CHAPITRE III
ContinuatioD du même sujet. — Présomption.
— Nous l'avons dit plus haut, ce ne sont pas les grands excès du désespoir et de la présomption que nous redoutons le plus pour l'ensemble du corps clérical. Quel prêtre, par exemple, oserait dire froidement comme le pécheur endurci du monde : Je puis continuer d'offenser Dieu, il ne m'a pas fait pour me damner, il me pardonnera dans dix ans ou à l'heure de ma mort aussi bien qu'aujourd'hui, il ne me sera pas plus pénible de confesser vingt péchés que d'en confesser un seul? — Jamais, grâce à Dieu, un prêtre n'osera tenir cet odieux langage.
Mais que de fautes on peut commettre contre l'espérance, par présomption, lesquelles, sans être aussi saillantes et aussi grossières que celles dont on vient de parler, produisent cependant des effets déplorables, au point de vue des obligations ecclésiastiques et de la sainteté du sacerdoce ! Signalons-en quelques-unes, et Ton verra s'il n'est pas nécessaire de se prémunir contre le mal qu'elles font à ceux qui les commettent.
— Rigoureusement et théologiquement parlant, la présomption est une confiance téméraire en la bonté et la miséricorde de Dieu, confiance qui induit l'homme à pécher plus librement. Mais nous
étendrons davantage l'acception du mot présomption dans ce chapitre, et nous considérerons le mal qu'occasionne non- seulement la confiance téméraire de l'homme en la bonté de Dieu, mais aussi la vaine confiance qu'il a en lui-même et dans ses propres forces.
Le séminaire est déjà quelquefois le muet témoin des graves désordres que produit la présomption. Considérez, par exemple, ce jeune homme plein de lui-même et bouffi d'orgueil, qui s'avance sans être légitimement appelé, qui détourne la tête quand on lui rappelle les vrais principes d'une bonne vocation, qui se jette en aveugle dans la carrière du sacerdoce, parce que toutes les autres lui sont interdites. Appuyé sur je ne sais quelle vertu dont il s'exagère beaucoup la valeur, confiant dans un ceitain fonds de bonne volonté, sentant en lui-même le désir assez vague de servir l'Église, ne s'appliquant point à connaître plusieurs points essentiels, et en particulier les grands devoirs de la profession sacerdotale, il traite de vains scrupules le saint tremblement de quelques-uns de ses condisciples, et se prépare avec un calme parfait à contracter un engagement redoutable aux anges même.
Sur quoi donc repose sa confiance? Nous l'avons dit, elle repose sur une vertu douteuse et mal affermie dont il croit que Dieu se contente. Elle repose encore sur certains talents qu'il a ou qu'il croit avoir, talents dont l'idée flatte son orgueil et augmente par contre-coup son aveuglement. Quand il se rend le témoignage qu'il efface par sa science plusieurs de ses condisciples ; quand il pense aux m. 6.
occasions qu'il aura plus tard de développer ses talents au sein d'une paroisse, il redouble de confiance en son propre mérite et bannit toute crainte. Qui sait même s'il ne se dit pas dans sa secrète vanité que son initiation aux saints ordres est une bonne fortune pour l'Église ?
Confiance présomptueuse, que de larmes tu lui as fait répandre à cette sainte Église !
— Un autre élève du sanctuaire n'aura point peut-être cet excès d'orgueil dont nous venons de parler ; mais il sera dépourvu de cet esprit de piété qui porte celui qui en est animé à faire une guerre incessante à tous les défauts auxquels il est sujet. Il voit ce qui lui manque, en fait de vertu, et il se propose de l'acquérir un jour. Mais quand aura lieu cette acquisition précieuse? C'est ici que la présomption joue son triste rôle. Aveuglé par elle, notre jeune séminariste attend toujours de l'avenir ce qu'il ne trouvte point dans le présent. Le temps s'écoule avec rapidité sans lui apporter jamais ce qui fait l'objet de ses vagues désirs. Il veut être vertueux; mais comme il veut l'être sans sacrifices et sans combats, la vertu n'arrive point, et les défauts se fortifient et se développent. Il ne dit jamais : Je commence ; il dit toujours : Nous verrons.
Cependant l'œil attentif des supérieurs observe cette conduite, qui leur inspire des craintes sérieuses pour l'avenir ; le temps vient où il leur faudra prendre un parti relativement à cette vocation douteuse. Pour échapper à l'embarras qu'ils redoutent, ils font des observations, ils donnent de sages conseils, ils signalent les défauts dont
l'extirpation leur semble nécessaire, ils vont même quelquefois jusqu'à menacer de l'exclusion des saints ordres; mais malheureusement, observations, conseils, menaces, tout est inutile, ou ne produit d'autre effet que de porter le séminariste à dissimuler les défauts qu'on lui reproche : l'extérieur subit quelque réforme, mais l'intérieur est toujours pitoyable.
Cet infortuné jeune homme voit cependant bien que les reproches qu'on lui fait sont fondés ; mais il espère qu'il se corrigra plus tard ; il compte sur la grâce des ordinations ; chaque ordre qu'il doit recevoir est comme une pierre d'attente qui entretient son illusion. Le sous-diaconat, qui commencera son engagement, lui apparaît comme l'époque d'une transformation complète ; et le sous-diaconat reçu, la transformation ne s'opère point. Alors la présomption, qui continue de l'égarer, lui montre en perspective la solennité de la prêtrise, et lui donne la persuasion que ce grand événement , cette auguste promotion à la dignité sublime du sacerdoce, sera le principe d'une vie toute nouvelle. En est-il réellement ainsi? Que l'expérience réponde; qu'elle nous dise si cet ordinand qui, sans avoir de grands vices, du moins apparents, non-seulement ne fait pas de progrès en piété, mais semble au contraire marquer chaque année de séminaire par un décroissement de ferveur, sera plus tard un prêtre selon le cœur de Dieu; que l'expérience nous dise si, du séminariste présomptueux et lâche-, sortira le prêtre pieux, zélé, irrépréhensible en un mot, comme le veut l'Apôtre.
Hélas ! nous l'avons déjà dit, si les plus pieux ordinands sont souvent à peine de bons prêtres ordinaires, que devons-nous donc penser de l'avenir sacerdotal d'un séminariste indolent et tiède, s'il n'a pour point d'appui que cette présomption trompeuse qui en a séduit et perdu tant d'autres?
— Devenu prêtre, ou même quelque temps avant de l'être, s'il a la présomption pour guide, l'une des premières pensées qu'elle lui suggère est celleci : Que va-t-on faire de moi? quel poste va-t-on me confier? Au lieu de s'en remettre pleinement à la divine Providence et aux sages supérieurs qui sont ses agents, il se préoccupe, il s'agite, il s'inquiète, il passe en revue les divers emplois où il croit avoir chance d'être appelé ; et comme il a foi dans son propre mérite, il est péniblement désappointé quand il reçoit la nouvelle d'une nomination qu'il regarde presque comme une humiliation mystifiante. De là des plaintes secrètes, des murmures peut-être ; de là un fonds de mécontentement qui n'est pas , il s'en faut bien , une garantie de succès pour le ministère auquel il va se livrer. Se conduire de la sorte, c'est être bien loin de la disposition de saint Louis de Gonzague, qui se reprocha vivement un jour d'avoir pensé quelques instants à quoi ses supérieurs l'appliqueraient plus tard.
Quelquefois, cependant, le désir d'un poste élevé ne se fait pas si promptement sentir. On acceptera volontiers et de bonne grâce la charge imposée par les supérieurs ; mais si l'on obtient quelque succès dans cet emploi, si l'on s'aperçoit que,
comme confesseur, comme prédicateur, comme homme de ministère, on est assez généralement goûté ; si des flatteurs viennent, par leurs éloges, fortifier la bonne opinion que l'on a de soi-même, alors la présomption se nourrissant de ces vaines louanges, suggère la pensée d'aspirer à des dignités supérieures. Pour se cacher à soi-même ce qu'il y a de blâmable dans cette aspiration, on se dit, toujours sous l'influence secrète delà présomption, qu'ayant à remplir des fonctions plus élevées, on procurera plus abondamment la gloire de Dieu, on sera plus occupé, on sauvera plus d'àmes, etc.; autant de subterfuges que les saints ignoraient, et auxquels, à leur exemple, les prêtres solidement vertueux se gardent bien de recourir.
Ne l'oublions jamais, c'est de saints prêtres et non de prêtres orgueilleux que l'Eglise a besoin. Aspirer aux dignités ecclésiastiques est le comble de l'aveuglement, et la preuve certaine que Tonne mérite pas d'en être investi. On peut bien dire, et avec beaucoup de raison, de ceux qui sont frappés de cet aveuglement : Ncc hos clegit Dominus.
— Quel intervalle se trouve entre les prêtres de ce caractère et ces hommes de Dieu vénérables, ces prêtres si éminemment dignes du sacerdoce, auxquels il fallait faire violence pour les déterminer à accepter les dignités de l'Église ! Quel contraste, par exemple, entre ces prêtres présomptueux et un Alain de Solminihac (1) qui, après avoir épuisé tous les moyens directs et indirects pour faire ré-
(1) Alain do Solminihac, évoque de Caliors, au xvne siècle, mort en odeur de sainteté.
voquer le choix que Louis XIII avait fait de lui pour un évêché, va, pour dernière ressource, plaider lui-même à la cour la cause de son humilité et de son excessive défiance.
« Il alla parler au roi, dit l'auteur de sa vie, et » se mit trois fois à genoux devant Sa Majesté, la » suppliant de nommer quelque autre en sa place. » Une demande si extraordinaire jeta toute la cour » dans l'admiration ; le roi leva les mains au ciel » et s'écria : Béni soit Dieu de ce que dans mon y> royaume il y a un abbé qui refuse des évèchés !
» Une personne de condition ayant dit un jour » à cet homme de Dieu que le révérend Père Louis » de Grenade avait refusé le chapeau de cardinal, » il repartit qu'il ne fallait pas avoir grande vertu » pour refuser d'être cardinal ou évèque , mais » bien pour l'accepter; qu'il s'étonnait fort qu'il » se trouvât des personnes qui recherchassent ces » charges éminentes, et que c'était un acte d'une » grande perfection de les accepter quand on avait » bien reconnu la vocation de Dieu, qu'il fallait » examiner avec soin. »
Gardons-nous d'envier jamais des postes élevés; n'entravons point les combinaisons de la divine Providence relativement aux emplois qu'elle nous destine ; laissons-la dérouler et exécuter ses plans à notre égard, sans déranger ses opérations par nos empressements tont humains; paissons tranquillement et en toute simplicité le troupeau qui nous est confié, comme le jeune David paissait les troupeaux de son père quand Dieu lui députa son prophète. Soyons sûrs que Dieu aussi, par l'intermédiaire de notre évèque, saura bien nous trouver
nous-mêmes s'il entre dans ses desseins que nous soyons appelés à des postes supérieurs. Ne recourons jamais à ces artifices plus ou moins dissimulés que l'orgueil sait si bien employer pour obtenir ce qui le flatte. N'importunons point nos supérieurs soit par nos visites, soit par nos lettres, soit par l'obsession de quelques amis que non* serions tentés de mettre sur pied pour plaider la cause de notre ambition déguisée. Ayons l'œil sur nos misères et non sur notre prétendu mérite ; et si le vain prestige des honneurs nous éblouit, rappelons-nous ces mots du divin Maître : Quod hominibus altum est, abominatio est ante Dcum. Abominatio ! le mot la plus énergique qu'emploie la sainte Ecriture.
— La présomption ne porte pas toujours à désirer des fonctions plus élevées que celles dont on est chargé. Une multitude de bons prêtres, ayant un sens droit et un bon jugement, se rendent souvent le témoignage que l'emploi qu'ils exercent est en rapport avec leur dose de talent et de mérite. Ils s'appliquent donc à cultiver en paix la portion du champ du père de famille qui leur a été confiée.
Cependant, l'ennemi de tout bien, qui ne s'endort jamais, les attaque, eux aussi, par la présomption, d'une autre manière. Déguisant toujours, suivant son usage, cette présomption sous la forme du zèle, il suggérera, par exemple, à un curé la séduisante idée de quelque grande entreprise qui devra avoir, selon les beaux rêves de son imagination, les plus heureux résultats. Tout ébloui d'un succès qu'il regarde déjà comme obtenu, rien
ne lui fait obstacle. Sa confiance en lui-même l'aveugle et le rassure tout à la fois. Faites-lui quelques objeelions3 il y répond par un sourire et poursuit sa marche. Ne prenant conseil que de sa téméraire présomption, il s'engage dans des opérations dispendieuses ; il néglige des formalités indispensables dont il croit pouvoir s'affranchir sans danger ; il s'indigne contre ceux qui, plus sages que lui, croient faire acte de charité en lui suscitant des entraves ; il laisse son ministère en souffrance, et en remplit les obligations à la hâte et sans esprit intérieur ; il provoque les plaintes des malades qui l'attendent en vain, et les murmures des pauvres qui ne reçoivent plus de lui que d'insignifiantes aumônes. Bref, le troupeau tout entier finit par se plaindre ; il retire sa confiance, et Dieu, qui ne bénit point la présomption, retirant aussi son appui à ce serviteur infidèle qui n'a eu foi qu'en lui-même, le punit et le désabuse par un échec déplorable, auquel il ne croit que quand il n'est plus possible de le prévenir.
Ce n'est pas ainsi qu'agissent les saints prêtres. Quelque ardent que soit leur zèle pour les grandes oeuvres qu'ils ont en vue, ils savent que ce zèle n'est béni que quand il est selon Dieu, et qu'il n'est selon Dieu que quand il est animé d'intentions pures, — réglé par la prudence, — éclairé par de sages conseils, — mûri par le temps et des réflexions sérieuses , tempéré par une salutaire défiance, et toujours accompagné de cet esprit de foi et de piété qui est un esprit de lumière, de droiture et de force.
Tels sont les solides fondements sur lesquels
s'appuient les saiuts prêtres pour mener à bien les œuvres importantes qu'ils entreprennent. Et Dieu seconde merveilleusement leurs pieux efforts , parce que, voyant qu'ils sont entre ses mains comme des instruments dociles, c'est lui-même, à vrai dire, qui fait son œuvre; c'est lui qui la conçoit, qui l'inspire, qui la commence, qui la dirige, et qui la couronne des plus étonnants succès.
Yoilà comme s'expliquent les grands travaux des saints ; voilà comme s'expliquent ceux d'un Vincent de Paul, par exemple. Comptez, si vous le pouvez, les grandes œuvres qu'il a faites, les sociétés de charité qu'il a fondées, les missions qu'il a procurées et dirigées , les hôpitaux qu'il a bâtis et tant d'autres entreprises qui outre-passent évidemment la capacité humaine. Pourquoi a-t-il si complètement réussi là où tant d'autres échouent tous les jours? Parce qu'il avait éminemment ce qui trop souvent nous fait, défaut : une rare sagesse, une humilité profonde, une inébranlable confiance en Dieu, et un esprit de piété qui, dans les circonstances les plus difficiles, le guidaient constamment avec une" sécurité parfaite.
Soyons comme les saints, défiants de nous-mêmes et pleins de confiance en Dieu ; là est la garantie certaine du succès de nos œuvres.
— Dans le détail du ministère, la présomption pourrait bien faire sentir aussi sa maligne influence. Ainsi, par exemple, quelle présomption ne serait-ce pas, de la part d'un confesseur, s'il oubliait un seul instant que c'est l'œuvre de Dieu qu'il fait au saint tribunal ! Ouclle présomption si, in. 7