CHAPITRE YII
Désintéressement inanifesté par des œuvres.
— Qii'cst-co que le zèle ? C'est l'amour des âmes. Qu'est-ce que l'avarice ? C'est l'amour de l'argent. Deux amours essentiellement opposés l'un à l'autre; deux amours dont l'un est tout matériel, et l'autre tout spirituel ; deux amours, dont l'un est béni de Dieu, et l'autre flétri de ses anathèmes, peuvent-ils séjourner en même temps dans une même âme ?
C'est Jésus qui répond à cette question : vous ne pouvez, dit-il, servir Dieu, c'est-à-dire l'aimer, et servir en même temps le dieu des richesses : No7î potestis Deo scrvire et mammotiœ. Non, encore une fois, l'amour des richesses, qui est tout matériel, ne peut subsister dans une âme en même temps que l'amour de Dieu qui est tout spirituel et tout divin. Or, n'est-il pas évident que l'amour des âmes étant aussi tout spirituel de sa nature, ne peut régner dans un cœur en même temps que l'amour de l'argent?
Aussi , comme l'expérience confirme énergiquement la sentence de Jésus ! En fait de zèle, où sont les héros dans le christianisme ? Est-ce parmi les avares qu'on les trouve ? Poser cette question, c'est la résoudre.
Mettez un grain d'avarice au fond du cœur d'un Paul, d'un Xavier, d'un Vincent Ferrier, d'un Dominique et de tant d'autres, et vous verrez s'ils
quittent pour sauver des âmes leurs parents, leur patrie et surtout leur sacs d'or. Non ; tous ces grands cœurs se seront à peine collés à l'argent que, sur-le-champ, on les verra se rapetisser, se refroidir, se dessécher, et remplacer ces sentiments sublimes qui les poussaient à la conquête des âmes par je ne sais quelles vues étroites, mesquines, terrestres et grossières.
Et les peuples savent bien remarquer cette différence choquante. Autant ils exaltent un prêtre désintéressé, généreux et ami des pauvres ; autant ils méprisent un prêtre égoïste, avare, inflexible quand il s'agit d'exiger la rigueur de ses droits. Le premier les touche, les édifie, les pénètre de respect, leur inspire une confiance sans bornes ; le second les scandalise, les éloigne de la religion et de ses ministres, et leur donne des prétextes pour demeurer eux-mêmes éperdument attachés aux faux biens de la terre. Si donc nous voulons exercer parmi les peuples un minislère fruclueux et honorable, acquérons la réputation de prêtres généreux et désintéressés ; et, pour acquérir cette réputation glorieuse, manifestons notre désintéressement par des œuvres.
— Un des plus beaux éloges que les peuples fassent et puissent faire d'un prêtre, c'est de dire qu'il 11 a rien à lui. Ces cinq petits mots sont consacrés par l'usage pour donner, d'un seul trait, la juste idée d'un prêtre ami des pauvres et ennemi déclaré de ce froid égoïsme et de ce sordide intérêt contre lequel il est oI)ligé, par état, de tonner fortement du haut des chaires chrétiennes.
Quand une paroisse possède un prAlrc de ce caractère, non-seulement elle le vénère, non-seulement elle lui accorde sa confiance et lui prodigue son affection ; mais elle est heureuse et fière de l'avoir pour pasteur ; elle aime à citer ses aumônes, ses bonnes œuvres, ses bienfaits de toute sorte. 11 a beau cacher le bien qu'il fait, et prendre pieusement mille moyens ingénieux pour dérober à sa main gauche le bien que fait sa main droite ; tout est connu, tout est publié, et la gloire qu'il avait voulu fuir lui revient de tous côtés avec abondance, et rejaillit avec un immense avantage sur son divin ministère.
— Il est une œuvre de miséricorde qui donne une haute idée du désintéressement d'un prêtre : c'est l'assiduité de ses visites auprès des malades qui sont dans l'indigence, et l'empressement qu'il met à les secourir aux dépens de sa bourse.
Quand les pauvres sont atteints de quelque maladie, on ne se figure pas l'état de détresse dans lequel ils se trouvent, surtout dans les campagnes. Privés de médecins, de médicaments et des soins assidus que leur position réclame, on peut dire que leur dénùment est complet. Qui viendra donc au secours de ces infortunés ? Ah ! n'est-ce pas, avant tout les autres, le pasteur de ces brebis souffrantes qui doit leur procurer les soulagements dont elles ont besoin? Qu'il aille donc leur porter, non-seulement les consolations spirituelles de son saint ministère, mais encore les aumônes abondantes dont il reconnaît^ par lui-même, la pressante nécessité.
Le clergé, sans doute, n'est pas opulent aujour-
(riiiii ; cependant, au sein des campagnes, le plus riche habitant d'nne multitude de paroisses est encore le curé ; c'est donc lui qui doit, plus que tous les autres, se signaler par ses largesses à l'égard des pauvres.
Il arrive quelquefois que les laïques, et même les laïques sans religion, font plus pour les pauvres que le curé de la paroisse, quoique celui-ci soit autant en état qu'eux de faire ce qu'ils font ; il y a là quelque chose d'humiliant pour le sacerdoce ; il y aurait même scandale, si l'on savait que le prêtre qui se laisse ainsi devancer dans la voie de l'aumône par des laïques sans foi, fait de sordides épargnes, ou achète des propriétés, et ferme l'oreille aux cris des malheureux dont l'indigence lui est pourtant si bien connue.
Un jour, allant faire visite au fond d'un village à un homme du monde, qui, malheureusement, ne pratiquait pas la religion, on nous dit qu'il était sorti. Yovdant savoir s'il allait bientôt revenir : il est auprès de son malade, nous dit-on. Désirant avoir un peu plus de détails sur une œuvre qui nous paraissait si charitable, nous apprîmes qu'il y avait dans la contrée un homme pauvre qui avait une plaie à la jambe et qui n'avait personne pour le soigner. Or, c'était cet homme du monde qui allait régulièrement, tous les jours, faire les fonctions de sœur de charité auprès de cet indigent. Ce jour-là, il était parti, nous dit-on, avec de la charpie dans una de ses poches et ime bouteille de vin dans l'autre, sans compter le pain, les médicaments et l'argent dont il avait soin de pourvoir son malade avec abondance.
Est-il possible ffue de tels faits soient connus sans être publiquement exaltés ? Mais est-il possible aussi qu'on ne leur oppose pas des faits d'une toute autre nature si justement reprochés à un pasteur avare?
— Yous criez contre votre troupeau ; vous dites que son avarice met un obstacle insurmontable à toute espèce de bonnes œuvres : vous enviez le sort de tel et tel pasteur qui, d'un seul mot, fait ouvrir toutes les bourses et reçoit quelquefois plus qu'il ne demande.
Mais, dites-moi, vous ètes-vous interrogé vousmême pour savoir si vous donniez l'exemple du désintéressement et de la générosité ? Jouissezvous de cette réputation dans votre paroisse ? Votre éloge est-il dans la bouche de tous les pauvres ?
S'il en est ainsi, votre troupeau a tort assurément et grand tort de ne pas être docile aux saintes leçons que vous lui donnez ; il est certainement blâmable de vous laisser marcher seul dans la voie de la charité et des bonnes œuvres ; mais, convenons-en, il est rare, il est extrêmement rare qu'un pasteur marche seul dans cette sainte voie. Qu'il s'y lance avec un zèle généreux ; qu'il y coure avec un zèle embrasé du feu de la charité ; qu'il s'y montre aussi prompt à donner que l'avare l'est à recevoir ; et bientôt il verra que son troupeau manquait plutôt encore d'un bon exemple que du désintéressement dont il le croyait totalement dépourvu.
— Sauf quelques honorables exceptions, les hommes, naturellement, n'aiment pas à donner. Le malheureux penchant connu sons le nom d'at-
tache aux biens de la terre est une portion notable du triste héritage que nous ont laissé nos premiers parents.
Pour vaincre cette déplorable inclination, on a besoin de quelque encouragement ; il faut être poussé, ou parla conscience impérieuse du devoir, ou par un exemple entraînant, ou par quelque autre considération puissante. Mais, ne nous y trompons pas :consciencedudevoir, exemple entramant, considération puissante, tout ce que vous pourrez imaginer de plus fort, demeurera certainement infructueux, en fait de bonnes œuvres, si le pasieur ne donne pas lui-même cet exemple entraînant dont nous venons de parler.
Que serait-ce, grand Dieu ! non-seulement s'il était étranger à tous les actes de la charité, mais s'il passait pour tenir sous les verrous quelque trésor tendrement aimé, ou si, de temps en temps, comme les enfants du siècle, il achetait des maisons ou des terres ? Que serait-ce si, dans toute la contrée, on colportait de cercle en cercle des faits nombreux attestant sa lésinerie, ses sordides épargnes et son avarice scandaleuse? N'est-il pas clair que son exemple serait contagieux, et que, n'ouvrant jamais sa bourse pour les bonnes œuvres, ses paroissiens ne se croiraient nullement obligés à délier les cordons des leurs ?
A qui fera-t-on croire que saint Vincent de Paul eût obtenu les sommes énormes qui lui arrivaient de toutes parts, s'il avait eu un cœur étroit, sans générosité, sans charité, sans désintéressement ? Qui ne voit que la générosité des autres se réglait sur sa générosité propre ; qu'on ne lui donnait
abondamment que parce qu il se dépouillait luimême de tout ce qu'il possédait; et que, mille fois plus occupé des pauvres que de lui-rnème, il se réduisait, sans s'en apercevoir, aune pauvreté plus pénible que celle des milliers d'infortunés qu'il soulageait sans relâche?
— Prenons garde de scandaliser les peuples, comme cela se voit, hélas I quelquefois, en laissant après nous des coffres pleins d'or.
0 mon Dieu ! que la religion souffre quand elle voit ce triste, et nous pourrions dire, ce hideux spectacle ! Les voilà donc ces sacs que l'on remplissait avec tant d'ardeur aux dépens des pauvres qui y avaient un droit rigoureux, aux dépens même de la réputation qui déjà, sous le rapport de l'avarice, avait été si vivement attaquée.
Quelquefois, cependant, on prend soin de la conserver intacte ; on parle sans cesse de son état de gène, de son malaise fmancier ; on porte des habits de fort peu de valeur ; on réduit chaque jour ses dépenses de table et d'ameublement ; bref, on vise à passer pour n'avoir que le strict nécessaire. La mort arrive, frappe le grand coup ; les yeux se ferment et les cofïVes s'ouvrent. Les héritiers, étonnés, bondissent de joie, et la religion pleure sur le scandale de son ministre !
0 avarice ! passion basse et vile, méprisée de tout le monde, mais vouée à une triple infamie, quand c'est un prêtre qui en est coupable !
Abhorrons ce vice, chers et bien-aimés confrères. Judas, vous le savez, le logea dans son cœur, ce vice odieux ; mais il le trouva lui-même si détes-
table que, avant de consommer son suicide, il jeta loin de lui ce misérable argent qui avait été la cause de sa perte.
Sondons bien notre cœur. Aimons-nous l'argent? Éprouvons-nous une joie vive quand nous en recevons ? Sommes-nous péniblement alTectés quand il faut en débourser ? Avons-nous une grosse somme en réserve, et la grossissons-nous encore chaque jour ? Nous confessons-nous de cette attache à Fargent ? Puissions-nous tous faire à ces questions les réponses qu y feront certainement les saints prêtres !
— Soyons donc désintéressés, si nous voulons honorer notre ministère et le rendre efficace. Visitons souvent, cordialement les pauvres, et laissons toujours au fond de leurs réduits des traces de notre passage. Mettons-nous à la tète de toutes les bonnes œuvres, et ne nous bornons pas à en faire ressortir Timportance. Dans quelques circonstances graves et impérieuses, sachons nous imposer des privations et des sacrifices ; si Fargent nous manque, ne craignons pas de nous dépouiller de quelques linges ou de quelque vêtement. Ne refusons pas de tirer d'embarras, si nous le pouvons sans imprudence, quelque infortuné qui a besoin d'une assistance temporaire et qui, sans nous peut-être, va loml)er dans une affliction profonde, ou s'aljandonncr au désespoir. Kpargnons-lui même la peine de nous adresser une requête, et soyons les premiers à lui proposer ce qu'il désire.
N'achetons jamais des maisons ou des terres, et gardons-nous d'employer à décorer splendide-
mont nos habitations l'argent que réclament nos pauvres et notre église. Que notre ameublement soit simple, modeste, et non riche et somptueux. Pensons bien plus à décorer la maison de Dieu que noire maison propre, et souvenons-nous que, agir ainsi, c'est se dépouiller pour Jésus-Christ. Ne nous persuadons pas avec trop de facilité que la modicité de notre revenu et l'esprit d'intérêt qui caractérise notre troupeau , nous autorisent à laisser notre église dans un état de dénùment et de malpropreté. Convainquons-nous plutôt que l'église d'un saint prêtre, quelque pauvre qu'il soit, est toujours propre et décemment ornée.
Si quelque somme nous est légitimement due, prenons bien garde de la réclamer avec trop de rigueur ou de sévérité. Demandons, mais avec douceur, avec réserve, et même avec une sorte de timidité qui fasse voir qu'une telle demande nous est à charge, et qu'il nous est plus doux de donner que de recevoir. Ayons toujours quelque petite monnaie pour distribuer aux mendiants que nous rencontrerons ; et si nous voyageons dans la compagnie de quelques laïques, ne leur laissons pas tous les honneurs de l'aumône. Pas de prodigalité pour la dépense de table, mais aussi pas de parcimonie excessive ; donnons l'hospitalité et donnons-la de grand cœur.
En un mot, soyons détachés, parfaitement détachés de tout intérêt temporel ; que notre cœur no tienne qu'à Dieu, à Dieu seul, dociles en ce point si important à la recommandation du grand apotie : Quœ sursiwi swit (juœritc, qux sunnim sunt sapitc, non quae super tcrnun.