‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 10 sur 46 · MO · texte numérisé non relu

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se complaisant en lui-même, il attribuait à son talent, à son adresse, à ses qualités personnelles, les succès qu'il obtient dans la direction des âmes ! Quel surcroit de présomption si, éclairé d'une fasse lumière, confiant dans les industries de son zèle plutôt que dans l'assistance divine, et peut-être aussi influencé par un secret orgueil, il tenait à honneur d'avoir un troupeau nombreux de pénitents à conduire, se persuadant que sa direction leur sera plus avantageuse que celle de ses confrères I

Sans doute, il est bon de se plaire au saint tribunal pour y exercer la charge si éminemment utile de directeur des âmes ; mais quelque saint que soit cet emploi, ou plutôt, précisément parce que c'est une fonction sainte et vraiment divine, n'est-il pas nécessaire qu'on la remplisse avec des dispositions qui soient saintes aussi et dégagées de tout sentiment terrestre et humain? Qui ne sait, s'il a tant soit peu l'expérience du saint tribunal, que le plus habile confesseur, le plus savant et le plus expérimenté, trouve à chaque instant des pénitents qui lui résistent, et que ni son habileté, ni son savoir, ni son expérience ne peuvent arracher de l'abîme? Qui ne sait aussi que tel pénitent qui a résisté à ce confesseur savant et habile se trouve quelquefois subitement éclairé, entraîné, subjugué, et pleinement converti par quelques mots sans prétention d'un pieux confesseur beaucoup plus remarquable par la ferveur de sa piété que par l'éclat de sa science ?

Tant il est vrai, nous le répétons, que c'est l'œuvre de Dieu et non l'œuvre de l'homme qui se

fait au saint tribunal. Gardons-nous donc de traiter humainement une œuvre divine ; et si, selon nos saints Livres, celui-là est maudit qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence : Maledictus qui facitopus Bel négligente)', craignons d'attirer sur nous et sur nos travaux cette effroyable malédiction, si nous faisons l'œuvre de Dieu, l'œuvre du salut des âmes au saint tribunal, non-seulement avec négligence, mais avec une orgueilleuse présomption, ce qui serait incomparablement plus coupable.

Acceptons la charge de confesseur quand elle nous sera imposée par notre évéque ; humilionsnous profondément et gémissons sur notre indignité ; rougissons, en pensant à nos misères, de nous voir appelés à soulager celles des autres ; plaçons-nous entre les mains de Dieu comme des instruments dociles, et pour ainsi dire sans action propre ; contentons-nous du nombre de pénitents qu'il plaira à la divine Providence de nous envoyer: attendons-les en paix , sans briguer jamais par orgueil l'honneur de leur direction ; cherchons enfin dans ia piété ce langage onctueux si bien connu des saints prêtres, langage dont les pécheurs les plus endurcis reconnaissent la puissance. Portés alors sur les deux ailes de la défiance de nousmêmes et delà confiance en Dieu, nous sauverons des âmes sans compromettre le salut de la notre.

— Les prédicateurs doivent observer aussi une vigilance attentive sur eux-mêmes pour éviter le piège de la présomption. Malheur au prêtre qui exerce ce divin ministère, s'il n'est pas constamment pénétré de cette vérité qu'il n'est en chaire

que l'écho, que la trompette de Dieu ! Malheur à lui si. ébloui par sa science réelle ou prétendue, il s'appuie uniquement sur cette science, attendant d'elle et des ressources qu'elle lui offre le succès que Dieu n'attache pour l'ordinaire qu'à la pieuse simplicité de la parole évangélique, et à la sainteté du prêtre qui l'annonce ! Malheur à lui enfin si, voulant se l'aire plus sage et plus habile que saint Paul, notre maître et notre excellent modèle, il ne tient aucun compte de la conduite de ce grand apôtre, conduite qu'il nous révèle en ces termes dans son Épître aux Corinthiens ! Admirons et prenons pour nous ces belles paroles, si propres afondre la science purement humaine et les prédicateurs qui s'appuient sur elle avec une confiance présomptueuse.

Dieu ayant rejeté la sagesse des hommes et résolu de les sauver par la simplicité de la pré- «• dication, je suis venu, mes frères, vous annon- » cer l'Évangile, non pas avec les ornements de » l'éloquence, ni les subtilités de la philosophie, » mais avec un discours simple. Car je me suis » comporté parmi vous comme si je n'avais su » autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ cru- » cifié. C'est aussi pour cela que j'ai conversé » parmi vous avecbeaucoup d'humilité, de crainte » et de tremblement, et que mes discours parti- » culiers et mes prédications n'ont point été com- » posés de paroles dont la sagesse humaine a » coutume de se servir pour persuader ce qu'elle » avance : mais si l'art humain leur a manqué, » l'Espiit-Saint qui s'est répandu sur mes audi- « leurs, et les miracles que j'ai faits, m'ont tenu

» lieu de démonstrations, afin que votre foi ne fût » point établie sur la science et sur l'éloquence » humaine, mais sur la puissance de Dieu. »

Voilà les règles que l'Esprit-Saint nous donne par l'organe du grand apôtre, à l'école duquel tous les prédicateurs doivent se former et s'instruire.

« Les philosophes, dit Bernardin de Picquigny, » dont nous avons emprunté la traduction para- » phrasée du morceau qui précède, les philo- » sophes ont leurs démonstrations ; celles des » apôtres ont été de prêcher les vérités divines » avec une grande ferveur d'esprit et de les con- » firmcr par les miracles.

» Qui voudra donc devenir apostolique s'étudie » de prêcher les vérités sublimes de l'Évangile » avec heaucoup de ferveur, et de les confirmer » par les exemples d'une sainte vie qui lui tienne » lieu de miracles.

» Heureux les peuples, s'écrie le même auteur, » qui ont des prédicateurs qui leur représen- » tent Jésus-Christ par leurs discours et par leurs » exemples ! »

— Ce serait encore, chez les prédicateurs, une présomption très-blâmable que de compter sur leur talent d'improvisation, au point de se hasarder à monter en chaire sans avoir préparé convenablement ce qu'ils vont y dire. Il est vrai, dans quelques circonstances extraordinaires qui se présentent subitement sans qu'on ait pu les prévoir, Dieu accorde souvent à son ministre des grâces particulières pour prêcher dignement et avec fruit, quoique sans préparation. Mais comment croire

— Uâ —

qu'il accordera dos grâces semblables à celui qui, se confiant en lui-même avec une témérité présomtueuse, traitera la divine parole avec beaucoup moins de respect qu'il ne traiterait la parole humaine, s'il avait à prononcer quelque discours profane devant un grand de la terre ?

Et qu'on ne se rassure pas sur ce que, doué d'une certaine facilité d'élocution qui ne fait jamais défaut, on pourra pérorer pendant la durée ordinaire d'un prône ou d'un sermon sans le moindre embarras. Pérorer delà sorte, est-ce prêcher avec fruit? est-ce traiter la parole évangélique avec respect? est-ce prêcher de manière à attirer sur son discours la bénédiction de Dieu, sans laquelle tous les éclats de l'éloquence ne sont que des coups de cymbales? Ne dit-on rien que d'exact? ne se jetle-t-on point dans des divagations sans fin? ne fatigue-t-on point, son auditoire par des redites fastidieuses? n'est-il pas certain que si l'on eût donné à la préparation de son discours le temps que l'oisiveté, te jeu ou les visites inutiles ont absorbé, on eût prêché d'une manière plus glorieuse pour Dieu, plus utile pour l'auditoire et plus sanctifiante pour soi-même? Une telle négligence dans une œuvre si sainte peutelle s'excuser, et celui qui s'en rend coupable ne devrait-il pas frémir si, avant de monter en chaire ou quand il vient d'en descendre, il méditait, sérieusement au pied de son crucifix ce terrible anathème : Maledictus qui facit optes Dei negligenter ?

Il est clair que ce qui précède s'applique au catéchiste comme au prédicateur. L'un et l'autre doivent se tenir en garde contre cette présomption trompeuse qui rehausse à leurs yeux un talent sou-

vent bien inférieur à l'opinion qu'ils en ont, talent au reste que Dieu frappe de stérilité quand celui qui le possède ne lui donne pas l'humilité pour abri.

N'oublions jamais que ce n'est pas l'homme, mais Dieu seul qui convertit. Nous pouvons bien montrer la vérité au pécheur; mais le déterminer à changer de conduite, ce n'est point notre affaire, ou du moins nous ne sommes dans cette affaire que les agents de Dieu, et Dieu ne bénit ordinairement notre intervention qu'autant qu'il voit en nous la sainteté qu'il nous commande.

Quel beau mot que celui du savant cardinal du Perron ! Je me charge de convaincre les hérétiques ; mais pour les convertir adressez-vous à l'évêque de Genève. Si, comme le premier, nous avons le talent qui éclaire, ayons comme le second, la sainteté qui. convertit.

— Tout ce que nous avons dit des mauvais effets de la présomption, quand un prêtre la prend pour guide, suffirait assurément pour nous déterminer à la combattre sans relâche; mais nous l'attaquerons avec plus d'ardeur encore, si nous réfléchissons un instant au désordre qu'elle met dans notre âme quand elle y fixe son siège.

D'où vient, par exemple, qu'ayant plusieurs défauts qui font gémir ceux qui nous entourent, et qui nous font souvent gémir nous-mêmes, nous vivons cependant avec ces défauts, sans les attaquer jamais avec la ferme volonté de les détruire? Les connaissons-nous, ces défauts? Oui, puisqu'ils nous arrachent de fois à autres quelques gémissements.

Les combattons-nous sérieusement? Non, puisque nous nous bornons à en gémir. Nous proposonsnous de les extirper de notre àme? Oui, puisque nous en faisons dans toutes nos confessions la promesse à nos directeurs. Les extirpons-nous réellement, ou du moins les affaiblissons-nous graduellement chaque jour? Non, puisque chaque jour, au contraire, ils s'enracinent et se développent. Estimons-nous les vertus qui leur sont opposées? Oui, puisque nous envions le bonheur de ceux qui les possèdent. Travaillons-nous à les acquérir, et les planions-nous dans notre àme? Non, puisque nos défauts y occupent sans cesse la place qu'elles devraient y occuper elles-mêmes. Voulons-nous cependant changer d'état avant de paraître aux pieds de notre Juge? Oui, sans aucun doute, nous le voulons. Espérons-nous que ce changement s'opérera plus tard, et notre espérance a-t-elle une base solide ? Non, puisque depuis longtemps nous espérons en vain, et que notre espérance s'affaiblit chaque jour au lieu de se fortifier.

Qui donc nous débrouillera de tout ce chaos ? Quelle est donc la cause de tant d'incohérence, d'aveuglement et de désordre ? Reconnaissons-le, c'est la présomption ; oui, c'est elle qui nous séduit et qui nous abuse ; c'est elle qui, au-dessus des misères réelles du présent, nous montre sans cesse dans une riante perspective les vertus chimériques qu'elle attend de l'avenir : et la vie s'écoule au milieu de ces rêves, et les vertus s'effacent, et les défauts pullulent, et la mort survient avant qu'on ait, réalisé le frivole espoir dont on s'est bercé toute la vie.

— Ce qui me rassure, dira peut-être quelque lecteur, c'est que du moins, dans mes faiblesses et mes langueurs spirituelles, je conserve l'horreur de tout ce qui s'appelle faute mortelle. La détermination où je suis de n'outre-passer jamais les bornes du véniel est, pour l'affaire de mon salut, une précieuse garantie.

C'est encore la présomption qui tient et qui lait tenir cet insidieux langage. Pour mettre à néant ce vain subterfuge, nous serions tenté de renvoyer celui qui y a recours au sermon qui se trouve sans doute dans son répertoire, sur le Péché véniel. Dans son sermon, il trouvera très-certainement des raisons plus fortes que tout ce que nous pourrions dire pour convaincre les fidèles de la nécessité d'éviter les fautes vénielles, non pas seulement au point de vue de la perfection, mais au point de vue du salut éternel, qu'elles compromettent d'une manière évidente et en quelque sorte infaillible quand on les commet sans scrupule et sans remords.

Ce que nous disons publiquement tous les jours du péché véniel et des graves dangers auxquels il expose est-il vrai ou ne l'est-il point ? Si cela n'est point vrai, quelle imposture est la nuire '. Mais si cela est vrai, et nous n'avons pas à cet égard l'ombre d'un doute, sur quoi donc nous appuierons-nous pour démontrer aux peuples que le péché véniel, ruineux pour le simple fidèle, est inoffensif pour le prêtre ? Quoi donc ! est-ce parce que nous sommes plus obligés que personne à la sainteté, que nous pourrons commettre sans crainte le péché véniel qui la viole ? La présomption seule peut aveugler jusqu'à ce point.

— C'est elle encore qui nous dirait, si nous prêtions l'oreille à ses perfides suggestions, que nous pouvons sans danger nous exposer à des occasions de péché plus ou moins prochaines. Forts de cette résolution, que nous croyons inébranlable, de ne jamais souiller la robe sacerdotale ; confiants en je ne sais quel sentiment d'honneur tout humain, qui nous fait regarder un écart notable comme une chose impossible ; quel malheur si, n'ayant qu'une folle présomption pour appui, abandonnés de Dieu qui se retire en disant : Qui amat periculum, in Mo peribit, nous nous exposions témérairement aux traits de notre ennemi ! Quel malheur, si bien moins saints que David, bien moins sages que Salomon, nous recherchions, au lieu de les fuir, ces funestes occasions où tant d'infortunés confrères ont trouvé leur perte !

Nous ne pourrons jamais dire le mal effroyable que produirait parmi nous la présomption, si elle nous aveuglait au point de ne nous dérober le danger des occasions de péché vers lesquelles elle nous pousse.

Veillons donc avec soin, prions beaucoup, défions-nous de nous-mêmes, et surtout fuyoxs : voilà, dans ces circonstances périlleuses, notre unique sauvegarde.

— Enfin la présomption ne se contente pas de nous porter au mal, elle nous y fixe, pour ainsi dire, en nous faisant goûter certaines maximes à son usage, maximes que nous adoptons sans les approfondir, et dont nous verrions aisément le faible et le faux, si nous voulions les considérer avec

quelque attention. Emportés dans le tourbillon de la dissipation et d'une distraction presque continuelle, nous aimons à nous dire — qu'il y a dans les trésors de Dieu une miséricorde particulière pour ses ministres ; — qu'il connaît leurs misères ;

— qu'il a égard aux dangers qui les environnent;

— qu'il n'a pas confié le sacerdoce à des anges ;

— qu'il n'a pas prémuni les prêtres contre le péché, comme les religieux dans leur monastère ;

— qu'ils sont obligés de vivre au milieu du monde et de ses scandales ; — qu'il est bien difficile d'être si près du feu sans en sentir les atteintes, etc.

Ces considérations, si propres à rassurer le saint prêtre qui aime Dieu de toute son âme, qui court sans cesse après les pécheurs, qui veille sur luimême avec une attention continuelle, et qui ne commet presque jamais de fautes, même légères, avec une pleine délibération, sont-elles également rassurantes pour le prêtre présomptueux et téméraire qui compte sur les faveurs de la miséricorde de Dieu, quand il vit de manière à ne mériter que les châtiments de sa justice ?

— Terminons cette importante matière , et prions Dieu que ce que nous venons de lire ne soit pas sans fruit pour le bien de notre âme et pour le règlement de notre conduite.

Guerre au découragement qui produit souvent de grands maux, et qui jamais ne produit aucun bien !

Guerre à la présomption qui enlève à l'âme le secours de Dieu, et la livre sans armes à la fureur des ennemis qui la poursuivent î

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Guerre au découragement qui exagère la faiblesse ! Guerre à la présomption qui exagère la force !

Guerre au découragement qui attaque la bonté de Dieu ! Guerre à la présomption qui attaque sa justice !

Guerre au découragement qui abat î Guerre à la présomption qui endort !

Prêtre de Jésus-Christ, toi qui n'es rien qu'en Dieu et par Dieu, espère, espère en lui ; appuie ta confiance sur son infinie bonté ; ne mets point de bornes à cette confiance ; qu'elle soit ta force et ton soutien dans tes travaux, dans ton ministère, dans tes épreuves, dans tes dégoûts, dans tes tenta iirais. dans tes maladies et dans toutes tes peines : oui, encore un coup, espère, espère en Die\i:Sj)cra in Deo. Mais n'écoute pas seulement la première parlie du conseil que te donne David : Spera in Deo, te dit-il, et fac bonitatem. Espérer en Dieu quand on mène une vie sainte, c'est sagesse ; mais espérer en Dieu sans se mettre en peine de le glorifier par ses œuvres, comment qualifier un aveuglement si funeste ?

Donc, espérons en Dieu et faisons le bien : Spera in Domino, et fac bonitatem ; voilà la vraie, la solide confiance ; voilà la confiance que Dieu bénit et qui, en échange de notre faiblesse, nous procure infailliblement une force invincible.

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