de craindre, lui fait attribuer la qualification de douteuse qui réellement lui convient.
Le trait saillant d'une conversion douteuse est la lâcheté.
La vraie conversion est, au spirituel, le passage de la mort à la plénitude de la vie : et quand elle est recouvrée, celte vie. on en sent la chaleur, la force et les énergiques tressaillements.
La conversio/i douteuse est le retour à une vie faible, languissante, souffreteuse, si l'on peut ainsi parler, et sans avenir probable.
La conversion mauvaise est ou la mort déguisée, ou la résurrection momentanée d'un homme déjà enseveli, qui se soulève péniblement pour exhaler un ou deux soupirs, et retombe définitivement dans sa bière, plus insensible que jamais : Et fiunt novissima ... p ejora prioribus .
Mais revenons à la conversion douteuse. La lâcheté, avons-nous dit, est le trait saillant qui la caractérise. Celte lâcheté est intérieure et extérieure tout à la fois, c'est-à-dire qu'elle se trouve et dans les sentiments et dans les œuvres.
Le plus communément , dans les conversions imparfaites et douteuses, on remarque que le premier motif qui les a déterminées a été lui-même assez faible. Quelquefois on a été mù par une considération humaine plutôt ou au moins autant que par un entraînement de foi. La méditation des grandes et éternelles vérités du salut n'a pas produit cet ébranlement profond qui renouvelle subitement une àme, et lui donne une vigueur dont elle se croyait incapable. Axl lieu de ces mouvements qui annoncent une sève vitale abondante, on ne voit dans l'âme de celui qui fait une conversion douteuse, que des sentiments faibles et languissants. La crainte ne l'émeut guère ; l'espérance, moins encore ; l'amour, moins que tout le reste. Quant au repentir, il est ce qu'il doit être quand la crainte, l'espérance et l'amour lui font à peu près défaut. Ces trois grandes sources du repentir étant très-peu fécondes, quelle vivacité peut-il avoir ? Il est faible comme tous les autres sentiments, et n'attire point d'en haut ces grâces puissantes qui sont la récompense des regrets sincères et d'une
douleur proportionnée aux péchés quelle expie. Le confesseur s'aperçoit bien de cette lâcheté qui l'inquiète ; il la combat avec toute l'ardeur et l'habileté de son zèle; il fait remarquera son néophyte les suites funestes qu'elle peut avoir; il s'efforce de lui faire comprendre de quelles consolations il se prive en refusant de se donner à Dieu avec cette générosité qui attire la plénitude de ses faveurs : il fait plus encore, il s'adresse à Dieu même et le conjure par de ferventes prières de perfectionner par sa grâce une conversion qui lui inspire des craintes si fondées. Tout est inutile, tout vient échouer contre ce fonds de lâcheté que rien ne peut détruire. Voilà pour les sentiments.
Quant aux actes, que peuvent-ils être puisqu'ils ont les sentiments pour racine ? Aussi sont-ils empreints de cette lâcheté qui a son siège dans l'âme. Voyons-les, ces actes.
La confession fréquente serait incontestablement le moyen de perfectionner une conversion défectueuse : c'est là qu'on recevrait des avis charitables, des encouragements énergiques, des témoignages de dévouement et de zèle, et, par-dessus tout, le sacrement de la pénitence institué tout exprès pour venir en aide à la faiblesse humaine. Mais, hélas î cette confession fréquente qui rend si heureux celui quiy a recours, et qui donne tant de force à l'homme franchement et radicalement converti, n'offre aucun attrait à celui que la lâcheté paralyse. Il s'écoule des mois, une année entière peut-être, sans qu'il vienne fortifier une foi qui s'affaiblit et ranimer une vie qui s'éteint. Et dans ces confessions qu'on trouve si pénibles, qu'on ajourne de semaines en
semaines, qu'on ne se détermine à faire que quand on est sous le coup d'une impérieuse nécessité ; quelle imperfection ! quel amas de misères ! quel embarras souvent pour le confesseur, qui ne sait si l'absolution qu'on lui demande va rendre la vie ou perpétuer la mort !
Ce qui embarrasse le confesseur, c'est le retour des habitudes mauvaises qui sont plutôt relâchées que détruites. Interrompues quelque temps au début de la conversion, elles reparaissent bientôt et commencent à pousser de nouvelles racines. Combattues lâchement, elles progressent chaque jour, et. comme on ne va point chercher dans des confessions fréquentes la force nécessaire pour s'opposer à leur envahissement , elles exercent de nouveau sur l'àme leur despotique empire. La volonté déjà si faible, même au principe de la conversion, affaiblie plus encore par des habitudes qui se fortifient et se développent, il est aisé de voir quelbs dispositions équivoques on apporte au tribunal sacré, quand on prend enfin la détermination de s'y présenter.
Si du moins on substituait aux compagnies mauvaises que l'on fréquentait au passé, la société habituelle de quelques amis solidement chrétiens et animés de cette ferveur que l'on n'a pas soimême, peut-être leurs entretiens, la sagesse de leurs conseils et la puissance de leurs exemples serviraient-ils de contre-poids à cette funeste lâcheté, au courant de laquelle on se laisse entraîner. Mais non ; la compagnie de tels amis n'est pas celle que Ton recherche ; on dirait presque que l'on redoute la sainte contagion de leur vertu. On se ren-
gage donc dans des sociétés qui furent autrefois si
nuisibles; et là, tiraillé en sens divers, d'un côté par de mauvais exemples qui attirent, de l'autre par une conscience qui gémit encore, on ressent au plus haut point la peine d'un état qui ne procure ni les
fausses joies du vice, ni les joies pures de la vertu.
Quant aux plaisirs que Ton se permet, ils annoncent comme tout le reste la lâcheté de celui qui s'y livre. Sans aller jusqu'aux derniers excès, on s'accorde cependant certaines licences qui souvent encore viennent augmenter les embarras du confesseur. Les danses, les spectacles, les lectures dangereuses, et autres plaisirs de cette sorte, qui affaibliraient une vertu robuste, ne fortifient guère une vertu chancelante, et lui portent au contraire une mortelle atteinte'.
Que dirons-nous de la prière, de l'assistance aux offices publics, et de cet ensemble d'oeuvres saintes, source abondante de consolations pour le chrétien fidèle, mais source presque tarie pour le chrétien lâche qui trouve ces pieuses pratiques fatigantes et importunes ? Omettre les prières ordinaires sans le moindre scrupule, faire sans dévotion celles qu'on récite encore , assister très-rarement aux offices publics, n'ouvrir presque jamais un bon livre qui retremperait l'âme et lui rendrait la force que les mauvaises lectures lui enlèvent ; telle est, sous ce rapport, la conduite du chrétien imparfaitement converti.
De tous ces demi-désordres et de plusieurs autres que nous pourrions produire encore, résulte une situation indécise, embarrassée, équivoque, dont le monde lui-même fait quelquefois la censure.
Se convertir franchement, et prendre dans la société au sein de laquelle on vit la position qu'une vraie conversion y assigne, faisant ce que toute conscience chrétienne bien réglée autorise, et s abstenant de ce qu'elle réprouve, c'est se placer audessus de la critique, même* la plus maligne ; c'est s'imposer l'heureuse obligation de se tenir constamment dans la ligne de conduite religieuse que Ion s'est tracée, sous peine d'y être rappelé par le monde lui-même.
■ Mais se convertir sans trop paraître converti ; donner quelque satisfaction à un monde sérieusement chrétien avec lequel on ne veut pas rompre, et se ménager les faveurs d'un monde frivole auquel on veut plaire encore ; se permettre ce que l'on sent bien qu'on s'interdirait si l'on faisait, comme le veut la conscience, quelques pas de plus dans la voie d'une vraie conversion ; vivre enfin de manière à ne mériter pleinement ni les bénédictions que Dieu répand sur ses enfants chéris, ni l'estime que les hommes accordent à la vertu nettement déclarée et fidèlement pratiquée ; c'est, nous le répétons, s'exposer à des critiques dont on n'est pas en droit de se plaindre quand on en sent l'aiguillon; c'est surtout, et cela est infiniment plus grave que tout le reste, c'est s'endormir sur les bords de son ancien abîme, au risque de se réveiller quelque jour dans ses sombres horreurs.
Hàtons-nous de sortir de cette languissante tiédeur qui, sans procurer de jouissance véritable, prive des biens réels que la religion propose. Renonçons à un état périlleux qui, presque toujours, est le prélude d'un état plus périlleux encore.
Détachons-nous de ces hommes dont Dieu luimême a dit, en parlant à l'un d'eux : « Plût au » ciel que vous fussiez froid ! mais parce que vous » (Mes tiède, je vais commencer par vous vomir » de mon sein. » Utinam frigidw esses! Sec! quia tepidus es, meipiam te'ecomere ex are meo. Plaçonsnous plutôt au rang de ces chrétiens vraiment dignes du nom qu'ils portent, à l'un desquels Jésus-Christ leur chef a dit ces -douces paroles : « Courage, hon et fidèle serviteur : parce que vous » avez été fidèle dans les plus petites choses, je » vais vous donner de vastes possessions : entrez » dans la joie de votre Seigneur. »