‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 22 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Rapports d'un curé avec son vicaire.

— Nous n'abordons pas sans une crainte respectueuse la matière qu'indique le titre de ce chapitre. En efTet, nous allons parler à une multitude de curés vénérables et généralement vénérés, dont le juste éloge est dans toutes les bouches, et dans tous les cœurs, ce qui vaut mieux encore. Nous ne dirons jamais assez combien est respectable le chef spirituel d'un troupeau lorsqu'il lui consacre avec un perpétuel dévouement son temps, ses forces, ses talents, son faible revenu et sa vie tout entière. Nous ne dirons jamais non plus le bien considérable qu'il opère au sein de la paroisse qui lui est confiée ; lui-même n'en connaît pas toute l'étendue ; ce ne sera qu'au grand jour des manifestations qu'il verra, dans l'éclat de la divine gloire, les fruits abondants de tant d'œuvres utiles et saintes, qu'il pratiqua sans relâche avec la plus humble simplicité pendant tout le cours de son divin ministère. L'impie lui-même, au reste, se trouve irrésistiblement entraîné dans la voie des éloges, quand il parle de nos dignes pasteurs; l'empire de la vérité le subjugue, et ses lèvres trahissent le secret de son cœur qu'il voudrait quelquefois ne pas mettre au jour.

Quoique ce que nous disons s'applique à tous les pasteurs des âmes dans la vaste étendue de

l'Église catholique, nous devons cependant signaler tout spécialement à l'admiiaion publique la vie si édifiante des respectables curés que la France possède. Nous ne pensons pas qu'il soit possible de trouver ailleurs que chez eux un ensemble de vertus, un fonds de dévouement, d'abnégation, de désintéressement, de zèle et de charité semblable à celui qui se manifeste généralement dans toute leur conduite.

Si donc nous nous permettons de donner quelques conseils à ces hommes de Dieu que nous vénérons au fond de Tàme comme nos maîtres et nos modèles, qu'ils sachent que nous le faisons beaucoup moins pour remédier à un mal que pour le prévenir. Ils sont trop sages pour ignorer que l'homme, quelque éminent qu'il soit en mérite et en sainteté, conserve toujours un fond de faiblesse qui réclame les conseils de l'amitié et les leçons de l'expérience. C'est ce double secours que nous offrons humblement et afTectueusement à nos estimables confrères.

Il est encore une observation importante que nous tenons spécialement à faire, dès le début de ce chapitre, aux jeunes collaborateurs de nos dignes curés. S'ils ne veillent pas assidûment sur eux-mêmes, ils pourront bien, sans s'en apercevoir, subir les malignes influences des mœurs altérées de notre siècle. L'esprit frondeur, l'esprit d'indépendance, le dédain, le mépris même de l'autorité, tout cela est à l'ordre du jour; et souvent ceux-là même qui se plaignent de ce désordre ne voient pas qu'en mille circonstances ils font ce qu'ils déplorent.

Le respect le plus profond, l'attachement le plus cordial, la soumission la plus complète, la coopération la plus active et la plus dévouée, voilà ce qui doit être, tousles jours et à tous les instants, le pivot de la conduite d'un vicaire à l'égard de son curé. S'il est son collaborateur, il n'est pas son égal; hors l'autorité spirituelle qu'il a sur les pénitents que Dieu lui envoie, et les pouvoirs particuliers que lui confèrent ses lettres de vicaire, il n'a pour l'administration de la paroisse en général, que la portion d'autorité qu'il plaît à son curé de lui déléguer. Il est donc subalterne dans toute la force de l'expression, et il renverserait de fond en comble l'ordre hiérarchique, s'il voulait traiter sur le pied de l'égalité avec celui qu'il doit considérer comme un père.

Et cela n'est pas seulement vrai quand la conduite du curé est irréprochable; mais cela serait vrai encore si, ce qu'à Dieu ne plaise! il y avait dans cette conduite quelques-unes de ces misères dont la faiblesse humaine ne peut jamais entièrement s'afTranchir. Dans ces circonstances, qu'il se garde bien d'imiter la conduite irrespectueuse de Cham envers Noé son père ; mais que comme Sem et Japhet, il détourne les yeux, et couvre du manteau de la charité les taches légères qu'il aperçoit chez le père spirituel que Dieu lui a donné. Qu'il pense bien plus à ses propres défauts, qu'il est tenu de corriger, qu'à ceux de son supérieur, dont il n'est point responsable. Qu'il pense d'ailleurs que, curé lui-même un jour, il sera très-heureux de trouver chez son vicaire les sentiments de respect, de dévouement et de soumission dont nous lui faisons ici la recommandation spéciale.

Ce nous serait une peine des plus amères si nous pensions qu'un seul vicaire abusât, au détriment de l'ordre, des conseils que nous allons donner pour rétablir, cet ordre, et le faire régner dans chaque paroisse. Entrons en matière.

— Ce serait une grave erreur de croire qu'il importe peu, relativement aux fruits du zèle ecclésiastique, qu'il y ait harmonie parfaite entre le curé et son vicaire. Supprimez ce bon accord, et voilà les deux chefs du troupeau mécontents, abattus, découragés, envieux, jaloux peut-être, et désormais incapables de se livrer avec ardeur aux impulsions de leur zèle.

Que si cette ardeur n'est pas encore éteinte, cela revient, quant à l'effet, à peu près au même; car comment entamer, poursuivre et terminer avec succès une œuvre de zèle, quand les deux hommes qui, seuls , doivent s'y employer, sont l'un à l'égard de l'autre dans un état de méfiance, de réserve et de froideur? Y aura-t-il alors cette identité de vues, cette simultanéité d'efforts, cette entente et ce concert sans lesquels la réussite est impossible? Par cela seul que l'un des deux proposera d'entreprendre une bonne œuvre, l'autre ne sera-t-il point porté à la repousser, ou du moins à lui refuser son concours ?

Et puis se taira-t-on dans la paroisse? Le profane ne sera-t-il point initié aux misères du sacré? Et alors ne verra-t-on point la division dans le troupeau? Comme il y aura deux chefs, n'y aurat-il point deux étendards, deux camps, deux armées ; et dans un tel état de choses, sera-t-il possible d'exercer un ministère productif et abondant?

— IGo —

— Il est donc de la plus haute importance qu'il existe un accord aussi parfait que possible entre le curé et son vicaire. Il n'y a point de sacrifice que l'on ne doive faire pour le maintien de cette précieuse harmonie. Le plus grand malheur, au point de vue du bien spirituel du troupeau, serait qu'elle fut détruite ; et par conséquent, le plus grand soin d'un bon prêtre doit être d'affermir son règne.

Gomme le curé doit être le premier à donner l'exemple de toutes les vertus; comme il a plus d'expérience, et qu'il est censé avoir plus de sagesse, plus de maturité, plus de vertu acquise que son vicaire, c'est à lui que nous faisons d'abord la recommandation d'employer tous les moyens qui seront en son pouvoir pour maintenir constamment le plus parfait accord entre lui et son collaborateur.

D'ailleurs on peut dire avec vérité qu'il est plus intéressé que le vicaire à ce que ce bon accord ne soit pas troublé. En effet, c'est sur lui que pèse la responsabilité de l'administration spirituelle, et c'est à lui ou contre lui que reviennent presque exclusivement les éloges ou les blâmes que l'on fait de cette administration. Ajoutons à cela que le vicaire n'est dans la paroisse qu'en passant, et pour un temps peut-être assez court, tandis que le curé y est fixé avec un caractère de permanence et de stabilité qui doit l'engager à tout faire pour empêcher la division de régner au sein du troupeau dont il sera peut-être le pasteur jusqu'à la fin de sa vie.

— La mésintelligence entre le curé et le vicaire

pourrait dater quelquefois, quoique d'une manière peu perceptible, du jour de l'arrivée de ce dernier dans la paroisse.

Le curé apprenant que son évêque lui a donné tel prêtre pour vicaire, désire tout naturellement savoir ce que c'est que ce collaborateur qu'on lui envoie ; et si les renseignements qu'il sollicite ne sont pas aussi favorables qu'ils le pourraient être, il en résulte certaines préventions fâcheuses qui font qu'il reçoit avec un peu de froideur le nouveau venu. Influencé par ces préventions, il lui posera peut-être, dès le premier jour, des conditions onéreuses et pénibles ; il l'observera d'un air soupçonneux et défiant; il s'emparera de certains mots proférés avec embarras et timidité, et toujours il trouvera moyen de justifier ses préjugés et de dire qu'il voit bien qu'on ne l'a pas trompé.

Chaque jour, le mal pourra s'aggraver encore ; et ce vicaire ne trouvant chez son curé ni sympathie, ni appui, ni marques de confiance, s'enveloppera dans une mystérieuse réserve, et se tiendra dans un état d'isolement pénible pour tous les deux et très-nuisible aux intérêts spirituels de la paroisse.

— Pour remédier à ces graves inconvénients, ou plutôt pour les prévenir, un curé, s'il est homme de Dieu, et s'il a vraiment à cœur de faire fructifier son zèle et de sauver le plus d'Ames possible, doit accueillir avec une douce bonté et une grande ouverture de cœur le colbiboratcur que la Providence lui envoie. S'il remarque en lui quoique timidité ou embarras, il doit le mettre parfui-

temeiit à l'aise, et lui donner l'assurance qu'il fera ce qui dépendra de lui pour le rendre heureux. Tout cela doit se faire et se suivre avec une ronde franchise et un air de satisfaction non équivoque.

Que si ce vicaire est devancé au presbytère par la connaissance de certains antécédents qui ne sont pas à son avantage, le curé, toujours s'il est homme de Dieu, et s'il met avant tout les intérêts spirituels de la paroisse, devra s'abstenir de rien faire paraître de la contrariété qu'il éprouve.

La première entrevue devra être gracieuse, cordiale et affectueuse.

Qui sait, d'ailleurs, si les renseignements donnés sur ce vicaire sont, de tout point, conformes à la vérité? Qui sait s'ils ne proviennent pas de quelque source suspecte? Mais fussent-ils aussi exacts qu'ils sont peut-être exagérés, pourquoi ne pas tirer de ce vicaire tout le parti possible pour la plus grande gloire de Dieu et la sanctification des âmes?

Il a des défauts ; qui en est exempt? des défauts graves peut-être ; eh bien I pourquoi ne pas essayer de l'en corriger? Pourquoi ne pas lui donner, dès le premier jour, une leçon de zèle et de charité, en lui faisant une réception dont il sera d'autant plus reconnaissant qu'il s'en reconnaîtra plus indigne? Pauvre jeune prêtre! il n'est peut-être ce qu'il est que parce qu'il ne reçut jamais une telle leçon.

Quel bien, d'ailleurs, pourrait produire une réception froide et blessante? Le fera-t-clle partir? Nullement; il vient au nom dcFévêque et muni de ses pouvoirs; il doit donc rester, il restera. Le cor-

rigera-i-elle de ses défauts ? Pas le moins du monde ; au contraire, elle ne fera que Findigner et l'endurcir davantage. Le fera-t-elle travailler avec ardeur, et chercher dans les occupations de son zèle au sein de sa paroisse, les consolations que le preshytère lui refuse? Nullement encore; car qui ne voit que, dans une réception do cette sorte, tout est de nature à le refroidir et à le décourager? Enfin assurera- t-elle au curé, en la personne de son vicaire, un coopérateur actif, un auxiliaire dévoué? Ilélas ! ne sera-ce pas plutôt tout le contraire? Si déjà les reproches précédemment faits à ce vicaire étaient de ne pas soutenir son curé, de faire chorus avec ses ennemis, de fomenter sourdement des divisions et des ligues, comment le curé actuel ne s'aperçoit-il pas que, dès le premier jour, il prend le moyen le plus efficace d'attirer toutes ces misères sur sa paroisse et sur lui-même ?

— Un autre germe de division que pourraient poser encore certains curés, à l'arrivée d'un vicaire, ce serait le refus qu'ils feraient de l'accompagner et de lui faire connaître, par des visites en règle, les paroissiens et la paroisse.

Si cet usage n'existait pas, nous n'aurions rien à dire, si ce n'est pourtant que nous trouverions fort bon qu'on l'établit, surtout dans les paroisses peu populeuses, où il n'est pas difficile de visiter en peu de temps tout le monde ; mais enfin si cet usage n'existait pas, personne ne trouverait mauvais qu'on ne l'observât point, et le vicaire luimême en prendrait facilement son parti. Mais si c'était uu usage établi; si toujours, à l'arrivée de

SOS vicaires, le curé avait fait avec eux clans la paroisse des visites générales et qu'il n'en voulût point faire avec celui-ci, ne serait-ce pas lui manquer ouvertement à la face de la paroisse, et le stigmatiser, dès le principe, par une humiliante exception?

Et que pourrait-il dire quand on lui ferait le reproche de n'avoir visité personne? Que pourrait-il répondre, surtout quand on lui demanderait pourquoi M. le curé n'a pas fait avec lui des visites générales comme il en avait toujours fait avec les vicaires antérieurs? Conçoit-on la gène, l'embarras et la confusion de ce jeune prêtre?

Lui faire subir, dès le début, cette pénible épreuve, ne serait-ce point le mettre dans l'occasion prochaine, d'abord d'un mécontentement, puis d'une mésintelligence, et enfm d'une rupture plus ou moins déclarée, plus ou moins scandaleuse ; et tout cela, pourquoi? Parce que les supérieurs n'auront pas accordé le vicaire que Ton voulait avoir; parce que celui-ci aura des antécédents qui ne lui seront pas favorables; parce qu'on n'aimera pas son air, ses manières, etc., comme si c'était ce vicaire qui se fût nommé lui-même et imposé de son chef à la paroisse, et comme si cette paroisse, qui souffrira tant peut-être de la désunion qui commence, devait être si sévèrement châtiée pour une faute qui ne peut, sous aucun rapport, lui être imputée.

~ Le mal ferait encore de nouveaux progrès, si un curé, non-seulement refusait de faire connaître à ses nouveaux vicaires, par des visites IV. 10

générales , les paroissiens et la paroisse , mais voyait même de mauvais œil que dans les promenades qu'ils feraient comme exercice de récréation, ou à l'occasion de la visite des malades, ils entrassent quelques instants, tantôt chez tel paroissien, tantôt chez tel autre, pour faire peu à peu connaissance avec le troupeau.

Si le curé se laissait influencer par des idées étroites et mesquines, il pourrait aller jusqu'à se persuader que son vicaire ne peut pas mettre le pied dans la maison d'un seul paroissien, sans y déposer aussitôt un germe de ligue ou de parti, et dès qu'il aurait connaissance d'une telle visite, on le verrait troublé, inquiet, rêveur et surtout trèsfroid envers ce vicaire qui, entravé de cette sorte, s'attristerait, se découragerait, et verrait s'éteindre en lui cette ardeur de zèle dont il attendait tant de fruits et de consolations.

Qui pourrait dire les mauvais eflets que produirait une telle conduite? Qui pourrrait voir sans gémir les obstacles qu'elle mettrait aux œuvres de sanctification que ce vicaire méditait, comme nous le supposons, avec des intentions si pures et si droites? Mais qui pourrait dire aussi combien serait rigoureux le compte qu'un tel curé devrait rendre de tant de grâces de conversions, attachées peut-être au ministère de son vicaire, et qu'il aurait stérilisées, ainsi que de tant de fruits de salut dont il aurait du favoriser le développement et qu'il aurait étouffés dans leur germe?

Au reste, il est clair que ce que nous disons ici s'applique au cas où l'on aurait pour vicaire un saint prêtre, animé du zèle le plus pur, et incapable

de perdre le fruit de ses pieuses visites en les faisant servir d'aliment à de sourdes menées, ou à d'indignes coteries contre lesquelles nous ne saurions nous élever avec trop d'énergie.

Mais cette restriction une fois faite, et supposant que l'on a pour vicaire un bon prêtre, nous plaindrions sincèrement l'aveuglement d'un curé qui, se préoccupant à l'excès du danger d'une ligue, ne verrait pas qu'il prend le vrai moyen de produire dans la paroisse ces divisions et ces partis dont il aune crainte démesurée.

En effet, quels sont les éléments d'un parti dans une paroisse? Il y en a deux principaux : — le mécontentement d'un vicaire — et celui des paroissiens qui sont attachés à ce vicaire.

Or, il est clair qu'un curé qui ferait ce que nous venons de dire, produirait ces deux choses : le mécontentement du vicaire, c'est évident; celui de quelques paroissiens, ce n'est pas moins évident; et c'est ce qui aurait toujours lieu; car enfin, un vicaire, à quelque isolement que son curé le condamne, n'est jamais sans partisans dans une paroisse ; il a plus ou moins de pénitents, et tout naturellement chaque pénitent prendrait fait et cause pour lui contre le curé : d'ailleurs, ce dernier a probablement dans la paroisse des personnes qui lui sont opposées ; quel est le curé qui n'en a pas? et ces personnes seraient enchantées de se rallier sous l'étendard du vicaire pour justifier et légitimer leur opposition.

Yoilà donc les éléments d'un parti tout trouvés. Si ces éléments restent inactifs, si le parti ne se forme pas, c'est que le vicaire neutralisera ces

funestes principes do division par sa piété et son bon esprit ; quant au curé, il est clair qu'il aura tout fait pour produire la scission qu'il redoute.

— 11 pourrait bien arriver qu'un curé justifiât à ses propres yeux la conduite que nous venons de censurer, en se rendant le témoignage qu'il n'agit comme il le fait qu'à cause de la crainte extrême qu'il a de voir se former contre lui un parti dans sa paroisse. Nous concevons que cette crainte, quoique condamnable quand elle va troploin, annoncecependant en celui qui s'en laisse préoccuper, le louable désir de préserver la paroisse des maux incalculables que produisent les divisions et les ligues.

Mais prenons garde, l'ennemi de notre salut est bien subtil ; l'amour-propre ne l'est pas moins. Sans nous en apercevoir, la crainte des divisions dont nous venons de parler, pourrait bien n'être qu'un voile qui nous déroberait la cause secrète de notre conduite. Cette cause, si on l'allait cbercber jusqu'aux fd)res du cœur les plus cachées, pourrait bien n'être qu'un certain fonds de jalousie. Oui, ce pourrait être cette passion qui fît faire ce que nous venons de voir et bien d'autres choses encore qui vont nous occuper dans quelques instants.

Or, découvrir cette plaie, n'est-ce pas montrer par là même ce qu'elle a de hideux; et se pourrait-il faire que pour flatter une passion si vile, on ne craignit pas d'entraver la marche et de ralentir l'essor d'un vicaire auquel, nous le supposons, il ne manque, pour faire dans la paroisse un ])ien considérable , que d'être puissamment secondé , franchement encouragé et sagement dirigé?

— Une autre cause de désaccord et de mésintelligence que poseraient encore certains curés, ce serait la répugnance qu'ils auraient à faire prêcher leurs vicaires. Ceux-ci, sachant combien est important le ministère de la prédication, et combien il est avantageux de l'exercer fréquemment quand on est jeune encore, pourraient bien sans doute témoigner quelquefois le désir de paraître plus souvent en chaire qu'on ne le leur permet.

Qu'y aurait-il de choquant dans l'expression timide de ce désir? Qu'y aurait-il de plus convenable, de plus naturel, et même de plus conforme aux prescriptions de plusieurs statuts diocésains?

« Il est très-utile, disent ceux de Coutances, que » les jeunes vicaires s'exercent de bonne heure à » la prédication, afin d'acquérir l'habitude de la » chaire. Un curé peut et doit exhorter son vicaire » à prêcher de temps en temps, l'aider de ses con- » seils, l'encourager et lui accorder un temps rai- » sonnable pour préparer ses instructions (1). »

Assurément, tout curé sage et zélé approuvera la requête humble et modeste que lui adressera son vicaire pour obtenir la permission de s'exercer au ministère de la parole ; tout curé qui, voulant sincèrement sauver les âmes qui lui sont confiées, méprisera les pitoyables suggestions de l'amour-propre et de l'envie, verra dans la demande de son vicaire la preuve de son zèle ; et cette demande le fera croître dans son estime et dans son affection ; il se réjouira dans le Seigneur d'avoir un collaborateur actif qui, plein de vigueur et de jeunesse, brûle d'envie de se montrer sur la brèche,

(1) Anciens statuts du diocèse de Coutances, page 23. IV. 10.

et d'arracher au démon les milliers de pécheurs qu'il entraîne chaque jour au fond des enfers.

Mais il n'en serait pas de même d'un curé (s'il en est de tels, ce que nous ne croyons pas), qui, dans son estime, ne placerait en quelque sorte qu'au second rang le salut des âmes. S'il avait le malheur de prêter l'oreille à la jalousie, il craindrait toujours de se voir dominé ; s'il apprenait surtout que, sous le rapport de la prédication, son vicaire fût généralement plus goûté que lui-même, peutêtre ne surmonterait-il pas la répugnance qu'il éprouverait à le faire prêcher ; peut-être plusieurs mois s' écouleraient- ils sans qu'on reçût une seule fois la parole de Dieu de la bouche du vicaire.

Si les observations de ce dernier, si ses demandes, ses instances même demeuraient sans effet, pourrait-on dire que le curé qui refuserait de les accueillir, prît le bon moyen de s'attacher son vicaire et de maintenir cet accord, cette parfaite harmonie dont nous avons fait voir l'indispensable nécessité pour le bien spirituel de la paroisse ?

— Il est encore un conseil que nous croyons à propos de donner en toute simplicité, et ce conseil, nous l'adressons à MM. les curés qui seraient tentés de s'attribuer exclusivement l'honneur de la célébration solennelle du saint sacrifice. C'est leur droit, nous nous hâtons de le proclamer, et nous engageons MM. les vicaires à s'en bien souvenir. Mais il est souvent très-louable de faire, pour procurer un plus grand bien, le sacrifice d'un droit rigoureux ; et nous croyons que ce principe reçoit ici son application.

Si depuis le premier dimanche de l'année jusqu'au dernier, on ne voyait que M. le curé à l'au- .tel ; ou si quelques rares exceptions apparaissant, ce n'était pas en faveur du vicaire, mais en faveur de quelques prêtres étrangers qu'elles eussent lieu, il serait impossible qu'une exclusion si marquée ne fut pas observée dans la paroisse ; oui, elle le serait certainement, et toujours au détriment du curé qui, selon les langues médisantes, passerait pour vouloir faire continuellement parade de sa personne et amoindrir son vicaire.

Cette observation maligne, à laquelle il est toujours fâcheux de donner lieu, à qui la ferait-on? Quelquefois peut-être, on la ferait directement au curé, mais le plus souvent, c'est au vicaire que l'on porterait plainte. Présumant qu'il partage lui-même le mécontentement de ses adhérents, on croirait lui être agréable en le plaignant beaucoup de l'espèce d'isolement auquel il serait réduit.

Pour un vicaire qui verrait, à n'en plus douter, que l'on fait dans la paroisse une observation que cent fois il a faite lui-même, le pas serait glissant. Si, par malheur, ce vicaire était léger, imprudent, peu affermi dans la piété, et avec cela déjà mécontent de son curé sur d'autres points, il serait à craindre qu'il ne répondît aux condoléances de ses partisans par certaines confidences qui amèneraient peut-être de mauvais résultats. Il est si naturel de confier ses peines à ceux qui nous préviennent par des démonstrations d'intérêt et de compassion, quand surtout ils devinent nos chagrins et sont les premiers à nous en entretenir ! Certes, une telle conduite et de tels épanchements mériteraient un

blâme sévère, et le mériteraient d'autant plus que, nous le répétons, le curé, en célébrant l'office solennel du dimancbe, non-seulement use de son droit, mais remplit même un devoir inhérent à sa charge.

Néanmoins, au nom de la prudence, de la charité et de la paix, nous prions que l'on accueille avec faveur l'observation que nous allons faire et la règle que nous allons tracer.

Qu'un curé officie le plus souvent, cela ne choquera personne ; qu'il se réserve surtout d'officier les jours de grande solennité, c'est dans l'ordre ; il semble même qu'il manquerait quelque chose à la pompe d'une solennité de premier degré, si l'office n'était pas célébré par le premier pasteur de la paroisse. Mais, hors les cas que nous venons de poser, nous pensons qu'ilconvient qu'un curé fasse officier de temps en temps son vicaire ; nous pensons que cela convient surtout quand il sait que sonprédécesseur faisait ce que nous conseillons; nous pensons enfin qu'il convient plus spécialement encore de suivre notre avis, si l'on apprend, direclement ou indirectement, que plusieurs paroissiens désapprouvent en ce point la conduite du curé, et en font, plus ou moins ouvertement, la matière de leur censure.

— Mais ce qui surpasserait tout ce que nous avons dit, et ce qui produirait les résultats les plus déplorables, ce serait l'aveuglement d'un curé qui, jus([u'au tribunal de la pénitence, poursuivrait son vicaire par de petites vexations et des taquineries de détail, qui frapperaient de stérilité la branche la plus importante de son divin ministère.

C'est 00 qui arriverait, s'il le chicanait trop miniilieiisemcnt sur sa morale qu'il trouverait ou Irop sévère, ou trop relâchée, et contre laquelle il s'élèverait avec une piquante énergie, prétendant qu'il n'y a de bonne morale que celle qu'il suit lui-même.

C'est ce qui arriverait encore, s'il tempêtait contre son vicaire, et s'il faisait pleuvoir sur lui une gTele d'épigrammes et même de reproches sévères, parce qu'il saurait que tel de ses pénitents qu'il jugeait, pour certains faits extérieurs, indigne d'absolution, est allé demander à son vicaire et en a obtenu les sacrements que lui, curé, venait de refuser ; ce qui serait bien plus répréhensible encore s'il s'agissait d'un point de morale, contesté peut-être, mais jeté comme tant d'autres dans le domaine de Topinion, et soutenu, au reste, comme nous le supposons, par des autorités théologiques graves, nombreuses et très -respectable s.

C'est enfin ce qui arriverait, si un curé s'affligeait outre mesure en apprenant que quelques-uns de ses pénitents sont devenus les pénitents de son vicaire. Se persuadant que rien ne peut justifier une telle désertion; croyant, comme tout confesseur est naturellement porté à le penser, que sa direction ne doit intimider aucun pénitent, peut-être n'écouterait-il que son mécontentement, et serait-il tenté de regarder son vicaire comme un usurpateur de son autorité, comme un accapareur de pénitents, et comme un prêtre orgueilleux qui veut tirer vanité de sa nombreuse clientèle.

S'il n'allait pas jusqu'à exprimer ses pensées d'une manière nette, précise et formelle, peut-être la traduirait-il en paroles sèches et piquantes, ou

en froideurs affectées qui produiraient autant et souvent plus d'effet que des accusations positivement formulées. Et tout cela se dirait et se ferait sans croire le moins du monde que la perte des âmes put en être le résultat.

Qui pourrait dire, cependant, les maux incroyables que ferait dans le troupeau de Jésus-Christ une conduite si gravement répréliensible ?

On doit convenir que, si Ton avait pour vicaire un saint prêtre tout occupé à sauver les pécheurs qui recourent à son ministère, il lui serait bien pénible de voir de pauvres âmes en état de sacrilège, n'osant, d'un côté, confesser à leur curé tel ou tel péché grave, et n'osant, de l'autre, se soustraire à la direction de ce curé, même pour une ou deux confessions, parce que, sans mauvaise volonté sans doute, il aurait eu l'imprudence de manifester la peine que ses pénitents lui font quand ils l'abandonnent.

Si nous connaissions un curé qui tînt à l'égard de son vicaire la conduite que nous n'avons signalée que par voie de supposition, nous prendrions la liberté de lui dire : <( Que penseriez-vous, cher » confrère, et de quelle confusion ne seriez-vous » pas couvert, si ce vicaire qui vient de recevoir » un de vos pénitents, pouvait être dispensé pour » un moment de la loi du secret qui lui est imposée, » et s'il vous disait : J'ai reçu votre pénitent, oui; » mais poiu'quoi l'ai-je reçu? parce que, depuis » vingt ans, n'osant vous ouvrir sa conscience, il » vit dans l'habitude du sacrilège. . . Yoilà pourquoi » je l'ai reçu; voilà pourquoi j'en ai reçu tant » d'autres, »

Ce serait assurément un trait d'éclatante lumière pour ce curé; instruit par cette heureuse révélation, comme nous il dirait avec énergie : Malheur aux prêtres 1 malheur aux curés-confesseurs surtout, chargés des âmes à ce double titre, s'ils enchahient leurs pénitents à leur confessionnal, et s'ils ne mettent pas ces pauvres âmes parfaitement à l'aise, en leur faisant savoir qu'il leur serait extrêmement pénible d'apprendre que tous leurs pénitents sans aucune exception, ne vont pas librement, quand ils croient en avoir besoin, confesser leurs péchés soit à leurs vicaires, soit à tout autre prêtre approuvé ! Le sang de Jésus-Christ, profané par des miUiers de communions indignes, crie vengeance contre eux, vox sancjuinis . . , clamât de tcrrâ, et ce sang divin les accuse d'être la cause première de ces nombreux sacrilèges.

— Ce chapitre est déjà d'une certaine étendue, et cependant nous n'avons pas tout dit sur la vaste et importante matière qu'il embrasse. Ainsi, nous n'avons pas encore assigné comme cause possible de mésintelligence, ces défauts de caractère qui, s'ils étaient portés à un certain excès par MM. les curés, feraient que l'on trouverait difficilement des vicaires qui puissent sympathiser avec eux.

Que dire, par exemple, de la susceptibilité quand elle estun peu notable? Qui de nous n'a eu, parfois dans sa vie, plus ou moins à souffrir de ce défaut de caractère ? Ne serait-il pas pénible pour un vicaire réellement ami de son curé, comme nous le supposons, et incapable de lui faire volontairement la peine la plus légère, de se voir à chaque instant

observé de très-près avec un air soupçonneux et méfiant, et, sur les plus simples indices, jugé avec une sévérité qu'il ne mériterait sous aucun rapport? Quoi de plus agaçant pour lui, s'il avait sincèrement le désir de bien faire, qne de voir interpréter malignement un regard, un geste, un sourire, une action que vingt autres , à la place de son curé , n'auraient pas seulement la pensée de blâmer !

Quel service rendrait à un tel curé nu ami dévoué, s'il pouvait le convaincre qu'il ne doit attribuer qu'à lui-même les peines qu'il éprouve ! Et cela est bien vrai ; oui, quand on a un caractère naturellement soupçonneux et défiant, l'imagination agitée, échaufTée, troublée par une susceptibilité excessive et que l'on s'obstine à ne pas reconnaître, l'imagination seule fait le mal dont on se plaint.

Et ce mal est grand ! car ce serait un grand mal que celui qui aurait pour effet de mettre entre un curé et son vicaire une muraille de glace. Quelle sympathie , quelle confiance , quel attachement pourrait-on attendre de la part d'un vicaire qui, plein des meilleures intentions, comme encore une fois nous le supposons, verrait sans cesse son curé occupé du soin de les noircir, et serait à chaque instant traité en faux-frère par celui dont il voudrait être à tout prix le digne collaborateur et l'ami dévoué ?

— 11 serait encore bien fâcheux, au point de vue de la bonne liarmonie et des heureux fruits qui en naissent, qu'un curé eût un caractère si rude et si difficile que presque jamais une parole douce et

aimable ne vint tempérer l'amertume de ses réprimandes. Si Ton avait pour vicaire un homme qui s'appliquât à faire le mieux possible les fonctions de sa charge ; qui étudiât les usages, les goûts, les petits caprices même de son curé, afin de s'y conformer autant qu'il serait en lui ; et si, en retour des précautions qu'il prendrait et de la contrainte qu'il s'imposerait, il n'avait à attendre qu'un froid silence, un air sombre, une parole sèche et peut-être blessante, comment ne pas voir les déplorables conséquences qu'aurait une telle conduite ? Comment ne pas voir l'obstacle insurmontable que l'on mettrait au bien spirituel de la paroisse, en se privant volontairement, et par sa propre faute, du concours si précieux du vicaire?

Serait-ce peu de chose, d'ailleurs, au for de la conscience et devant Dieu, que d'éteindre l'ardeur d'un jeune prêtre qui témoignerait le désir de dépenser son zèle au profit des âmes ? Serait-ce peu de chose que de scandaliser ce vicaire par des brusqueries, des vivacités et des taquineries perpétuelles? Serait-ce peu de chose enfm que de donner à la paroisse le triste spectacle de la désunion, au lieu des exemples de douceur, de concorde et de charité qu'elle est en droit d'attendre de la part de celui qui ne monte en chaire que pour recommander ces vertus?

— Ce n'est point assez, ce nous semble, d'avoir un caractère dépouillé de cette rudesse dont nous venons de parler; il convient en outre -à un curé, et plus encore sans doute à un vicaire, d'avoir cette aménité de mœurs, cotte suavité de parole, cette

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