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— Venons au détail. Pour remplir le précepte de la charité avec la perfection dont il est susceptible, nous ne devons pas aimer le prochain d'un amour purement naturel. Théologiquement parlant, nous sommes même rigoureusement obligés de l'aimer surnaturellement en diverses circonstances.
Le saint prêtre, convaincu de cette vérité, s'applique à épurer, à surnaturaliser sa charité. L'imitons-nous en ce point? Si notre charité est surnaturelle dans son principe, dans son motif, dans sa tendance et dans son but : si nous aimons le prochain en Dieu et pour Dieu, ou, en d'autres termes, si c'est Dieu même, voilé par une enveloppe humaine, que nous aimons dans le prochain, tout est bien. Dieu est content, le prochain est édifié, et des trésors de mérites sont à chaque instant la récompense de notre charité. Mais voyons si telle est notre conduite.
Aimer le prochain quand il nous approuve et nous flatte, et le traiter avec indifférence et froideur quand il nous contredit et nous blâme; est-ce une charité surnaturelle ?
Aimer les grands, les riches et les puissants du siècle, et n'avoir pour les petits et les pauvres que de la sécheresse, des rebuts et du dégoût; est-ce une charité surnaturelle?
Aimer ceux qui sont avantageusement partagés sous le rapport de l'esprit, des connaissances et du talent ; rechercher avidement leur compagnie, leur sacrifier des heures qui pourraient être mieux employées, et fuir au contraire la rencontre des ignorants et des simples, qui ont si grand besoin
des lumières et des conseils de leur pasteur, est-ce de la part de celui-ci une charité surnaturelle?
Aimer ceux qui procurent le plaisir de la bonne chère, du jeu et d'autres jouissances peu compatibles souvent avec l'esprit ecclésiastique, et laisser sans consolation, sans soulagement et sans appui de pauvres brebis désolées que la douleur consume ; est-ce une charité surnaturelle ?
Aimer les pénitents qui procurent d'abondantes consolations par leur ferveur et leur docilité, et laisser voir- -à d'autres plus résistants et plus obstinés dans le mal qu'on les regarde comme d'insupportables fardeaux dont on a hâte de se décharger ; est-ce une charité surnaturelle ?
Aimer une paroisse quand elle nous goûte et nous préconise, et nous en détacher quand elle nous goûte un peu moins et qu'elle nous fait certains reproches qui ne sont pas peut-être toujours immérités; est-ce une charité surnaturelle?
Enfin, aimer et aimer beaucoup ceux qui nous aiment, ceux qui trouvent parfait tout ce que nous faisons, ceux vers qui nous sommes irrésistiblement attirés par une sympathie naturelle ; et sentir, manifester même une sorte d'aversion pour ceux qui sont à notre égard dans des dispositions toutes différentes; est-ce une charité surnaturelle? ou plutôt, n'est-ce pas là cette charité de publicain si énergiquement censurée par notre divin Sauveur : Si diligitis cas qui vos diligunt, quarn mercedem habebitis? Nonne et publicani hoc faeiunt?
Ces réflexions doivent, ce nous semble, jeter quelque jour sur nos affections et nos répugnances. Puissions-nous tons, comme le saint prêtre, ne
point distinguer entre tel ou tel prochain ; entre le prochain qui approuve, et le prochain qui blâme ; entre le prochain naturellement aimable, e^ le prochain naturellement fatiguant et insipide ! Futil notre ennemi déclaré, ce prochain que nous repoussons; fut-il le censeur, même injuste, de notre conduite ; en échange des traits de calomnie qu'il lance contre nous, renvoyons-lui doucement la flèche de la charité : environnons-le de notre charité ; couvrons-le d'une salutaire confusion en le forçant d'avouer que nous avons plus de charité qu'il n'a de fiel. Tous demandez trop, dira-t-on peut-être. Nous demandons trop î et que faisonsnous autre chose que copier l'Évangile? Audistis quia dictum est : Litiges proximum tuum, et odio habebis inimicum tuum. Ego autem dico vobis : Diligitc inimieos vestros, benefacite his qui oderunt vos, et or a te pro persequentibus et calumniantibus vos, ut sitis fûii Patris vestri qui in cœlis est, qui solem suum oriri facit super bonos et malos.
Quelle gloire abondante pour Dieu, et quel principe de sanctification pour des paroisses entières et pour les pasteurs qui les gouvernent, si, comme leurs pieux et saints confrères, ils ne s'inspiraient tous qu'aux sources pures de la divine charité !
— Former dans son esprit des jugements téméraires, attribuant, sans fondement solide, tel mot qui blesse, telle action qui révolte, à une personne qui en est peut-être fort innocente ; s'indigner contre cette personne, la mépriser même et s'arrêter à considérer ce qu'il y a eu de répréhensible dans sa conduite passée, comme pour légitimer
les soupçons qu'on dirige contre elle dans la circonstance présente ; quelle atteinte ce serait porter à la vertu de charité ! Non- seulement elle serait blessée par ces soupçons et ces jugements qui, nous le savons bien, peuvent être quelquefois mortellement coupables ; mais elle le serait encore par ce fonds d'aigreur et d'aversion que de tels jugements ne manquent jamais de produire.
Voilà ce qu'évite avec soin le saint, prêtre qui suit pas à pas Jésus-Christ dans la voie de la charité. Bien plus occupé de se juger lui-même que de juger les autres et de s'affliger de leurs censures, il s'abaisse par son humilité mille fois audessous des accusations lancées contre lui, et son bonheur est de savourer en paix ces paroles de David : Bonum est, Domine, quia humiliasti me, et ces autres de saint Paul : Maledicimur, et benedicimus; pcrsccutioncm potimur, et sustinemus ; blasphemamur, et obsecramus; et ces autres enfin plus vénérables encore , puisque c'est Jésus-Christ même qui les a proférées : Xolite jadicare, et non judicabimini.
Profitons de ces divins enseignements, et sachons conserver notre calme et notre dignité quand la malignité de nos censeurs se permet de nous atteindre. Ou leurs critiques sont fondées, ou elles ne le sont point : si elles sont fondées, corrigeons-nous , et bénissons Dieu de l'avertissement qu'il nous donne; si elles ne sont pas fondées, pourquoi nous en troubler ? Restons cachés dans la paisible retraite de notre bonne conscience , et prions beaucoup pour ceux qui offensent Dieu en attaquant son ministre : Orate pro calumniantibus vos. Yoilà le
secret que la charité suggère au saint piètre en ces cireou stances si délicates et si périlleuses. Agissons de la sorte, et méditons souvent cette maxime que nous a léguée saint Vincent de Paul : « Nous devons remercier et bénir Dieu quand nous » nous trouvons dans l'occasion de souffrir quel- » ques peines en exerçant la charité. »
— L'envie est encore un vice que la charité condamne, et contre lequel le saint prêtre est constamment en garde : Chantas non œmulatur. Si on se laissait guider par cette vile passion — car c'en est une — quels ravages elle produirait dans lame : Au reste, jugeons-la par ses fruits.
Voir d'un œil jaloux les succès de ses frères ; regarder comme un abaissement personnel les éloges qu'on leur donne ; se sentir comme percé d'un trait aigu quand on entend exalter leurs bonnes œuvres, leur haute piété et les diverses qualités qui leur méritent l'estime et l'affection des peuples : éprouver un sentiment pénible quand on les voit, sous le rapport du talent, placés au premier rang par l'opinion publique; ne pas contredire positivement cette opinion quand elle est généralement fixée, mais tenter de l'affaiblir quand elle est encore douteuse et incertaine, et, dans tous les cas, rentrer en soi-même pour ronger péniblement son humiliation ou pour se dédommager des éloges qu'on a la douleur d'entendre, en les attribuant à des préventions aveugles ou à d'autres motifs que l'orgueilleuse envie ne manque jamais de suggérer : tels sont les sentiments que fomente ce vice odieux dans l'âme qui a le malheur de s'en
laisser infecter. « Parce que je faisais le bien, dit » le Prophète, ils se tournaient contre moi : » Detrahebant mihi, quoniam sequebar bonitatem.
Et nous n'avons encore soulevé que la moitié du voile qui recouvre cette plaie hideuse. En effet, l'envieux ne se contente pas de s'affliger des succès, des éloges et des qualités de son prochain, il va plus loin et plus bas encore ; il se réjouit de ses revers comme si ces revers devaient être pour lui l'occasion d'un rejaillissement de gloire et d'estime. Apprend-il que celui qui lui fait ombrage a subi quelque échec, il accueille cette nouvelle avec un sentiment intérieur de satisfaction qu'il n'ose manifester, tant il reconnaît lui-même ce qu'il renferme de méprisable. Parmi les éloges qui le blessent, entend-il quelqnes critiques qui les atténuent, il laisse passer froidement les éloges, et il sourit aux critiques. Yicnt-il même à connaître quelque faute commise par celui que l'opinion publique en jugeait incapable, l'envie, s'il l'écoute, lui inspire encore un secret sentiment de joie en lui faisant voir que celui dont on exaltait la vertu n'est pas plus à l'abri que les autres des funestes effets de la faiblesse humaine.
Grand Dieu ! l'homme est-il capable de tant de bassesse ? son cœur peut-il se dégrader au point de s'affliger ou de se réjouir de ce qui est favorable ou défavorable à ses frères ?
Qu'on s'afflige des succès d'un ennemi, et qu'on se réjouisse de ses revers, c'est mal sans doute ; c'est une atteinte formelle à la divine morale de l'Evangile; mais pourtant, il faut en convenir, c'est une faute qui se comprend. Pourquoi? Parce que,
pour la commettre, il suffit de suivre l'inclination
viciée de la nature humaine.
Mais s'affliger des succès d'un homme à qui l'on ne peut faire aucun reproche, d'un ami peut-être
qui serait en droit de dire, s'il connaissait la pensée intime de l'envieux qui le poursuit dans l'ombre :
Que t'ai-je fait pour que tu distilles sur moi le venin de ta jalousie? Si ma conduite régulière m'attire des éloges que je ne recherche point, faut-il me conduire mal pour m'attirer des niâmes? Si mes travaux sont fructueux, si mes œuvres sont bénies de Dieu et des hommes, faut-il que je cesse de travailler pour ne plus froisser ta passion jalouse? Si Dieu m'a donné quelques talents dont il doit me demander un compte sévère, faut-il que je les enfouisse ? faut-il qu'en négligeant de les faire valoir, je provoque la colère de Dieu pour te plaire? Mais que t'ai-je fait surtout pour que tu t'abandonnes à une joie secrète et maligne en apprenant l'échec que je viens de subir et l'humiliation que j'éprouve? Suisje donc ton ennemi, moi qui n'ai rien fait pour mériter ce titre, moi qui te croyais même mon ami, et qui me plaisais à te donner, à l'occasion, des marques d'estime et de bienveillance?
Ces reproches, qui pourraient être faits à une foule d'envieux s'ils faisaient connaître leurs dispositions secrètes, montrent clairement, ce nous semble, tout ce qu'il y a de détestable au fond de cette hideuse passion qui, du reste, ne procure jamais une ombre de consolation à ses victimes, en retour des amertumes dont elle les abreuve.
Nous nous refusons positivement à croire que l'envie, accompagnée des circonstances odieuses
que nous venons de faire ressortir, s'introduise jamais dans l'âme d'un prêtre ; cependant nous avons cru devoir signaler l'horreur de ce vice, afin de prémunir nos lecteurs contre ses funestes atteintes.
— Le précepte de l'amour du prochain nous défend encore les railleries, les médisances, les calomnies, les rancunes et les inimitiés, les rapports indiscrets et autres fautes de cette nature. Disons un mot de ces diverses infractions à la loi de la charité.
Raillerie. Le railleur d'habitude ne peut jamais être appelé un saint prêtre. Comment prétendre à cette glorieuse qualification quand on blesse à chaque instant le second commandement de Dieu, qui est semblable au premier, simile est huic? Comment être saint, et violer en toute occasion cette règle que la loi naturelle et la loi divine nous proposent : Alteri ne feceris quod tibi fieri non vis ?
Le railleur met au-dessus du précepte de la charité le plaisir de faire admirer la causticité d'un hou mot. Il est railleur par orgueil, et blesse ainsi du même trait la charité et l'humilité. On rit souvent de ses mordantes épigrammes ; mais, au fond, personne n'a de sa piété une haute opinion; luimême se rend justice dans le secret de son àme, et, après une conversation où il a donné libre carrière à son intempérance railleuse, il gémit sur ses excès de langue, si sa conscience, tant de fois combattue sur ce point, peut gémir encore.
Abhorrons la raillerie : un prêtre railleur est condamné de Dieu et des hommes ; il se charge
d'une infinité de péchés plus on moins graves, et ces péchés refroidissent Dieu à son égard, le refroidissent lui-même à l'égard de Dieu, le privent d'une multitude de grâces, tarissent la douce onction de sa piété, diminuent la confiance et l'estime des peuples ; en un mot, la raillerie caustique et maligne ne produit jamais aucun bien, et produit toujours un véritable mal, quand surtout on a le malheur d'en contracter l'habitude.
Donc, jamais de raillerie mordante ; jamais de critiques acerbes, jamais, jamais ! Soyons prêtres partout et toujours, et souvenons-nous que la charité parfaitement observée est, selon notre divin Sauveur, la marque distinctive à laquelle on reconnaît ses disciples chéris et surtout ses prêtres: In hoc coynosccnt omncs quia discipuli mei cstis, si dilectionem habueritis ad invicem.
— Médisance. Si le railleur d'habitude n'est jamais un saint prêtre , comme nous l'avons fait observer plus haut, que dire du prêtre médisant? Non-seulement il ne serait pas un saint prêtre s'il contractait l'habitude de la médisance, mais il ne serait pas même un bon prêtre. Fut-il irréprochable sur tout autre point, celui-ci suffirait incontestablement pour le faire descendre au-dessous de la catégorie des bons prêtres. Nous ne rétractons pas ce que nous avons dit dans la Pratique du zèle: « Le prêtre médisant est un prêtre scandaleux ; » et ici le mot scandaleux se prend dans toute la » rigueur théologique, c'est-à-dire qu'un prêtre » qui médit porte ceux qui l'entendent à médire » eux-mêmes, à son exemple. »
Mais il est chaste, mais il est sobre, mais il est désintéressé, studieux, zélé.... — Qu'importe, s'il viole habituellement la reine des vertus par ses médisances? Nous allons plus loin, et nous disons que, relativement au scandale, ses médisances sont d'autant plus dangereuses qu'il est plus édifiant sur tous les autres points. Un mauvais prêtre , connu pour tel, aura beau médire, personne ne se croira, de bonne foi, légitimement autorisé à suivre son exemple ; mais un prêtre qui pratique toutes les vertus, excepté celle de la charité, fera croire, par sa conduite sur ce dernier point, que la médisance n'est pas un grand mal, puisqu'il se la permet habituellement sans scrupule. Toutes les vertus qu'il pratique contribueront à faire des violateurs de la seule vertu qu'il ne pratique point.
Veillons donc, veillons beaucoup sur notre langue, et prenons garde de contracter peu à peu, et pour ainsi dire sans nous en apercevoir, l'habitude de la médisance : Exemplum esta fulelium in verbo.
— Calomnie. Ce seul mot révoltera sans doute nos pieux lecteurs. Qu'ils se rassurent; jamais nous ne croirons qu'ils imputent au prochain des fautes dont ils savent qu'il est innocent. Nous aimons au contraire à reproduire ce que nous disons, à cet égard, dans la Pratique du zèle: « Pour ce qui est de la calomnie, il n'en faut point » parler; car qui pourrait croire que la langue d'un » prêtre, arrosée chaque jour du sang de Jésus- » Christ , distillât ensuite le venin cruel de la ca- » lomnie ? » Mais nous ajouterons ce que nous disons ensuite : « Si ce péché, revêtu des condim. 10
» tiens qui le caractérisent et le rendent odieux, » inspire à tout prêtre un sentiment d'horreur et « de dégoût, en est-il de même de certaines exa- » gérations mensongères que la malignité des » peuples transforme si aisément en calomnies » formelles ? »
C'est contre des exagérations de cette nature que tout prêtre doit être perpétuellement en garde. Appliquons-nous donc à peser avec un soin extrême toutes nos paroles, lorsque nous serons engagés dans des conversations dont les misères du prochain fourniront F aliment. Observons-nous surtout si nous sommes naturellement exagérateurs dans nos appréciations et dans nos récits, Observons-nous plus que jamais si nous avons personnellement à nous plaindre de ceux dont on révèle en notre présence les fautes et les faiblesses : Pone, Domine, eustodiam ori meo, et ostium circumstantix labiis mois.
— Antipathies, rancunes, inimitiés. Voilà ce qui ruine de fond en comble la charité. Exclure positivement de son cœur un de ses frères, quel qu'il soit, n'est-ce pas éteindre à son égard le foyer de la charité, n'est-ce pas s'insurger ouvertement contre Jésus-Christ même, puisque quand il dit : Diligitc inîmicos vestros, on lui répond par les sentiments de son cœur et peut-être même par des a^tes formels : Non diligam.
Ce serait un déplorable triomphe pour les vindicatifs, s'ils pouvaient s'autoriser de l'exemple d'un prêtre pour perpétuer leurs inimitiés.
Prenons garde : la simple antipathie prédispose
souvent à des discussions orageuses : ces discussions amènent des paroles aigres et piquantes dont l'orgueil blessé se souvient longtemps ; et voilà la rancune. Qu'il survienne alors un grave sujet de plainte ou même quelquefois un simple manque d'égards, ce serait peu de chose entre deux amis ; mais ici, l'amitié étant déjà notablement altérée, qu'il est à craindre que l'inimitié ne succède à la rancune !
Ce serait un énorme scandale, si c'était un prêtre qui se conduisît de la sorte. Malheur à lui s'il se mettait jamais dans le cas de ne pouvoir plus, sans se condamner, prêcher en chaire, dire hautement à l'autel, ou même réciter en secret ces divines paroles qui font la gloire du christianisme .Pater... Dimitte nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus !
Imitons, imitons le saint prêtre qui ne voit dans tous les hommes que des amis sur la terre, et qui, par l'héroïsme de sa charité, transforme ses ennemis mêmes en amis intimes.
Saint Vincent de Paul était admirable à l'égard des personnes qui lui témoignaient de la froideur et de l'adversion. Un jour, pendant qu'il s'habillait pour célébrer la sainte messe, il se souvint qu'un religieux de Paris lui avait manifesté quelques sentiments d'aigreur. Aussitôt il se dépouille de ses ornements, va trouver ce religieux, lui demande pardon du sujet de mécontentement qu'il a pu lui donner, et lui dit avec affection qu'il estime et honore parfaitement sa personne et son ordre ; puis, la paix étant faite, il va célébrer la sainte messe, heureux de pouvoir dire à Jésus, quand il va le tenir entre ses mains, qu'il a été fidèle à sa
recommandation : Si offers munus tuum ad àltare, et tibi recordatus fiieris quia f rater tuus habet aliquid advcrsùm te, relinque Un munils tuum antè aitare, et vade prias reconciliari fratri tuo : et tune veniens, offercs munus tuum.
Quelle édification pour les peuples ! quelle union dans le clergé, si, faisant taire l'orgueil pour n'écouter que la voix de la charité, nous imitions tous l'exemple de ce grand saint qui nous dit du haut des deux : « Soyez mes imitateurs comme je » le fus moi-même de Jésus-Christ : Imitatores » mei estote, sicut ego Christi.
— Enfin le précepte de la charité interdit tout ce qui, sans motif légitime, occasionne quelque peine, quelque déplaisir au prochain, ou tout ce qui serait pour lui sujet de peine ou de déplaisir s'il en avait connaissance ; et cette règle embrasse les pensées, les paroles, les actions et les omissions.
La divine charité, quand on lui donne dansl'àme une autorité souveraine, arrache de l'esprit toutes les pensées qui la blessent : jugements téméraires, froideurs, jalousie, rancunes, sentiment d'aigreur et d'adversion.
Elle corrige la langue, et ne lui permet jamais de proférer une parole railleuse, ironique, médisante ou calomnieuse.
Elle communique l'esprit de réserve et de sagesse qui fait éviter les paroles imprudentes et les rapports indiscrets.
Elle impose silence quand elle voit que le cœur est aigri, que la colère bouillonne, afin de prévenir des discussions vives et passionnées, des paroles
blessantes, peut-être même des querelles et des emportements.
Enfin, elle régularise toute la conduite et sanctifie tous les actes, n'en permettant aucun qui la puisse détruire, et supprimant même ceux qui, sans la blesser profondément, offensent cependant son exquise délicatesse, comme, par exemple, de simples manques d'égards, de prévenance, de douceur, de complaisance et autres de cette nature. Et de tout cela résultent une union parfaite, une affection mutuelle, une source de consolations abondantes, et une édification générale.
Ainsi se conduit le saint prêtre ; et comme il place son bonheur dans la pratique de la charité, il fait sans efforts, et même avec une joie réelle, une multitude de petits sacrifices dont il est aussitôt dédommagé par un supplément de ferveur, et par le secret contentement qui accompagne toujours l'exécution d'une bonne œuvre.
Soyons tous des saints, bien-aimés confrères, et que chacun de nous adopte généreusement cette résolution : Jamais je ne porterai volontairement atteinte à la charité, soit par mes pensées, soit par mes paroles on mes œuvres.
— Il est inutile de faire observer que ce qui vient d'être dit sur la nécessité d'éviter avec le plus grand soin tout ce qui blesse la charité envers le prochain s'applique particulièrement à un pasteur de paroisse à l'égard du troupeau qui lui est confié. Quel bien pourra-t-il faire dans la paroisse qu'il gouverne, s'il la contriste à chaque instant par ses paroles, par ses actes et par l'ensemble de
sa conduite ? Quelle confiance devra-t-il attendre d'un troupeau qui apprend de tous cotés qu'il s'ennuie de le conduire ?
Vénérables pasteurs, nous vous en conjurons dans l'intérêt de la gloire de Dieu, du salut des âmes et de votre sanctification propre, aimez, aimez tendrement les brebis dont vous avez la charge. Attachezvous à votre paroisse comme si vous aviez la certitude de ne la quitter qu'à la mort. Ne prononcez jamais un mot ni en public, ni en particulier, contre un seul de vos paroissiens. Gagnez-les par un débordement de zèle, de bonté, de dévouement, de charité sans bornes et sans mélange. Imitez saint Paul dans ses transports d'amour pour ses Corinthiens, lesquels cependant l'affligeaient quelquefois étrangement parleur conduite : empruntez-lui ses paroles, et, vous aussi, dites à vos peuples :
« Ouvrez-nous vos cœurs, pour nous y donner » place ; vous le savez, nous n'avons offensé au- » cun d'entre vous : Capite nos. Xcminemlœsimus. » Je vous l'ai déjà dit, vous êtes dans mon cœur, » et vous y êtes à la mort et à la vie : Prœdiximus » cnim quod in cordibus nostris estis, ad commo- » ricndum, et ad convivendum. Si je vous parle » librement, c'est que j'ai en vous une parfaite » confiance. Je regarde même comme une grande » gloire l'honneur de vous conduire ; à cette pensée, » mon cœur est non-seulement rempli de conso- » latien, mais il surabonde de joie, malgré toutes » les tribulations dont je suis abreuvé : Mu/ta » mi/ii fhiucia est apud vos, multa mihi gloriatio > pro voùù : repletus sum consolatione : supera- » bundo gaudio in omni trifndatione nostrâ. »
Quelle réforme on verrait dans l'Église, que de conversions s'opéreraient de toutes parts, et quels flots de bénédictions fondraient sur le sacerdoce, si nous avions tous au sein de nos paroisses les sentiments du grand apôtre dans le cœur, et ses brillantes paroles sur les lèvres !
— Mais ne nous bornons pas à éviter ce qui blesse la charité ; apprenons ce qu'il faut faire pour pratiquer ce qu'elle ordonne. Nous avons vu le Déclina à malo ; voyons maintenant le Foc bonum.
Nous l'avons dit, nous ne sommes pas prêtres pour nous-mêmes, nous le sommes pour le prochain, Dieu veut voir en nous des hommes consacrés à la pratique de la charité. Nous tenons la place de Jésus-Christ, dont la vie sur la terre a été un long acte de charité pour les hommes, depuis la crèche jusqu'à la croix. Un prêtre donc qui n'est pas éminemment charitable et qui ne remplit pas sa vie tout entière <T œuvres de charité, ne comprend pas le sacerdoce.
Le P. Surin, dans ses Dialogues spirituels, se pose cette question : « Qu'entendez-vous par le cœur cha- » ritable? » Et il répond : « J'entends celui qui est » enclin à faire du bien aux autres. » Puis, un peu plus loin, il ajoute : « Le cœur qui sent en soi cette » inclination bienfaisante et qui prend plaisir à faire » tout le bien qu'il peut à toutes sortes de personnes, » sans considérer ce qui est à son goût, et n'ayant » égard qu'à ce qui est au gré de Dieu : voilà le » cœur charitable. » Ces quelques mots renferment une notion excellente de la charité pratique...
» Le caractère le plus sensible des enfants de » Dieu , dit le même auteur , est d'avoir dans le » cœur une grande impression de bonté et de eha- » rite. Car comme Dieu est amour et que sa nature » est de faire du bien, nous approchons d'autant » plus de la Divinité que nous avons plus d'incli- » nation à faire du bien aux autres, à la manière » de Dieu, qui en fait à tout le monde. »
Le saint prêtre non-seulement comprend, mais pratique avec un inexprimable bonheur cette sublime morale. La charité est son élément et sa vie. Voyons donc les actes dont sa charité est le principe.
— Tous les hommes , h vrai dire , ont besoin d'une assistance quelconque. Spirituellement ou corporellement, ils sont tous plus ou moins misérables, et Ton pourrait dire, en un sens, que la famille humaine, sans en excepter un seul membre, représentées malades d'un vaste hôpital oùseraieut entassées toutes les misères auxquelles la pauvreté humaine est sujette. Le prêtre est établi par Dieu même (qu'on nous passe ce mot) médecin en chef de cet hôpital, et il a dans l'officine de sa charité tous les remèdes nécessaires pour la guérisou des divers malades confiés à ses soins.
Voilà l'idée que se fait le saint prêtre de son divin ministère. Convaincu qu'il est environné d'une foule de personnes qui, sous tel ou tel rapport, ont besoin de son assistance, il s'emploie perpétuellement à les soulager, comme ces médecins assiégés de malades qui trouvent à peine le temps d'entretenir leurs forces par la nourriture et le sommeil. Voyons les principaux actes de sa charité.
Il donne des conseils. Un bon conseiller est un
trésor inappréciable. Qui pourrai! dire les graves imprudences et quelquefois les crimes qu'un bon conseil empêche de commettre? Or, qui donnera de tels conseils, si ce n'est le saint prêtre qui pratique toujours le premier ce qu'il recommande aux autres? L'expérience lui ayant appris l'efficacité de ces sages avis, il saisit avec bonheur l'occasion d'en donner à tous ceux qui viennent réclamer de lui cette faveur. Point de sécheresse, point de brusquerie, jamais un seul de ces mots qui annoncent de la froideur ou de l'impatience : redevable à tout le monde, il se dit à lui-même comme saint Paul, Sapientibus et insipientibus debitor sum ; et s'inspirant de ces paroles, il est toujours affable et toujours prêt à répondre paria douce aménité de son zèle à la confiance qu'on lui témoigne.
Bien plus, il n'attend pas qu'on implore l'assistance de sa charité. S'il sait que quelqu'un qu'il peut aborder a besoin d'être éclairé par un avis ou excité par un encouragement, il aime à faire la première démarche, et à donner de son propre mouvement ce que peut-être on n'oserait pas lui demander, dans la crainte de se rendre importun. Du reste, il s'y prend de manière à prévenir et à dissiper une telle crainte, en répétant souvent qu'ils est toujours heureux quand on fait appel à sa charité.
Disposé de la sorte, il aime autant qu'il est aimé, et cette affection mutuelle, jointe à la fervente piété dont on sait qu'il est animé, donne à tous ses conseils une grâce, une puissance particulière qui en assure l'efficacité.
Qui nous empêche d'agir tous ainsi? Que d'oc-
casions n'avons-nous pas à chaque instant de placer do bons conseils ! Soyons des saints ; remplissons nos cœurs de la charité des saints, et nous verrons si chaque personne qui nous abordera ou que nous aborderons ne recevra pas de nous un charitable conseil, ou du moins une de ces bonnes paroles que les saints prêtres savent si bien dire, et qui laisse toujours au fond de lame une impression salutaire.
— // corrige avec prudence. Le saint prêtre, mettant à profit tous les enseignements de son divin Maître, n'oublie point ces paroles : Si peccavit in te (c'est-à-dire coram te, selon les interprètes), vide et corripe cum inter te et ipsum solum ; si te audierit, lucratus es fratrem tuum; et comme il a pour son prochain une charité sincère, il regarde comme un devoir de lui faire une paternelle réprimande pour lui ouvrir les yeux sur la faute qu'il est tenté de commettre ou qu'il a déjà commise, et pour le détourner de la mauvaise voie dans laquelle il s'engage.
Un prêtre imprudent et. léger, qui aura dans le cœur plus d'amertume que de vraie charité, fera, lin aussi, des réprimandes aux pécheurs ; mais, se laissant emporter par l'ardeur désordonnée d'un zèle qui n'est pas selon Dieu, il irritera au lieu d'apaiser, il endurcira au lieu d'amollir, il creusera l'abîme au lieu de le combler. Bien loin de reprendre comme le saint prêtre avec la charité d'un père, il voudra régenter avec l'autorité d'un despote ; et tandis que sa charité serait bénie, son autorité sera méprisée. Ce sera bien pis encore si,
au lieu d'aller trouver le délinquant pour lui faire en secret les représentations convenables, inter te et ipsum soloi, il s'avise de faire tout d'abord une réprimande publique presque toujours inutile et souvent dangereuse, réprimande qui, dans tous les cas, ne doit être faite qu'après avoir tenté la correction secrète.
« On doit, disait saint Vincent de Paul, mettre » un délai de plusieurs heures, et bien réfléchir » devant Dieu avant de reprendre, surtout quand » la faute est grave et que la personne est peu » disposée à la correction. » Il donnait aussi cet avis, que nous ne saurions trop méditer : « Il faut » être tout à Dieu pour aider son prochain par une correction fraternelle. » Yoilà ce qui rend si efficaces les charitables réprimandes du saint prêtre : on aime à se laisser gagner par le charme de sa tendre piété, et presque toujours l'empire qu'exerce sa haute vertu le dispense de recourir au moyen extrême de la correction publique.
Malheureusement , nous nous jetons presque toujours dans les excès. Les uns ne tiennent aucun compte de la correction fraternelle, et, parce qu'ils savent qu'il y a des circonstances où elle peut être omise, ils la traitent comme si elle était toujours simplement conseillée, tandis que réellement elle est souvent rigoureusement prescrite, surtout à un pasteur. Les autres, ne voulant pas voir qu'ils obéissent plutôt à une impétuosité naturelle et acerbe qu'à un précepte de charité, corrigent à contre-temps, sans précaution, sans ménagements, et, par conséquent snas fruit.
Évitons cet excès et prenons pour guides — les
principes d'une sainte théologie, — une prudence consommée, — un zèle inspiré par une solide piété et par une charité compatissante. Telles sont les règles qui dirigent le saint prêtre en cette importante matière.
— Il instruit par ses prédications. Quel ministère de charité que celui du prédicateur I Qui pourrait dire les milliers et les millions d'Ames converties, sauvées et mises en possession de la béatitude étemelle par la prédication? Pourquoi donc faut-il que cet instrument de charité, façonné tout exprès par un Dieu pour le salut des peuples, soit si souvent inutilement employé? Attribueronsnous ce malheur à l'aveuglement, à l'indifférence, à la dureté obstinée des pécheurs? Oui, sans doute; mais sont-ils seuls coupables du mal que nous déplorons ?
Ah ! si nous étions tous de saints, de fervents prêtres !... si nous prêchions par nos œuvres autant et plus que par nos discours ! si le feu sacré de la charité, si les flammes du zèle embrasaient nos âmes ! si nous étions profondément impressionnés par la méditation continuelle des grandes vérités de la foi ! si la vue de l'effroyable multitude de pécheurs qui se damnent nous faisait verser des larmes de compassion et de tendre charité ! si le crucifix, en nous rappelant l'immense amour de Jésus, nous rappelait en même temps que nous sommes les pasteurs responsables des âmes pour lesquelles ce divin Sauveur a versé tout son sang ! si, en un mot, nous étions des saints, que de réformes dans nos paroisses ! et quels profonds
gémissements nous laisserions échapper, en voyant que nous avons souvent imputé à nos frères ce qui était au moins autant notre faute que la leur !
On ne saurait se figurer l'heureux changement qui s'opérerait chez les prédicateurs, si tous ne s'inspiraient qu'au foyer de la charité et de la sainteté.
Alors les enfants seraient catéchisés avec assiduité, avec zèle, avec piété, avec des marques de contentement, d'attachement et d'intérêt. Plus de catéchismes sans préparation, plus de dégoût pour cet exercice si important, plus de-- sévérité rebutante à l'égard des petits agneaux de Jésus.
Alors tant de grands sermons qui ne disent rien ou qui disent peu de chose seraient remplacés par des instructions solides et pratiques qui produisent toujours des fruits abondants, quand surtout elles sont faites par un pasteur dont on connaît l'éminente piété.
Alors, au lieu de ces discours vagues, abstraits, métaphysiques, inintelligibles pour la masse des auditeurs, on ferait un cours complet d'instructions dogmatiques et morales sur tous les points de la doctrine chrétienne.
Ainsi agit le saint prêtre et surtout le pasteur de paroisse quand, inspiré par la charité qui ranime, il exerce le ministère si utile de la prédication.
— // sauve les âmes au saint tribunal. C'est là surtout que triomphe sa tendre charité. En ce lieu où Fenvoie la miséricorde de Dieu, il est juge sans doute, et à ce titre il venge les droits de la majesté divine au nom de laquelle il rend ses arrêts ; mais
il est médecin aussi, et de plus il est père, et à ce double titre il sait qu'il doit avoir pour ses malades et pour ses enfants des entrailles dilatées par la divine bonté dont il est l'instrument.
Une multitude de prêtres sont chargés de cet important ministère ; mais, en s'y livrant, le pratiquent-ils tous comme un exercice de charité? Quelques-uns ne croient-ils pas qu'il suffit de s'asseoir au saint tribunal, d'entendre les péchés, puis de donner ou de refuser l'absolution selon les dispositions de chaque pénitent? C'est beaucoup, sans doute ; mais le saint prêtre ne se borne pas là quand il veut faire de ce divin ministère un exercice complet de charité. Dérobons-lui son secret, et profitons de notre pieux larcin.
Le saint prêtre, voyant le bien qu'il fait comme confesseur, s'attache avec un grand zèle au minislère de la confession; il aime le saint tribunal. — L'aimons-nous comme lui? nous y installonsnous avec bonheur, sachant que nous allons travailler à sauver des âmes ?
Le saint prêtre ne laisse pas ignorer qu'il est heureux d'entendre les confessions ; et, comme on commit ses dispositions à cet égard, on s'adresse à lui sans craindre jamais une réception froide et rebutante. — A-t-on de nous une opinion pareille dans la localité que nous habitons ? Sait-on positivement que nous aimons le saint tribunal, et nous conduisons-nous de manière à en faciliter l'accès aux pécheurs ?
Le saint prêtre, par ses exhortations publiques et particulières, saisit toutes les occasions pour déterminer les pécheurs à se confesser. — L'imi-
tons-nous en ce point si important? Notre zèle s' enflamme -t-il dès que nous nous trouvons en contact avec quoique prodigue? Le pressons-nous avec une ardente charité de se réconcilier avec Dieu par une conversion sincère ?
Le saint prêtre accueille avec un zèle toujours égal tous les pénitents qui le viennent trouver, sans laisser voir la moindre distinction, la moindre préférence. — Avons-nous comme lui cette parfaite égalité de zèle qui ne blesse personne et qui édifie tout le monde, disant avec le pieux de la Colombière : « Après tout, l'àme d'un pauvre est » aussi chère à Jésus-Christ que celle d'un roi, et » il importe peu de quelle sorte d'àmes on rem- » plisse le paradis. »
Le saint prêtre voit en chaque pénitent qui l'aborde un enfant que Dieu lui envoie pour qu'il l'éclairé, le soutienne, l'encourage, le console et le sanctifie. — Cette pensée de zèle et de charité nous occupe-t-elle nous-mêmes? Bénissons-nous Dieu de nous fournir une occasion de mérite en nous envoyant des aveugles à éclairer, des infirmes à guérir, des âmes abattues à relever, des affligés à consoler et des pécheurs à sauver?
Le saint prêtre, imitateur fidèle de la douceur de Jésus, ne manifeste jamais aucun signe d'impatience ou d'ennui ; ses exhortations sont toujours encourageantes, onctueuses et paternelles, et lors même qu'il reprend, on sent que sa réprimande est le fruit de son zèle et de sa charité. — Pouvons-nous nous rendre un semblable témoignage? N'avons-nous jamais abrégé les confessions, aux dépens peut-être de leur intégrité, par
quelques impatiences, par quelques brusqueries, ou par des signes de fatigue et d'ennui? nos exhortations et nos réprimandes ont-elles toujours été celles d'un père ?
Louons Dieu, bien-aimés confrères, si nous pouvons nous faire à ces diverses questions d'édifiantes réponses ?
— Il prie et il offre toutes ses bonnes œuvres pour le prochain. Comment ne pas prier et agir sans cesse pour nos frères, si nous croyons d'une foi ferme que, comme prêtres, nous sommes médiateurs entre L'homme coupable et la majesté de Dieu outragée? Qui apaisera la colère céleste, si les ministres du grand Roi ne plaident pas auprès de lui la cause de ses sujets révoltés?
Si nous sommes par notre sainteté des prêtres selon le cœur de Dieu, lui seul connaît les prodiges de grâce et de conversion que nous pouvons obtenir de son infinie miséricorde.
En présence de cette pensée, voyons, sans nous flatter, si nous remplissons dignement notre rôle de médiateur. Prions-nous, et prions-nous beaucoup pour les pécheurs ? Jésus-Christ étant mort pour les sauver, nous devons croire que la prière la plus chère à son cœur est celle qui a le salut des pécheurs pour objet. Encore une fois, prions-nous pour eux?
Nous allons insinuer ici notre pensée. Nous prions, oui ; mais prions-nous pour les pécheurs? Prions-nous même habituellement pour une fin bien précise et bien déterminée? Avant chacune de nos prières, nous recueillons-nous un instant
pour formuler une direction d'intention spéciale ? Si, au milieu d'une prière quelconque, on nous interrompait subitement pour nous demander quelle grâce particulière et bien spécifiée nous désirons obtenir par cette prière, quelle serait notre réponse ?
One de prières peu efficaces, et que nous pourrions aisément rendre excellentes ! Prières mentales, prières vocales, lectures pieuses, récitation du saint office, célébration des saints mystères ; quelles ressources abondantes ! quelles mines d'or pour les pécheurs, si nous les exploitions à leur profit comme le font les saints prêtres !
Et toutes nos œuvres, et tous les actes de notre ministère, si saints en eux-mêmes, si méritoires quand on les fait avec la pureté d'intention qu'ils exigent; et toutes nos peines, et toutes nos fatigues, et toutes les actions qui remplissent nos journées ; tout cela est-il sanctifié par une direction d'intention spéciale, ou plutôt tout cela n'estil point stérilisé par la routine ?
Soyons des saints ; ménageons-nous un accès facile auprès du cœur de Dieu par une vie vraiment sacerdotale, et puis que faudra-t-il pour faire tomber à chaque instant en pluie de grâces sur les pécheurs toutes les prières et les bonnes œuvres que nous venons d'énumérer? Ce qu'il faudra? Une seule chose : diriger notre intention au commencement de chacun de ces actes ; leur accomplissement ne sera pas plus pénible, et ils seront infiniment plus abondants en fruits de salut pour nos frères et pour nous-mêmes.
— // assiste les pauvres. On pourrait croire au premier abord que le prêtre étant tout particulièrement pasteur des âmes, n'a pas pour mission spéciale de soulager les misères corporelles de ses frères. Il n'en est pas ainsi. Nous l'avons dit, il est l'homme de la charité, et comme la charité embrasse l'homme tout entier, aucune misère, soit de l'âme, soit du corps, ne doit le trouver insensible. Aussi son éloge ne serait-il pas complet si, après avoir dit qu'il est, par la ferveur de son zèle, un sauveur d'âmes, on ne pouvait pas ajouter qu'il est en même temps le père des pauvres. Mais quand on trouve en lui ce beau trait qui caractérise la charité du saint prêtre, alors le ciel et la terre le bénissent de concert, et sa mission sacerdotale est remplie. Interrogeons-nous sur ce dernier point, pour voir si nous accomplissons jusqu'au bout le précepte de la charité.
Aimons-nous les pauvres ? les aimons-nous de cet amour de tendre compassion qui fait tant de bien à ceux à qui on le témoigne ? « La vraie idée d'un » cœur reprouvé, dit le P. Surin, est un riche bien » accommodé dans sa maison, bien meublé, bien
» traité qui joue, qui passe agréablement son
» temps.... et qui regarde les pauvres et les misé- » râbles comme une chose qui ne lui est rien. C'est » ce qui a damné le mauvais riche. »
Assistons-nous les pauvres? Savent-ils, par nos bienfaits, que chacun de nous est pour eux un père ? Nous imposons-nous quelques privations à l'égard de la nourriture, de l'habillement, de l'ameublement, de quelques livres peu utiles que nous serions tentés d'acheter, voulant avant tout nourrir les
pauvres de Jésus-Christ et subvenir à leurs autres besoins ?
Yisitons-nous les pauvres pour leur témoigner de l'intérêt, pour les consoler, les exhorter à la patience et les rendre bons chrétiens ?
Stimulons-nous enleur faveur la charité des riches? Plaidons-nous leur cause auprès d'eux ? Réfutonsnous les objections ordinairement alléguées par les gens du monde pour se dispenser de l'aumône?
Donnons-nous l'exemple de la générosité? Saiton que nous ne faisons appel à la bourse des riches que quand la nôtre est vide? Ne sommes-nous point plutôt les distributeurs des aumônes des autres que de nos aumônes propres?
Sommes-nous théologiquement en règle relativement à la disposition de nos revenus? Ne regardons-nous point comme notre propre bien la portion superflue de ces revenus qui est le patrimoine des pauvres? Ne sommeille-t-elle point quelque part, cette portion, dans une oisiveté coupable, et son réveil ne sera-t-il point un scandale?
Provoquons-nous l'établissement des œuvres de charité qui peuvent être fondées dans le lieu que nous habitons? Sommes-nous les premiers à les proposer, par honneur pour le sacerdoce, qui ne doit jamais se laisser devancer par la charité laïque.
Enfin, sommes-nous réellement les amis, les bienfaiteurs et les véritables pères des pauvres, et cette honorable réputation nous est-elle acquise?
— // visite et console les malades et les affligés. Quelle est notre conduite à leur égard? Les ma-
lades çui souffrent non-seulement de leurs maladies, mais encore de leur isolement et de l'abandon dans lequel on les laisse, leur portons-nous les consolations dont ils ont besoin ? Les visitonsnon s avec cette tendre charité qui, quelques instants du moins, calme leurs douleurs et leur fait dire avec un vif sentiment de reconnaissance que nous sommes leurs vrais, leurs meilleurs amis? Ne nous bornons-nous point à les visiter quand notre ministère est pour eux d'une nécessité indispensable, ne les allant point voir quand la maladie n'est pas très-grave, et ne les voyant plus pour les disposer à bien mourir, quand les derniers sacrements leur ont été administrés? Jouissonsnous enfin d'une réputation bien établie de zèle et de charité pour tous nos malades ?
Puisse notre conscience faire à ces diverses questions une réponse satisfaisante !
Les malades et les pauvres ne sont pas les seuls êtres souffrants sur la terre. Qui pourrait énumérer les diverses afflictions auxquelles l'humanité est en proie? Pauvres affligés, qui vous consolera dans vos désolantes angoisses ? L'indifférence vous oublie; oui, mais la charité vous visite; le saint prêtre est Là, et il y est pour épancher de son cœur dans le votre le baume consolateur dont, mieux que personne, il possède le secret.
Imitons-nous le saint prêtre sur ce point si important ? Nous transportons-nous les premiers chez les affligés quand nous apprenons que quelque adversité vient de les abattre ? Sentons-nous que, dans ces circonstances, le cœur nous pousse avec impétuosité vers la maison des larmes ? Goûtons-
nous un véritable bonheur à soulager ces infortunés par des considérations de foi, d'espérance et de résignation, et par ces douces paroles tout imprégnées de charité qui édifient ceux qui les entendent et font bénir celui qui les profère ?
— Arrêtons-nous, quoique tout ne soit pas dit sur cette inépuisable matière.
Vous le voyez, chers confrères, notre mission sur la terre est vraiment divine. Nous ne concentrons point nos affections dans le cercle étroit d'une famille : L'Église, en nous interdisant le mariage, a eu pour but d'universaliser notre charité ; au lieu d'une famille composée de quelques membres, elle nous a donné tous les affligés pour enfants.
Ouvrons donc nos cœurs à la charité, vénérables collègues. Laissons-nous diriger constamment par cette belle et sainte vertu qui plaît à tout le monde. Que nos pensées, nos paroles, nos travaux, notre ministère, nos œuvres, notre être tout entier, soient animés de l'esprit de charité qui est le fond et la substance du christianisme : Plenitudo legis, dilectio. Cherchons le bonheur dans la pratique des œuvres de miséricorde ; nous l'y retrouverons sans aucun doute, car c'est Jésus-Christ même qui nous en donne l'assurance : Beati miséricordes, quoniam ipsi miscricordiam consequentur.
ni. 11.