IV
— - Ou'ou nous permette, en terminant ce chaj)itre, une observation qui nous a été faite par quelques confrères, et dont nous reconn^ûssons la haute importance.
Si nous stigmatisons avec énergie l'avarice chez le prêtre, il ne faut pas croire que nous réservions nos éloges pour la prodigalité. Ce sont deux défauts graves qui méritent un blàmxC sévère.
La prodigalité, si Ton est docile à ses inspirations, suggère chaque jour le désir de faire quelques nouveaux achats. Ennemie déclarée de Tordre et de la règle, elle ne permet, point de tenir une note exacte des obligations que Ton a contractées, des emprunts que Ton a faits, ni des dépenses journalières que nécessite la tenue du ménage, rse mettant jamais en regard de ces diverses dépenses les ressources destinées à y faire face, elle écarte sans cesse l'idée d'un déficit dont chaque jour qui s'écoule accélère l'imminence. Follement présomptueuse, et voulant avant tout satisfaire le besoin qui la presse de dissiper un revenu beaucoup plus restreint qu'elle ne pense, elle invente à tout moment des dépenses nouvelles.
Tantôt, elle excite le désir de se procurer des ouvrages plus curieux qu'utiles, et que Ton se repent bientôt d'avoir achetés, sur la foi de prospectus séduisants et trompeurs.
Tantôt, elle flatte je ne sais quel instinct d'amateur d'antiques, qui pousse secrètement à garnir, ou plutôt à encombrer le presbytère d'une fouie de meubles inutiles, et qui n'ont d'autre mérite que de faire payer excessivement cher l'avantage qu'ils ont d'èlre excessivement vieux.
D'antres fois, elle fait entreprendre des voyages de pur caprice, et qu'aucune vue d'utilité n'autorise ; voyages qui, même pour les plus économes, entraînent toujours des dépenses plus considérables que celles auxquelles on s'attendait.
Souvent aussi, elle met tout en œuvre pour démontrer la nécessité de donner des repas aux confrères ; et, quand elle a fait goûter ses raisons, elle poursuit son œuvre de dilapidation, et fait voir que ces repas doivent être des festins, saiis penser à tous les frais que de tels festins occasionnent.
En d'autres circonstances, elle représente sous un riant aspect la séduisante idée d'une spéculation qui doit toujours avoir, selon ses trompeuses espérances, des résultats immensément avantageux : c'est, par exemple, une entreprise industrielle dont le succès, au dire du programme, est toujours assuré, pourvu que l'on trouve des actionnaires, c'est-à-dire, hélas ! pourvu qu'on trouve des dupes.
La manie de bâtir est encore une des tristes voies dans lesquelles s'engage la prodigalité, et au bout de laquelle elle rencon tre parfois une ruine désastreuse .
Les spéculations agricoles ont aussi^ pour quelques-uns, un irrésistible attrait ; l'agriculture perfectionnée leur sourit, et la prodigalité leur persuade que la terre n'est jamais ingrate, et qu'elle paye au centuple les soins qu'on lui donne, sans tenir aucun compte du chapitre des accidents qui désappointent les plus habiles, et sans s'inquiéter si celui qu'elle engage dans ces exploitations que repoussent, du reste, les saintes fonctions de son divin ministère, possède réellement les connaissances nécessaires pour ce genre d'industrie.
Le népolismc, ravanccmeiit de sa famille, et les sacrifices que cet avancement exige, sont encore pour quelques-uns la source de bien des déboires, et peut être même de cerlaines inquiétudes de conscience quine sont pas toujours sans fondement.
On en voit aussi que la prodigalité conduit à la détresse par des chemins si secrets que l'on a peine il les découvrir ; ce sont ceux qui ne font pas, à la vérité, de graves imprudences, de ces imprudences notables qui frappent au premier coup d'œil, mais qui, n'exerçant aucune surveillance, ne se refusant pas un seul des mille petits riens qu'ils convoitent, ne comptant jamais avec eux-mêmes, ne tenant aucun registre de recettes et de dépenses, gaspillent leur modique revenu, et quelquefois contractent des dettes qu'ils ont une peine extrême à acquitter, et que souvent même ils ne soldent qu'en en contractant de nouvelles.
Enfm, la prodigalité, qui sait prendre toutes les formes, même celles du zèle et de lapiété, inspire l'idée d'œuvres considérables , bonnes en ellesmême, mais beaucoup trop dispendieuses pour le prêtre qui les entreprend sans penser à la règle de prudence que lui rappelle pourtant l'Evangile qu'il prêche : Qids ex vobis, volons turrim œdificarc, non prius sedens computat sumptus qui ncccssarii sunt, si hahcat ad pcrftcicndiim.
De tout cela et de bien d'autres choses encore qu'il est inutile d'exposer avec plus de détail, que résulte-t-il, sinon la ruine du prêtre prodigue, et comme suite ordinaire de cette ruine, des dépenses non payées, des emprunts non remboursés, des billets et obligalions non acquittés, c'est-à-dire ton-
tos les conséqiionccs d'un <l('îsaRtro fmancior pins ou moins considérable ; et cela, au préjudice de plusieurs personnes auxquelles le titre de prêtre donnait de la confiance, et qui n'en sont que plus ardentes à se plaindre de celui qui devait moins que tout autre leur occasionner les pertes qu'elles subissent ?
Est-il besoin de dire que les œuvres de zèle périssent subitement au fond du goutTrc creusé par cette prodigalité sans mesure ?
Donc, guerre à l'avarice ! mais guerre aussi <i la prodigalité et au gaspillage ! C'est entre ces deux écueils qu'il faut diriger notre nacelle, si nous voulons qu'elle arrive heureusement au port ; et elle y arrivera sans aucun doute si nous prenons la prudence pour pilote, et la charité pour boussole.