‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 23 sur 51 · IV · texte numérisé non relu

IV

amabilité répandue clans tout l'extérieur, ce gracieux ensemble, en un mot, qui, dès l'abord, gagne la confiance et l'attachement des personnes avec lesquelles on est habituellement en rapport.

Ce n'est pas ce qui aurait lieu si un curé était froid, sombre, taciturne, et s'il n'entendait rien à ce qui s'appelle bonté, douceur, égards, etc.. Il ne brusquerait pas un vicaire, peut-être ; il ne lui ferait pas d'amères réprimandes , c'est vrai ; il n'entraverait pas l'activité de son zèle par des blâmes sévères, c'est fort bien ; mais si, quoiqu'il n'eut pas de reproches fondés à lui faire, il n'avait jamais pour lui un mot aimable, un sourire gracieux, un encouragement énergique ; si son caractère de glace ne se prêtait à rien de tout cela, pourrait-on dire qu'il fût à l'abri de tout reproche?

Supposons un curé dans cette disposition habituelle, quel en serait le résultat ? Il est aisé de le prévoir. Toujours il faudra qu'un vicaire soit incertain si ce qu'il fait est approuvé on blâmé. Avis, encouragements, félicitaiions, tout bii manquera. S'il fait le bien dans la paroisse, assurément il en aura tout le mérite ; mais aussi s'il se trompe ; si l'ardeur de son zèle l'emporte au-delà des bornes de la discréUon ; s'il fait des démarches imprudentes, ou entreprend des œnvres qui n'aient d'autre valeur que la bonne intention qui les lui fait faire, son curé n'en sera-t-il point le complice réel quoique involontaire, lui qui, par un mot, par un sage conseil, par un simpliî signe de désapprobation, ou même, en certains cas, par un acte formel d'opposition, aurait pu, dès le principe, arrêter le mal dont

il déplore, mais trop tard, les fâcheuses conséquences ?

De môme, si ce vicaire, sans y donner lieu, comme nous le supposons, ne trouve rien d'aimable dans son curé ; s'il se voit privé des leçons do l'expérience qu'il en attendait ; si, d'un autre côté, il voit clairement l'inutilité des avances qu'il lui fait et des marques de dévouement qu'il lui donne, pourra-t-il se plaindre, ce curé, du peu d'attachement et de sympathie que lui témoignera son vicaire?

— Ce qui éloignerait encore un vicaire de son curé, ce serait le peu de confiance que lui accorderait ce dernier ; ce seraient les petits ruses, les petits détours qu'il emploierait pour lui dérober la connaissance de certains actes d'administration qu'il serait souvent si important de mûrir et d'exécuter de concert.

Sans doute il pourrait se faire qu'on eut pour vicaire un prêtre léger, remuant, peu judicieux, imprudent dans ses paroles et dans ses actes ; dans ce cas, il est évident qu'à l'égard de certaines affaires graves et délicates, la réserve et même le silence complet seraient un devoir qu'un curé prudent aurait à remplir. Mais s'il en était autrement; si le vicaire avait un zèle sage et éclairé ; si sa vertu était solide et son dévouement à son curé bien connn, la réserve dont nous venons de parler serait-elle convenable ? Ne serait-il pas pénible ponruntel vicaire de voir que son curé, ombrageux à l'excès, lui cache tel ou tel point d'administration qu'il a en vue ; qu'il en fait confidence à ses amis, à des laïques même, sans daigner scu-

Icinent lui dire que cette chose est en projet ! si des paroissiens lui en parlent comme d'un fait connu, que dira-t-il si c'est la première fois qu'on l'en entretient ? S'il est un saint prêtre, il fera et il devra faire tout son possible pour que Ton ne connaisse pas l'indélicatesse de son curé qui lui laisse ignorer ce qui est su de tout le monde ; mais s'il n'est pas tout à fait un saint prêtre ; s'il a déjà quelques griefs contre son curé, n'est-il point à craindre qu'il ne dise bien des choses déplacées à des paroissiens qui le mettront si directement sur la voie ? Et de là quel désordre ! Quelle désunion ! Au presbytère, quelles scènes! et dans la paroisse, peut-être, quels scandales !

Est-ce que le curé et le vicaire, quand le mémo zèle et la même vertu les animent, ne doivent pas former une seule personne morale ? Est-ce que le vicaire, quand il mérite la confiance de son curé, ne doit pas être informé le premier des œuvres du ministère que celui-ci se propose d'entreprendre ? Est-ce que ce défaut de confiance de la part du curé, cette dissimulation, ces détours artificieux, pourraient avoir d'autre etfet que de refroidir, et d'indisposer l'un contre l'autre deux hommes entre lesquels la gloire de Dieu et le salut des âmes exigent impérieusement qu'il y ait accord parfait ?

— Le logement et la nourriture sont encore quelquefois une occasion de froideur et de mécontentement. Il est certain que, en général, la chambre la plus commode et la plus agréable, après celle du curé, doit être pour le vicaire. >ous ne

ferions d'exception h cette règle qu'en faveur du vieux père ou de la vieille mère du curé, s'ils demeuraient avec lui.

Mais si cette chambre dont nous venons de parler est donnée à un parent plus éloigné ; si surtout ce parent n'est pas d'une condition fort distinguée, et n'a jamais été traité, sous le rapport du logement, avec une grande délicatesse ; n'est-ce pas s'exposer à des reproches mérités de la part du vicaire, et par suite à un fonds de mécontentement qui sera peut-être le premier germe d'une désunion fâcheuse ? Mais que serait-ce si le vicaire était fort mal logé, et qu'il put l'être beaucoup mieux, pourvu que M. le curé voulût y mettre un peu de complaisance et faire telle ou telle petite réparation qui, au point de vue de la dépense, est une pure bagatelle ? Que serait-ce surtout si, pour que le vicaire fût convenablement logé, il suffisait de lui donner la chambre que, peut-être, on réserve pour les amis dont on reçoit, de fois à autres, la visite? N'est-il pas évident que, de cette manière, on préviendrait des murmures et un refroidissement dont les effets sont toujours plus ou moins déplorables?

— Quant à la nourriture, il nous répugne d'en parler ; cependant, s'il se trouvait par hasard quelques curés parcimonieux à l'excès, qui ne donnassent à leurs vicaires que le strict nécessaire, pourquoi refuserions-nous de leur venir en aide par un bon conseil ?

Si un vicaire avait été nourri un peu délicatement au passé ; s'il avait une santé faible, un estomac qui demandât des précautions, serait-il con-

venablc, serait-il même charitable de ne pas modifier d'un iota la cuisine habituelle du presbytère? Croirait-on trouver la justification de cette conduite en disant : « Ne nous parlez pas de ces jeunes prê- » très ; ils sont d'une délicatesse et d'une sensualité » dont rien n'approche ; ils ne connaissent la mor- » tification qu'en théorie, et détournent la tète » quand il est question de pratique. Pourquoi donc » le vicaire serait-il, après tout, plus difficile que » le curé ? » Pourquoi ? Parce que, pourrait-on répondre, ce curé, comme nous le supposons, ne l'est pas assez lui-même, etqu'il décore du nomd'économie etde mortification une parcimonie excessive.

Quelquefois, cependant, il pourrait être mù par un motif moins répréhensible; la force de l'habitude pourrait tout bonnement rentrainer. Toujours, peutêtre, il s'est contenté d'une nourriture solide et peu délicate ; il la trouve bonne, lui ; il la trouve même saine et fort convenable. Doué d'un tempérament robuste qu'il n'a jamais gâté par la recherche des aliments, il croit difficilement à la faiblesse de tempérament chez les autres.

Cependant, il n'est que trop vrai qu'il peut se trouver des vicaires, et qu'il s'en trouve même plusieurs, qui souffraient beaucoup de cet austère régime ; il n'est que trop vrai qu'ils pourraient quelquefois en faire la matière de leurs plaintes, et, pour cette seule raison, prier les supérieurs de leur donner un autre poste.

Loin de nous, toutefois, de vouloir justifier ici les plaintes injustes et les murmures inconvenants d'un vicaire, qui, sans motifs raisonnables, se montrerait difficile, et afficherait des prétentions qui

donneraient assurément nnc pitoyable idée de sa vertu. Rien ne serait moins édifiant que de sembler se rapprochei, par le mécontentement que l'on témoignerait, de cette classe d'hommes sensuels que saint Paul stigmatisait avec tant d'énergie quand il disait : Multi ambulant, quos sœpè diccbam vobis (mine auteni et flens dico) inimicos cruels Christi, quorum finis interitus, quorum Deus venter est, et gloria in confusione ipsoruyn, qui terreiia sapiunt. Et qu'on ne dise pas, pour faire l'apologie de sa conduite, que l'on paye sa nourriture au curé qui la fournit; car, outre que cela ne justifie pas une sensualité que la loi de Dieu condamne, qui ne sait que, presque toujours, la pension que l'on paye est loin de répondre à la dépense qu'elle occasionne ? Un mot seulement, avant de finir cet article, sur la malpropreté dégoûtante qui s'observe quelquefois dans la cuisine de certains presbytères. Pourquoi confier la préparation des aliments à cette personne septuagénaire et au delà? Elle fait ce qu'elle peut, sans doute ; mais malheureusement elle ne peut plus être propre.

— Mais c'est ma mère, c'est ma sœur, c'est une vieille tante... Il n'importe; toutes ces parentes, comme cuisinières du moins, ne sont plus à leur place.

— Mais elles s'acquittent encore bien de leur emploi ; je ne me plains pas de leur service... C'est possible; mais en est-il ainsi de votre vicaire? 11 n'ose vous le confier, peut-être ; mais si vous saviez la violence qu'il s'impose presque à chaque repas, et le vif désir qu'il a de devenir le collaborateur d'un curé qui ne le mette pas à une si rude épreuve.

vous sentiriez probablement combien il est fâcheux de mécontenter successivement tous vos vicaires, de les empêcher de s'attacher à la paroisse, et d'entraver les opérations de leur zèle pour une telle cause.

— Il est un point qui pourrait contrarier beaucoup certains vicaires, et qui les mettrait souvent dans un pénible embarras ; ce serait, par exemple, si leurs curés avaient certains usages qu'ils ne croiraient pas du tout mauvais, qu'ils croiraient même positivement bons, et qu'ils voulussent absolument les leur faire adopter.

Posons un exemple : Voici, je suppose, un curé qui dîne quatre ou cinq fois la semaine chez ses paroissiens ou chez ses confrères. Il aime la société; il a une santé robuste que ne dérange jamais un grand dîner; il dit qu'on a besoin de récréation ; il prétend que le plaisir qu'on fait aux personnes chez qui l'on dîne ne contribue pas peu à entretenir l'union des esprits ; bref, il a une foule de raisons qu'il croit excellentes, et qui, toutes, lui persuadent qu'il est avantageux de maintenir son usage.

Mais comme tout le monde ne voit pas les choses de la même manière, et qu'il a peut-être entendu dire que quelques-uns de ses paroissiens n'étaient que médiocrement édifiés de le voir dîner si rarement au presbytère, il serait content de pouvoir s'appuyer de l'autorité de quelque bon prêtre. Or, qui appuiera un curé, si ce n'est son vicaire? Il engage donc son vicaire à l'accompagner, et il le fait même avec des instances si vives, qu'un refus

positif est, sinon absolument impossible, du moins extrêrîK,ment difficile.

CepencRmt, ce vicaire est loin de partager les inclinations et les goûts de son curé, sur le point qui nous occupe. Sa santé souffre d'un grand dîner; son recueillement, sa piété, ses exercices de dévotion en souffrent plus encore que sa santé ; et puis il se souvient de la recommandation qui lui fut faite si souvent au séminaire de ne se trouver que le plus rarement possible dans les assemblées bruyantes, et notamment à de grands repas. Tout cela le presse vivement de faire aux sollicitations de son curé une réponse négative, au risque de s'attirer des reproches amers et des désagréments de plus d'un genre.

Le voilà donc placé dans un état de lutte contre son curé et contre lui-même. Jrai-je, se dit-il, ou n'irai-je pas avec mon curé? Si je n'y vais pas, je n'entrevois que froideur et mécontentement ; si j'y vais, ma conscience se soulève et me dit que, dans ces repas si fréquents, je perdrai mon recueillement, ma piété, mon temps et même ma santé.

Encore, si cette lutte n'avait lieu qu'une fois ; mais quand on pense qu'elle se produit presque toutes les semaines, on conçoit qu'un vicaire se lasse de tant d'attaques, et fmisse par désirer que ses supérieurs lui confient un autre poste, dans lequel il n'ait pas à gémir perpétuellement sur la triste alternative, ou de froisser sa conscience, ou de mécontenter son curé.

Ce que nous avons dit des repas, nous pourrions le diriï de plusieurs autres usages suivis par un IV. 11.

curé, et qu'il veut faire adopter à sou vicaire : par exemple, les voj^ages, les visites inutiles et trop fréquentes, le jeu, etc. Vouloir contraindre un vicaire à adopter ces divers usages, lorsqu'on voit qu'il a pour eux une répugnance extrême, c'est le mettre dans un état habituel de malaise et de mécontentement. Or, une règle invariable qu'un bon curé devrait constamment observer, c'est d'éviter, autant qu'il est en lui, tout ce qui empêche son vicaire de goûter ce calme, cette joie, ce bien-être moral qui émousse les épines du ministère et facilite singulièrement les pieux exercices du zèle.

— Les difficultés relatives au casuel sont encore, ou du moins pourraient être, entre les curés et leurs vicaires, une occasion fréquente de mésintelligence. Quelques vicaires se montrent trop exigeants sur ce point, c'est vrai ; ils font preuve à cet égard d'un mauvais esprit, et ressemblent plutôt à des mercenaires qu'à des ouvriers apostoliques, c'est vrai encore.

Mais peut-être aussi certains curés feraient-ils bien d'avancer un peu plus qu'ils ne font sur le terrain de la générosité et du désintéressement. Forts de leurs droits, qui, sur cette matière, sont efTectivementtrès-étendus, ils ne doivent pas oublier que leur première affaire, leur premier soin, nous pouvons même dire leur premier intérêt sainement entendu, n'est pas de grossir leurs épargnes, mais de faire régner la paix au presbytère, et de s'attacher cordialement un vicaire dont la collaboration sera peut-être féconde en fruits de salut, si elle n'est pas entravée par des mesures trop rigou-

rcuscs. Ils doivent penser, à propos tle leurs droits, que si quelqu'un a besoin de méditer avec attention la maxime Summum jus, summa injuria, c'est le curé qui s'occupe de fixer la portion de casuel afférente au vicaire. Cette portion, nous nous garderons bien de la déterminer ; on sait que sa fixation est subordonnée à plusieurs circonstances individuelles et locales que nous ne saurions prévoir. Nous dirons seulement /jue, selon nous, un curé, homme de Dieu, doit, en établissant son budget, faire, bien entendu, la part de sa propre dépense et de celle de sa maison ; puis la part de FKgliso et des pauvres ; et enfin, mais avec modération, la part des éventualités ordinaires et communes. Si, après cela, il voit qu'il lui reste encore une somme un peu notable qu'il voudrait, ou laisser dormir dans une cassette, ou employer en achats frivoles, qu'il ne balance pas à se montrer généreux envers son vicaire, et qu'il se persuade que Dieu bénira, même dès ce monde, le désintéressement dont il fera preuve.

— Dans les divers avis que nous venons de donner, nous avons ordinairement supposé qu'il n'y avait qu'un vicaire dans la paroisse ; il est clair que ce que nous avons dit est également applicable au cas où il y en aurait plusieurs. Seulement, nous croyons devoir recommander tout simplement aux curés qui auraient deux vicaires, ou un plus grand nombre, d'éviter avec soin ce qui serait de nature à exciter entre eux des jalousies et des divisions.

Ces misères, si nuisibles à la paix, aux douceurs de la confraternité et au bien de la paroisse, pour-

raient se produire si un curé donnait à un de ses vicaires des marques d'estime et d'affection qu'il refuserait aux autres : par exemple, s'il le faisait officier ou prêcher plus souvent; s'il le prenait avec lui de préférence pour faire des visites, des promenades, des voyages; s'il affectait de le décharger de certaines corvées pénibles, ou de lui accorder quelques adoucissements ; et tout cela, avec des démonstrations particulières d'amitié et une partialité évidente.

Ces préférences auraient quelque chose de choquant pour ceux qui n'en seraient pas l'objet, et qui auraient la douleur d'en être à chaque instant les témoins.

— Concluons de tout ce que nous venons de dire, qu'un curé plein de zèle et animé du vif désir de faire dans sa paroisse le plus de bien possible, doit se convaincre profondément qu'un des moyens de succès les plus efficaces est de faire régner entre hii et son vicaire une parfaite harmonie.

Par conséquent, il ne doit rien négliger pour atteindre ce but. Il doit s'observer beaucoup du coté du caractère, afin de réprimer ce qu'il y a chez lui de répréhensible sous ce rapport. Il doit, tout en surveillant paternellement son vicaire, lui laisser cependant une grande latitude, quand il sait qu'il n'en abusera pas, et n'entraver que le moins possible les opérations de son zèle, quand il voit qu'elles sont dirigées par la prudence et une piété solide et éclairée. S'il lui fait quelques réprimandes, ce qu'il ne doit pas omettre quand elles sont méritées, elles doivent être toujours accompagnées

(l'une aimable douceur, et motivées par des raisons si plausibles, qu'il suffise de les exposer pour entraîner la conviction de tout homme sage et désintéressé. Si le vicaire est attaqué par quelques personnes ; si ses intentions sont noircies ou mal interprétées, et que le curé en soit informé, il doit prendre sa défense, et prouver à toute la paroisse qu'il met les intérêts de son vicaire sur la même ligne que ses intérêts propres. Pas d'affectatiou ni de démonstrations d'amitié hypocrites ; mais de la rondeur, de la bonté, de la confiance, une grande douceur, de la complaisance et des marques fréquentes d'attachement.

Avec de telles dispositions, généralement un curé gagnera l'affection de son vicaire ; et ce vicaire, aimant cordialement son curé, lui rendra peut-être, en retour de ses bontés, plus de services qu'il n'en aura reçu de lui; car qui peut dire les services que, dans une paroisse, un vicaire dévoué à son curé est tous les jours à portée de lui rendre?

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