VI. — Rendre la vertu aimable
Avant notre conversion, nous avons peut-être été rebutés bien des fois par certains défauts dont nous avons parlé au chapitre de la piété, défauts que des personnes religieuses alliaient avec leur dévotion, et qui nous éloignaient d'elles au lieu de nous en rapprocher. Instruisons-nous à notre propre école ; rappelons-nous ce qui nous choquait chez les autres, afin de l'éviter en nous-mêmes.
C'était peut-être une certaine vivacité mêlée d'aigreur et d'amertume qui nous faisait tempêter contre la dévotion des personnes pieuses : veillons donc sur nous-mème pour que notre douceur fasse l'éloge de notre piété. Devenons doux comme des
agneaux, ou plutôt comme le divin pasteur Jésus, sous la houlette duquel nous avons le bonheur de vivre. Écoutons, et surtout pratiquons ce qu'il nous recommande par ces charmantes paroles : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
C'était peut-être le défaut de complaisance qui nous rebutait chez les personnes pieuses. Quand nous les voyions concentrées et absorbées dans une dévotion qu'elles nous faisaient trouver âpre et sauvage, parce qu'en la pratiquant, elles ne semblaient occupées que d'elles-mêmes, et nullement des membres de la famille dont elles étaient environnées, nous éclations en reproches contre la piété, que nous avions l'injustice de rendre responsable dune multitude de fautes qu'elle condamnait la première : eh bien ! rappelons-nous nos anciens sentiments, et veillons avec soin sur notre conduite pour donner l'exemple d'une complaisance aimable, d'une douce prévenance et d'une attention continuelle à rendre heureux tout ce qui nous entoure.
C'était peut-être encore le défaut de charité qui nous scandalisait. En voyant des personnes esclaves de leurs petites pratiques , et blessant la charité comme les autres quand ces pratiques étaient remplies; en les voyant faire doucement l'éloge dune personne, puis placer contre elle une médisance, puis enfin revenir à l'éloge, et se rassurer en pensant que tout était bien parce qu'elles avaient placé leur médisance entre deux couches de charité ; cela nous indignait et nous faisait crier injustement contre la piété qui gémissait comme nous sur ce désordre. Eh bien ! donc, évitons le piège puisque nous le connaissons et que nous le
voyons tendu. Guerre impitoyable à tout ce qui blesse la divine charité ! Calomnies, médisances, railleries, jugements téméraires, ayons tout cela en horreur, et rappelons-nous le mot du divin Maître qui a fait de la charité envers le prochain un commandement si précis : Le second commandement est semblable au premier : Vous aimerez le prochain comme vous-même.
Voyons enfin tout ce qui nous a choqués chez les autres, et appliquons-nous à nous en préserver nous-mêmes.
Rien n'est plus glorieux pour la religion que de voir la réforme qu'elle opère en quelques jours chez celui qui en embrasse la pratique. Quand ces nombreux défauts, blessants pour plusieurs, et peu édifiants pour tout le monde, auxquels hier encore on était sujet, se trouvent subitement remplacés par des vertus aimables dont les actes sont comme le reflet de l'àme bien réglée où elles ont leur siège ; quand on donne constamment l'exemple d'une douceur qui ne se dément point, d'une bonté que rien ne tarit, pas même l'ingratitude, d'une charité qui embrasse tout le monde, d'une régularité qui brave toute censure, d'une conduite enfin dont l'impie lui-même est contraint de faire l'éloge ; on ne se figure pas, cutre la masse de mérites que l'on acquiert pour soi-même, les remords salutaires qu'une vie si chrétienne inspire aux méchants, et les saints désirs qu'elle fait naître chez ceux qui en sont à chaque instant les témoins. C'est une prédication souverainement éloquente, et dont les fruits sont souvent beaucoup plus abondants que ceux de l'apôtre qui tonne dans la chaire.
Donc, adonnons-nous do tout notre pouvoir à cet apostolat que Dieu bénit toujours, et qui se résume en ces mots par lesquels nous avons commencé cet article : Rendre la vertu aimable.
Vil. — Faire des prosélytes ; tenter la conversion des personnes sur lesquelles on a de l'influence.
Quelque fructueux que soit l'apostolat dont nous venons de parler, il serait fâcheux que nous ne fissions pas quelques démarches plus directes et plus pressantes encore auprès des personnes de notre connaissance, pour essayer de leur procurer le bonheur dont nous jouissons nous-mêmes. La charité, quand elle a réellement Dieu et la religion pour principe, est catholique comme la foi ; elle embrasse le monde entier ; elle en fait la conquête par l'ardeur de ses vœux ; elle voudrait pouvoir le pénétrer de s'a flamme, et le jeter brûlant dans les divins abîmes de la miséricorde.
Quoi de plus beau que le zèle d'un François Xavier, par exemple î 11 a arboré Fétendart de la croix dans cinquante-deux royaumes; sa charité a mis en feu les Indes et le Japon ; il a instruit et baptisé plus d'un million d'idolâtres ; et le voilà mourant, exténué de fatigues, le crucifix sur la poitrine, vieux à quarante-cinq ans, étendu sans secours, sans parents, sans amis, sur le rocher désert de File de Sancian, à quatre mille lieues de sa patrie. Ses forces l'abandonnent; mais son zèle est-il mort? Non; le zèle est immortel comme la charité dont il est la flamme. Le voilà cet héroïque Xavier, cet autre Paul, le voilà tourné vers l'immense empire de la Chine ; et ses dernières paro-
les sont celles-ci : « Mon Dieu ! je suis prêt à mourir » si vous l'ordonnez ; mais si vous vouliez me » donner encore quelques années de vie, voilà la >■ Chine devant moi, je serais heureux d'en entre- » prendre la conquête.... » Quelle charité! quelle sublimité de dévouement et de zèle !
À défaut de brasier, apportons, nous du moins, une petite étincelle. Si notre charité n'embrasse pas des royaumes, qu'elle atteigne seulement ce parent, cet ami, cet ancien compagnon de débauches peut-être. Nul n'est plus propre que nous à tenter ces conquêtes. On nous croira plus qu'un prêtre quand nous dirons qu'on est vraiment heureux en se donnant à Dieu. On ne nous fera pas une objection que nous ne puissions résoudre ; on sera même heureux de se laisser convaincre. Qui pourrait nous retenir ? Sauver une àme ! quelle tache glorieuse ! une âme immortelle ! une âme rachetée du sang d'un Dieu ! une àme qui va peutêtre tomber en enfer, si nous ne l'arrachons pas à cet affreux malheur ! Àh ! nous voyons tous les jours de sublimes dévouements pour sauver d'une mort temporelle l'infortuné qui va périr dans les eaux ou dans les flammes ; et nous qui voyons au flambeau de notre foi une âme qui nous est chère, suspendue sur le gouffre effroyable d'un enfer éternel, nous resterons insensibles ! Quoi ! pas un mot, pas un conseil, pas une démarche de zèle, pas la moindre tentative pour associer à nos joies ceux que peut-être, hélas ! nous avions associés à nos crimes ! Non. non ; qu'il n'en soit point ainsi ; à l'œuvre ! à l'œuvre ! et nous aussi, soyons apôtres ; et nous aussi sauvons des âmes ; et nous aussi
assurons-nous à tout jamais le salut de la notre en sauvant celle de nos frères, puisque c'est Dieu même qui nous dit, par un de ses apôtres, ces mémorables paroles :
Si quelqu'un d'entre vous fait rentrer dans le chemin de la vérité celui qui s'en est écarté, qu'il sache que quiconque fera revenir un pécheur de son effarement, sauvera de la mort l'âme de ce pécheur, et qu'il couvrira la multitude de ses propres péchés.