CONCLUSION
Nous avons connu et tendrement aimé un excellent confrère, mort en 1851, victime d'un saint zèle que rien ne pouvait contenir, tant il était ardent et impétueux (1). Sauver, sauver des âmes; telle était sa devise ; et cette devise, toujours présente à sa pensée, enflammait son courage et ravivait son ardeur. Plusieurs diocèses ont été arrosés de ses sueurs, et des milliers de conversions ont été le fruit de ses prédications toujours éloquentes, onctueuses, paternelles et souverainement entraînantes. Il dort aujourd'hui son sommeil d'apôtre épuisé avant l'âge, sous l'herbe du cimetière de sa paroisse natale, humble village qu'il n'oublia jamais, même au faite des dignités dont on voulut récompenser son zèle.
Au nombre des discours par lesquels cet homme de Dieu entraînait les populations dans la voie du salut, il s'en trouvait un qu'il honorait d'une prédilection spéciale, et que Dieu lui-même semblait bénir plus encore que tous les autres. Ce discours avait pour texte ces paroles charmantes du jeune Joseph, cherchant avec amour les frères ingrats qui devaient le vendre à des marchands étrangers :
(1) M. l'abbé Le Goupils, chanoine honoraire de Coutances et de Rennes, ancien supérieur des missionnaires du diocèse de Coutances, puis chanoine titulaire de ce diocèse, et enfin vicaire général, curé de Cherbourg, mort à ce dernier poste, dan- >a cinquante-deuxième année.
Fratres meos gu&ro ; je cherche mes frères. Comme Joseph, il courait après ses frères, et répétait avec une douceur exquise et un succès complet ces ravissantes paroles : Je cherche mes frères, fratres meos qusero.
Et moi aussi, hien-aimés lecteurs (permettez-moi cet épanchement), j'ai pu dire à chaque instant avec vérité dans le cours de cet ouvrage : Je cherche mes frères, fratres meos qusero.
Quand j'essayais, par exemple, de faire briller à vos yeux les charmes de la vertu, je vous cherchais ; quand je faisais ressortir la hideuse difformité du vice, je vous cherchais encore, ô mes frères bien-aimés !
Quand je vous dépeignais les ineffables douceurs d'une vie chrétienne, je vous cherchais : quand je décrivais les peines, les ennuis, les angoisses d'une vie criminelle, je vous cherchais.
Quand je faisais effort pour vous prouver par des arguments pressants la nécessité de vous donner à Dieu, je vous cherchais ; quand je combattais les frivoles prétextes dont vous coloriez vos résistances à la divine bonté, je vous cherchais.
Quand je descendais avec vous par la pensée dans les abîmes sans fond de la justice divine, je vous cherchais; et enfin je vous cherchais encore quand j'entr'ouvais la* cité céleste pour vous en découvrir les impérissables splendeurs.
Oui donc , toujours , toujours, vous avez été l'objet de mes poursuites ; toujours j'ai dit avec anxiété, en pensant à vos misères : Je cherche mes frères égarés : Fratres meos qusero.
Que de secrets intimes je vous révélerais, si je
mettais sous vos yeux les diverses scènes qui se passaient dans mon imagination pendant que je vous poursuivais avec ma plume !
Tantôt, je voyais une mère en pleurs, touchée des dangers que je signalais à son fils ; je la voyais, dis-je, assiéger le cœur de Dieu par des prières ferventes, puis obtenir à force de supplications et de baisers la conversion complète de son cher Augustin.
Tantôt, je voyais un pieux jeune homme devenant apôtre, et ramenant à la vertu, par la puissance de ses conseils et de ses exemples, ces infortunés condisciples qui, sans son secours, allaient tomber dans les gouffres éternels.
Quelquefois je me croyais en face d'un vénérable vieillard, insensible jusque-là à tous les coups de ]a grâce, et laissant enfin tomber une de ces saintes larmes que ses yeux, depuis tant d'années, ne savaient plus répandre.
En d'autres moments, je croyais voir un bon père faire éclater la joie de sa vertueuse famille, en lui annonçant avec émotion qu'il voulait enfin partager son bonheur, et n'être plus pour elle une pierre de scandale.
Que de fois j'ai cru voir le cœur endurci d'un vieux pécheur fondre comme la cire en lisant ce que la divine miséricorde m'avait inspiré pour la conversion de ce prodigue !
Que de fois j'ai assisté, par la pensée, aux confessions touchantes de pénitents attendris, qui surabondaient de consolation en se déchargeant du fardeau de leurs crimes ! Que de fois j'ai vu tomber leurs larmes et compté leurs soupirs ! Que
de fois j'ai cru les voir baiser la page d'où le trait de lumière s'était échappé pour dissiper leurs ténèbres !
0 frères en Jésus-Christ, mon Sauveur et le vôtre, je vous en conjure, sauvez, sauvez vos âmes ! La vie n'est qu'une ombre qui passe ; l'éternité seule, croyez-moi, l'éternité seule, entendez-vous ? l'éternité, l'éternité seule est une réalité qui ne passera jamais. Sauvez, sauvez vos âmes, et ne permettez pas qu'un étranger qui ne vous connaît point, soit plus zélé que vous-mêmes pour votre salut éternel. Ne lassez point la patience de Dieu ; ne provoquez pas plus longtemps sa colère. Elle éclate quelquefois avec une impétuosité sans égale, et elle éclate surtout contre ceux qui ont pendant longtemps méprisé ses menaces.
J'habite un diocèse , frères bien-aimés , dans lequel un de mes collègues a été témoin d'un châtiment de cette nature, qui fait vraiment trembler. On donnait dans une paroisse les exercices d'une mission, et les fruits en étaient admirables. Les pécheurs les plus endurcis revenaient à Dieu avec des démonstrations de bonheur excessivement consolantes. Cependant, un de ces pécheurs refusa d'imiter les autres. Non-seulement il ne se convertit point, mais il engageait plusieurs de ses amis à rester avec lui dans sa mauvaise voie. Un jour, un des missionnaires venait de prêcher sur la mort, et avait rappelé vivement qu'elle frappait souvent à l'improviste, et qu'il était nécessaire d'être toujours prêt à recevoir sa visite. Comme il quittait la chaire pour se rendre à l'autel, un de ses confrères qui l'y avait devancé, se tournant
vers le peuple dès que le sermon fut achevé, dit avec émotion : « Mes frères, je recommande à vos » prières M. X*" (c'était le pécheur endurci), qui » est mort subitement dans sa maison pendant le » sermon que vous venez d'entendre. » L'effroi fut général, car on connaissait assez sa vie pour frémir à la pensée de la mort qui en était le triste couronnement.
Soyons sages aux dépens des autres ; et pour ne pas être les victimes des vengeances de Dieu, devenons les conquêtes de sa miséricorde. Jetons-nous dans les bras du divin Sauveur qui nous dit avec tant d'amour : Ycnite ad me omnes qui laboratis et onerati estis, et ego rcficiam vos ; venez, venez à moi, vous tous qui succombez sous le fardeau de vos péchés, et je vous soulagerai. Ne rendons pas inutile le sang adorable que ce divin Sauveur a versé pour nous mériter le ciel, et méditons au flambeau de la foi ces paroles qui ont été le germe de tant de conversions :
QUE SERT A L'HOMME DE GAGNER TOUT l' UNIVERS s'iL VIENT A PERDRE SON AME ?
Quicl prodest homini si universum mundum lucretur, animée vero suœ detrimentum patiatur ?