CHAPITRE X
I)e la sainteté nécessaire à un prêtre, au point de vue du zèle.
— Nous terminerons cette première partie par un chapitre d'une haute importance. Dans ce chapitre, viendront se résumer presque tous les détails dans lesquels nous sommes entrés jusqu'ici, ainsi que les autres avis que nous pourrions donner encore, relativement aux vertus principales que le prêtre doit spécialement pratiquer pour assurer le succès de son ministère.
Nous voulons parler de la nécessité indispensable pour tout prêtre de s'adonner constamment à la piété, s'il veut nourrir son zèle, gagner des milliers d'àmes à Jésus-Christ, et attirer sur ses travaux des bénédictions abondantes.
S'il jouit d'une réputation de haute piété, s'il mérite chaque jour davantage cette réputation par une conduite vraiment sacerdotale ; s'il vit de manière à faire dire de lui, non pas que c'est un bon homme, non pas même que c'est un bon prêtre ; mais que c'est un saint prêtre, un prêtre homme de Dieu, et tout occupé de son ministère et du salut des âmes, il verra certainement tous les ob- IV. 9
stades s'aplanir comme par enchantement ; des flots de pécheurs se convertiront à sa voix ; la face de sa paroisse se renouvellera ; tous les actes de sa charité et de son zèle donneront à ses discours une force irrésistible ; et dans cette piété ardente et éclairée, il trouvera les moyens infaillibles d'être constamment un apôtre embrasé dans la chaire, un père tendre au tribunal de la pénitence, un ange à Fautel, et partout le vrai représentant de Jésus- Christ et le digne continuateur de son œuvre.
Venons au détail, et instruisons-nous à fond de ce qu'il faut faire pour être vraiment pieux, et pour que les peuples nous considèrent comme tels.
— La première chose dont il importe en cette matière de nous bien convaincre, c'est que, pour mériter la réputation de saint prêtre, il faut être, en effet, un saint prêtre.
Prétendre àla réputation de piété sans être animé de son esprit, et, pour atteindre son but, prendre tous les dehors d'une dévotion avancée sans en avoir la racine au fond de Vàme, ce serait pure liypocrisie, et Fhypocrisie est un vice bas et infâme à l'aide duquel, au reste, on ne gagnerait pas longtemps l'estime des peuples. En effet, est-il possible que l'iiypocrisie ne se trahisse pas bientôt chez un homme qui est tous les jours en spectacle au monde, et qui, par la nature de ses fonctions, est continuellement en rapport avec les fidèles ?
D'ailleurs l'hypocrisie est un état de gène, d'eml)arras et de contrainte. Pour flatter quelque mauvais penchant, on y aura recours un jour, une semaine, quelques mois peut-être ; mais une année,
mais toute la vie, c'est impossible. On s'emmie de porter le masque et de traîner péniblement les saintes entraves delà vertu qui, pour l'âme pieuse, sont des liens pleins de douceur, mais qui, pour rame que la piété n'échaulTe pas, sont des chaînes insupportables.
Et puis, quelque soin que Ton prenne pour paraître ce que l'on n'est pas, la fausseté ne tarde pas à se déceler elle-même. La vraie piété a des traits, des caractères, une allure que, jamais, l'hypocrisie ne peut entièrement contrefaire. Autant l'une est franche, naturelle, ingénue, ouverte, aimable, entraînante ; autant l'autre est forcée, sombre, guindée, froide et embarrassée dans le triste rôle qu'elle s'obstine à jouer ; et quand tout cet échafaudage de duplicités et de mensonges vient à s'écrouler, quel désappointement ! quelle confusion ! et souvent quel déplorable scandale !
Soyons donc pieux, vraiment et solidement pieux, afin d'être aux yeux du peuple ce que nous sommes réellement aux yeux mêmes de Dieu.
— Voici, en quelque sorte, l'échelle des jugements du monde, par rapport aux prêtres. — C'est un mauvais prêtre ; i" degré. — C'est un bon homme y ou, comme disait Mgr de la Motte, évêque d'Amiens, un prêtre honnête homme ; 2^ degré. — C'est un bon prêtre ; 3® degré. — C'est un saint 'prêtre, ou tout simplement, c'est un saint; 4" et dernier degré.
Or, qu'on y fasse attention, à chacun de ces échelons correspond une dose de fruits de mort ou de fruits de vie, plus ou moins considérable, selon
que l'on s'éloigne ou que Ton se rapproche du suprême degré. Le mauvais prêtre est maudit de Dieu et méprisé des hommes ; il ne produit que des fruits de mort. — Le prêtre honnête homme, ou bon homme, a des vertus morales qui le font aimer du monde ; il eût été probablement bon laïque ; pas de zèle, pas de principes théologiques, pas de science ecclésiastique ; c'est effectivement un bon homme ; mais c'est mw pauvre jyrètre ; la sève sacerdotale lui manque. — Le bon prêtre est estimé de Dieu et des hommes, et fait du bien dans TKglise ; mais qu'il y prenne garde ; sur plusieurs points, l'or de ses vertus n'est pas pur de tout alliage, ou plutôt, son or, vu de près, n'est souvent que de l'argent tout au plus. — Le saint prêtre seul est ce que Dieu et les hommes veulent que soit un prêtre. Il fait bénir son ministère, et son ministère le fait bénir. Pas dévide dans sa vie d'apôtre ; chaque jour est un jour d'abondante moisson : il est le saint de la contrée.
Comment, ô mon Dieu ! ne pas reconnaître des vérités si frappantes ? ou si on les reconnaît, comment ne pas les prendre pour règle de sa conduite? Comment ne pas faire tous ses efforts pour vivre de manière à mériter la réputation de saint prêtre, puisque c'est à ce degré qu'il faut être pour produire avec une merveilleuse abondance des fruits de salut dans l'Église de Dieu ?
— On se persuade trop aisément que le langage que nous venons de faire entendre est exagéré, ou du moins on se llatte que les peuples ne sont pas aussi difficiles ou aussi clairvoyants qu'on voudrait
le faire croire, et Ton espère pouvoir acquérir à moins de frais que nous ne semblons en exiger, la réputation de saint prêtre.
Ceci est un artifice mis en jeu par l'amour-propre, lequel voulant fuir ce qu a de pénible pour la nature une vie fervente, sainte, parfaite et vraiment sacerdotale, nous insinue secrètement que, pourvu que nous ne donnions aucun scandale grave et que nousremplissionsassez fidèlement le capital de notre ministère, nous passerons certainement dans le monde pour de bons et saints prêtres. 0 mon Dieu I que de bien se ferait dans votre Église et qui ne s'y fait pas, à cause de cette déplorable illusion qui aveugle quelques-uns de vosministres !
Non, assurément, il nlest pas aussi aisé qu'on se le persuade de mériter la réputation de saint prêtre ; non, ce n'est pas chose facile de fasciner les peuples sur ce point, et de leur faire croira qu'on Qsiparfait, quand on n'est que bo?i ; qu'on est saint, quand on n'a qu'une piété ordinaire et commune.
Jugeons-en par nous-mêmes. Plaçons-nous par la pensée au sein d'une réunion de prêtres que nous n'avons jamais vus. Si nous sommes tant soit peu observateurs, nous faudra-t-il longtemps pour distinguer les prêtres pieux, fervents, unis à Dieu et vraiment animés de l'esprit du sacerdoce, pour les distinguer, dis-je, de ceux en qui se trouvent des dispositions tout opposées ? Les choses qui se diront, la manière dont on les dira, le geste modéré ou impétueux, l'attitude grave ou légère, l'abondance ou la sobriété du discours, ces indices et mille autres plus aisés à saisir de l'œil qu'à indiquer
avec la plume, nous montreront sur-le-champ, et souvent à coup sur, quels sont les plus saints prêtres de l'assemblée.
Et cependant, c'est la première fois que nous les voyons. Que serait-ce si, comme le troupeau dont chacun d'eux est le pasteur, nous les observions tous les jours, si nous les trouvions chez eux, chez nous, au lit des malades, le long des rues ou des chemins, au tribunal de la pénitence, dans la chaire, à l'autel, et partout en un mot, puisque nul n'est plus connu dans une paroisse que celui à qui la direction spirituelle en est confiée ?
— C'est donc un point définitivement arrêté, qu'il faut de toute nécessité être un vrai prêtre, un saint prêtre, puisque, d'une part, on ne passera pour saint prêtre dans l'esprit des peuples que si on l'est en effet ; et que, de l'autre, on n'exercera un ministère plein, ahondant et souverainement fructueux, qu'autant que l'on sera parfaitement uni à Dieu, animé de son esprit, et vraiment rempli de ce zèle pour la perfection, de cette dévotion fervente et de cette haute piété qui donnaient à l'ensemble des travaux des saints une si prodigieuse fécondité. Maintenant, entrons dans un certain détail, et Aboyons ce qui s'oppose à l'acquisition de la précieuse réputation de saint prêtre, et ce qui la fait obtenir.
— Passerait-il pour saint prêtre celui qui aurait horreur de la solitude et du silence, qui ne se plairait qu'au sein de la dissipation ?
Les peuples diraient-ils : Oh ! que nous avons
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un saint prêtre pour pasteur l II n'est jamais chez lui, ni même dans sa paroisse. Sa messe dite, le voilà parti, et c'en est jusqu'au soir ; il va, il vient, il court, il s'amuse, il rit bien fort, aujourd'hui chez tel confrère, demain chez tel autre ; et toute la semaine de même, et tout le mois comme la semaine, et toute l'année comme le mois ; oh ! quel saint homme ! quel homme de Dieu ! quel pasteur.
— Aurait-il aussi la réputation de saint prêtre celui qui, dans toute la contrée, serait de tous les festins, et qui, au milieu de ces festins, par la manier î de se tenir, de parler, de rire, de boire même et de manger, laisserait clairement paraître qu'il se plaît dans ces réunions bruyantes ; que cette vie toute extérieure, sensuelle et immortifiée est la vie qu'il aime d'une prédilection toute spéciale, et qu'il est là dans son centre et dans son élément?
— Serait-ce encore un saint prêtre, au dire des peuples, que celui qu'on ne verrait jamais à l'église qu'autant que la nécessité le forcerait d'y venir ? Si jamais, ou presque jamais on ne le voyait visiter le très-saint Sacrement ; si rien n'annonçait qu'il aime la solitude du sanctuaire ; si tout, au contraire, faisait voir que ce lieu n'est pas le lieu de son choix et de son goût ; si, par la rareté de ses visites, par leur brièveté, par son air distrait et préoccupé, il offensait la piété des fidèles, ou, du moins, ne faisait rien pour la réchaulTer et l'entretenir ; en vérité, pourrait-on dire, pourrait-on penser qu'il est un vrai prêtre, un saint prêtre, un prêtre tout embrasé des ardeurs du zèle ?
— Serait-ce encore un saint prêtre, dans l'opinion commune, que celui qui célébrerait l'auguste sacrifice avec une excessive rapidité, ce qui ferait dire aux fidèles, comme ils le disent en etTet quelquefois, qu'ils ont presque peine à se persuader qu'ils aient rempli le précepte de l'Église en entendant une si courte messe ? Cette préparation si brève, et en apparence si peufervente, cesgestes sibrusques, ces regards si peu modestes, ces signes de croix si tronqués, ces prières si mal articulées, ces génuflexions si précipitées, cette conversation si bruyante et si animée dans la sacristie, cette action de grâces de quelques minutes, supprimée môme quelquefois, tout cela vraiment donnerait-il aux fidèles une haute opinion de la piété de ce prêtre ? Le pourrait-on croire animé d'un zèle ardent pour le salut des âmes? Aurait-on seulement l'idée de le proposer comme un modèle de sainteté et de ferveur ?
Si rien, dans le reste de sa conduite, n'était gravement répréhensible, sans doute on ne dirait pas de lui : c'est un mauvais prêtre ; mais diraiton : c'est un saint? Non ; et cependant, ne l'oublions jamais, voilà l'éloge qu'il faut mériter, si l'on veut être un vrai prêtre, un apôtre, un autre Jésus-Christ, un sauveur d'âmes.
— Citerait-on aussi comme un saint prêtre celui qui négligerait ses malades, et qui, après les avoir confessés et administrés, les laisserait huit jours, quinze jours, peut-être davantage, sans leur porter quelques paroles d'édification pour les disposer à franchir avec moins d'épouvante et plus de résignation le terrible passage du temps à l'éternité ?
Serait-ce une preuve de haute piété quelalégèreté avec laquelle il traiterait les sacrements et, en général, toutes les choses saintes ?
Quand, par exemple, il irait au saint tribunal sans préparation, sans gravité, sans modestie ; quand il précipiterait les confessions ; quand il supprimerait les exhortations, ou quand il les ferait en deux ou trois mots et avec une froideur de glace ; enfin, quand, dans les diverses fonctions de son ministère, on ne remarquerait point cet air pénétré, cette parole insinuante et onctueuse, ce regard doux et modeste, cette démarche grave et recueillie, en un mot, cet heureux ensemble qui touche les impies mêmes et ravit leur estime ; quand, dis-je, on ne verrait dans ce prêtre rien de tout cela, et que, peut-être, on verrait le contraire de tout cela, qui est-ce qui serait assez charitable pour lui décerner le titre de saint prêtre ?
— Et s'il ne se plaisait que dans la compagnie des laïques ; s'ily passait tous les jours des heures et des longues heures ; si ses conversations, sans être précisément mauvaises de leur nature, étaient constamment marquées au coin de la légèreté, de l'enjouement et du badinage ; si c'était lui qui mît en joie toutes les sociétés ; s'il dominait la voix des autres par les éclats de la sienne ; si jamais im mot de foi ne se trouvait sur ses lèvres ; si la politique semblait être sa grande occupation ; s'il ne saisissait aucune occasion de placer quelques réflexions édifiantes ; si, enfin, sa soutane seule annonçait qu'il est prêtre : s'aviserait-on jamais de fairel'éloge de sa ferveur et de sa hautepiété. IV. 9.
— Non, assurément, non ; ce ne sera jamais à ces traits que l'on reconnaîtra le saint prêtre. Qu'il est triste pour celui que nous venons de dépeindre (s'il en est de ce caractère) de voir que pour donner une juste idée du vrai prêtre, il faut le représenter avec les qualités tout opposées aux défauts que nous avons signalés !
En effet, quel est le prêtre dont les peuples admirent la piété ? Quel est le prêtre dont chacun dit : c'est un saint ? C'est celui qui ne se produit dans le monde qu'avec modération et toujours pour la plus grande gloire de Dieu et l'édification du prochain ; c'est celui qui s'abstient des courses et des voyages dont il n'a pas reconnu devant Dieu la nécessité ou l'utilité ; c'est celui qui évite autant qu'il le peut les festins auxquels on le convie, et qui, s'il croit que la plus grande gloire de Dieu exige que quelquefois il y assiste, édifie les convives par sa sobriété, son recueillement, sa gravité modeste, laissant tout le monde convaincu que la retraite, l'étude et les travaux de son ministère sont bien plus de son goût que ces réunions turbulentes.
Celui que les peuples proclament un sahit prêtre, c'est encore celui qui aime à visiter l'église ; qui passe tous les jours, vers le soir, un temps considérable au pied du divin tabernacle, et qui, par la gravité de sa démarche dans le lieu saint, par la retenue de ses yeux, et par un air de dévotion répandu dans toute sa personne, communique aux plus endurcis quelques étincelles du feu sacré qui le consume ; c'est encore, oh ! oui, c'est celui qui monte au saint autel avec une dignité imposante, et qui s'y tient pendant toute la durée du saint sa-
orifice avec une contenance grave sans roideur, modeste sans affectation, pieuse sans singularité.
En voyant cet homme de Dieu célébrer les saints mystères avec de telles dispositions ; en le voyant descendre de l'autel avec la même piété qu'il manifestait en y montant ; en le voyant faire une longue action de grâces dans l'attitude d'un homme profondément recueilli, n'est-il pas évident que les plus grands pécheurs sont pénétrés de respect pour ce digne prêtre, et qu'il gagne par sa piété leur confiance et leur estime ?
Celui que les peuples appellent encore un saint prêtre, c'est celui qui prodigue à ses pénitents malades les secours spirituels dont ils ont besoin. C'est en ces circonstances, où la nature ne trouve rien qui la flatte, que la foi et la piété brillent de tout leur éclat. Partir promptement et de bonne grâce dès qu'on est appelé ; visiter fréquemment les malades, après même qu'ils ont été administrés ; les entendre avec un redoublement de patience et de charité ; leur adresser quelques exhortations courtes mais vives , onctueuses et pénétrantes ; leur parler, comme en parlaient les saints, de la douloureuse passion et de la très-sainte mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, leur proposant cette divine mort comme le modèle de la leur, voilà des traits qui caractérisent le saint prêtre.
En veut-on d'autres encore ? Rien de plus facile : ce ne serait que l'embarras du choix qui pourrait nous arrêter. Avoir des heures fixes et réglées pour entendre les confessions ; accueillir tout le monde avec la même douceur et la même bonté, sans distinction d'âge, de rang et de sexe ; ne ja-
mais faire voir qiie Ton trouve le ministère de la confession fatigant et pénible ; parler toujours au saint tribunal lelangagede la foi, de la miséricorde et du zèle le plus pur ; et par tout ce qui se rattache à ce divin ministère, se conduire de manière que tout le monde s'aperçoive qu'on l'exerce avec joie, bonheur et consolation. Visiter son troupeau, si l'on est pasteur ; mais le visiter d'une manière toute sainte et édifiante, supprimant les railleries, l'enjouement excessif et tout ce que réprouve la gravité sacerdotale. Convaincre les peuples que l'on a une dévotion toute spéciale à la très-sainte Vierge, recommandant partout cette dévotion, dans la chaire, au saint tribunal et même dans les conversations particulières. Voilà encore autant de nouveaux traits qui font reconnaître qu'un prêtre est animé d'une vraie et tendre piété.
— En présence de ces détails que nous pourrions aisément multiplier encore, qui ne voit que, s'il n'y avait dans l'Église de Dieu que des prêtres comme ceux dont nous venons d'esquisser le portrait, la face des diocèses aurait bientôt changé, à la gloire de Dieu et à la confusion de l'impiété ? Qui ne voit que la ferveur du clergé, transformant chaque prêtre en apôtre, produirait, de tous côtés, des miracles de conversion et des fruits de salut véritablement prodigieux ?
Embrassons-la donc avec ardeur et en dépit de tout obstacle extérieur ou intérieur, cette fervente piété qui, seule, peut ranimer notre zèle et le rendre efficace.
— La matière traitée dans ce chapitre est si grave, et nous craignons tant d'en voir atténuer l'importance par les faux-fuyants que l'amour-propre a coutume de suggérer pour éluder ce qui le froisse, que nous croyons devoir réfuter ce que plus d'un lecteur ne manquera pas sans doute de nous objecter,
Vous allez un peu trop loin, dira-t-on peut-être ; car enfin, il y a des prêtres, qui sans être arrivés à ce haut degré de piété dont vous venez de parler, et sans avoir auprès des peuples la réputation de saints prêtres, exercent cependant un ministère honorable et fructueux.
L'avons-nous nié ? Nullement. Sans doute un bon prêtre sauve des âmes, procure la gloire de Dieu et fait du bien, quelquefois même beaucoup de bien, dans l'Église ; nous en convenons et nous sommes forcé d'en convenir, puisque l'expérience de tous les jours nous le démontre ; mais ce que nous prétendons, c'est que si ces prêtres déjà bons devenaient plus pieux encore, plus zélés, plus fervents, plus unis à Dieu, plus saints en un mot et plus parfaits, ils feraient plus de bien, beaucoup plus de bien qu'ils n'en font.
Mettez à la place des bons prêtres dont vous faites justement l'éloge, un de ces héros du sacerdoce que l'Église a inscrits au catalogue de ses saints : choisissez-en un qui n'ait pas plus de talent ni d'avantages extérieurs que le bon prêtre qu'il va remplacer ; ne lui donnez, en plus, que la haute piété qui le distingua pendant sa vie et qui le fit canoniser après sa mort ; n'est-il pas évident qu'il procurera beaucoup plus abondamment la sancti-
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fication des âmes, et que si Dieu, dont les desseins sont impénétrables, permet que le succès de ses travaux ne réponde pas à Tardeur de son zèle, ce sera une de ces exceptions fort rares, excessivement rares, qui confirment la règle, bien loin de Taffaiblir ?
— On dira encore qu'il y a des prêtres d'une piété ordinaire et commune, mais doués de talents extérieurs, et surtout du talent de la prédication, qui exercent un ministère beaucoup plus fructueux que celui de plusieurs autres prêtres plus pieux et plus saints, mais dépourvus des talents extérieurs dont nous venons de parler.
Nous en convenons encore très-volontiers ; mais qu'est-ce que cela prouve contre ce que nous avons avancé? Rien, absolument rien. Nous savons qu'il y a des prêtres de beaucoup de vertu et de fort peu de talent, lesquels, à cause de ce dernier inconvénient, exercent un ministère obscur et borné, et ne peuvent pas faire un bien fort notable ; tandis que d'autres prêtres d'une piété commune, mais d'un talent extraordinaire, occupent dans l'Église des postes importants, et, par le ministère étendu qu'ils exercent, produisent une somme de bien beaucoup plus considérable. C'est ce qui se voit tous les jours.
Dieu donne les talents extérieurs comme des instruments et des moyens de succès dans l'œuvre de la sanctification des âmes; nous ne l'avons jamais nié ; mais ce que nous prétendons, c'est que, si ceux qui ont reçu ces talents voulaient y joindre une haute piété, s'ils faisaient tous leurs efforts
pour devenir des saints, ils seraient étonnés euxmêmes de l'accroissement de fécondité de leurs travaux; et, jetant un triste regard sur le passé, ils laisseraient échapper un profond gémissement en pensant à tout le bien qu'ils auraient pu faire et qu'ils n'ont pas fait.
— Maintenant, nous ne craignons plus qu'une chose : c'est que plusieurs se rendent le témoignage qu'ils sont bons prêtres, qu'ils peuvent, en restant ce qu'ils sont, se sauver et exercer un ministère honorable et fructueux, ne s'en tiennent lâchement au degré où ils se trouvent, et ne se fassent même un secret mérite d'y être parvenus et de s'y maintenir.
Nous conjurons ceux qui seraient en cet état de repousser de toutes leurs forces la tentation qui les porte à demeurer stationnaires dans les voies de la piété ; qu'ils se rappellent ce qu'ils ont souvent entendu, et ce qu'ils disent eux-mêmes si souvent aux autres, que, dans le chemin de la perfection, ne pas avancer c'est reculer; mais qu'ils pensent surtout aux fruits abondants qu'ils pourraient produire, aux exemples de sainteté qu'ils pourraient donner, aux conversions qu'ils pourraient opérer, aux degrés de gloire céleste qu'ils pourraient acquérir, aux consolations délicieuses qu'ils pourraient goûter, s'ils se lançaient généreusement, corde magno et animo volenti, dans les hautes voies de la perfection.