CHAPITRE PREMIER
Nécessité toute spéciale de la sainteté pour le prêtre. — Preuves de cette nécessité.
— Pour démontrer la nécessité de la sainteté sacerdotale, nous aurions un moyen bien puissant et bien simple : ce serait de mettre sous les yeux de nos lecteurs les Épures de saint Paul à Timothée et à Tite. En faisant avec esprit de foi une étude approfondie de ces Épîtres, tout prêtre doit nécessairement rentrer en lui-même et se dire avec la conviction la plus intime : Puisque je suis prêtre, je dois être un saint prêtre. Quoi de plus pressant, en effet, que ces recommandations si multipliées que L'Esprit-Saint nous fait par la bouche du grand apôtre pour nous rendre des saints ? Pas une
phrase, pas un mot, pour ainsi dire, qui ne renferme une règle de conduite, et, ne l'oublions pas, une règle de conduite qui ne nous est pas commune avec les simples fidèles, mais qui nous concerne spécialement, et qui souvent même ne convient qu'à nous seuls.
Choisissons quelques passages ; ils sont si clairs, ils vont si droit au but, que tout commentaire serait mutile et peut-être même affaiblirait leur saisissante énergie : Exemplum esto fidelium in verbo, in conversatione, in charitate, in fide, in castitate. Dum venio, attende lectioni, exhortation* et doctrinœ. Noli négliger e gratiam quse in te est, quœ data est tibi per prophetiam, cum impositione manuum presbyteri. H<ec meditare, in his esto ; ut profectus tuus manifestus sit omnibus. Attende tibi et doctrine : insta in illis ; hoc enim faciens et teipsum salvum faciès et eos qui te audiunt. — Est quœstus rnagnus pietas cum sufficientià. Nihil enim intulimus in hune mundum : haud dubium quod nec auferre quid possumus. Habentes autem alimenta et quibus tegamur, his contenu sumus. — Radix omnium malorum est cupiditas. — Tu autem, 6 homo Dei! hsec fuge : sectare vero justitiam, pietatem, fidem, charitatem, patientiam, mansuetudinem. — Labora sicut bonus miles Christi Jesu. — Nemo militans Deo implicat se negotiis sfecularibus .
— Sollicité cura teipsum probabilem exhibere Deo, operarium inconfusibilem. — Profana et vaniloqui'a devita. — Vigila, in omnibus labora, opus fac evcmgelistœ, ministerium tuum impie . Sobrius esto.
— Certa bonum cerîamen fidei ; appréhende vitam œternam in quâ vocatus es.
Oui, nous le répétons, la lecture pieuse et attentive de ces immortelles Épîtres devrait être plus que suffisante pour nous faire prendre la généreuse détermination d'aspirer sans relâche à la sainteté qui nous y est si positivement prescrite. Cependant, pour achever de nous entraîner, ajoutons à ce divin langage quelques considérations graves et solidement appuyées sur les autorités les plus imposantes.
— Yoici, relativement à la sainteté en général, quelques principes fondamentaux que nous nous bornons à énoncer, tant ils sont généralement admis : Tous les hommes sont appelés à la sainteté. — Dieu accorde les grâces nécessaires pour y parvenir. — Le royaume des cieux est la patrie des saints; rien de souillé n'y entrera jamais. — La sainteté a des degrés plus ou moins éminents. — Pour mériter le ciel, le suprême degré de la sainteté n'est pas nécessaire.
Ces deux derniers principes sont ceux dont on abuse le plus communément pour s'établir paisiblement dans un état permanent d'imperfection. Quand on n'a ni un ardent amour pour Dieu, ni un grand zèle pour la sanctification de son âme, ni une vive horreur du péché véniel, ni une ferme détermination de combattre les défauts auxquels on est sujet, on ne pense guère qu'à se garantir du péché mortel; et quand on s'en croit habituellement préservé, on laisse les fervents poursuivre leur marche, et Ton s'arrête avec les lâches dans les voies de la tiédeur.
Si les simples fidèles étaient seuls à se conduire de la sorte, ce serait mal sans doute et très-mal,
puisque c'est à tout le monde que s'adressent ces paroles : Sancti estote, quia ego sanctus sum. — Hœc est voluntas Dei sanctificatio vestra. — Estote perfecti, sicut et Pater vester cœlestis pcrfeotus est. Mais ce désordre serait pourtant beaucoup moins choquant que quand il se trouve chez des âmes appelées à une sainteté suréminente, chez les religieux, et surtout chez les prêtres.
Pour éviter un écueil si fécond en naufrages, ne perdons jamais de vue cette vérité incontestable que, quoique la sainteté ait divers degrés, elle doit cependant, toutes choses égales d'ailleurs, être beaucoup plus élevée chez les uns que chez les autres, ainsi que nous le déclare le divin Sauveur lui-même par ces paroles : Cui midtum datum est, midtum quœretur ab eo.
N'est-il pas de toute évidence que si nous avons avec Dieu des rapports plus fréquents et plus intimes que qui que ce soit au monde, si nous exerçons des fonctions que les anges eux-mêmes ne peuvent point remplir, si nous sommes, par état, chargés de sanctifier les peuples, si nous recevons tous les jours avec une abondance connue de Dieu seul des grâces de choix et de prédilection ; n'estil pas évident, disons-nous, que nous devons être plus saints et beaucoup plus saints que les simples fidèles, qui ne reçoivent jamais de semblables faveurs ?
C'est d'après ce principe, dont la raison proclame la justesse, que l'ange du plus élevé des neuf chœurs est plus saint que celui du chœur le moins glorieux. C'est par ce principe encore que Jean- Baptiste, prophète et précurseur immédiat de Je-
sus, qui voit de ses yeux Celui qu'il annonce, qui prépare sa voie, qui lui confère le baptême, et qui a avec lui des rapports inouïs jusque-là, est sanctifié dès le sein de sa mère, et proclamé par Jésus même le plus saint des enfants des hommes qui aient paru sur la terre avant lui. C'est d'après ce principe enfin que Marie, qui a eu avec le Fils de Dieu un rapport que personne ne partagea jamais avec elle, un rapport de maternité, est la plus sainte, la plus parfaite, la plus éclatante en grâce, en mérites et en gloire de toutes les créatures sorties des mains de Dieu; c'est \ -,ui cela que sa Conception est immaculée, que sa vie tout entière est d'une sainteté sans ombre, que sa mort est miraculeusement suave, et que tant que Dieu sera Dieu, les anges et les saints la révéreront comme leur auguste souveraine.
Maintenant, étendons oc principe, ou plutôt faisons-en l'application au prêtre, et voyons si une sainteté suréminente et privilégiée ne doit pas être son glorieux apanage.
Puisque la sainteté d'une créature doit se mesurer sur la dignité dont elle est investie et sur les rapports que cette dignité établit entre Dieu et elle, quelle sainteté ne devra pas être celle du prêtre ! Où trouver une dignité semblable à celle qui lui fut conférée au jour de sa dernière ordination ? qui pourra jamais en donner une idée exacte? Il y a là un abîme de grandeur dans la contemplation duquel l'esprit humain se perd et se confond. Grandis sacerdotum dignitasî s'écrie saint Jérôme. Un ne peut que l'admirer ; c'est presque en af-
faiblir la notion que de vouloir l'expliquer en détail.
Prenez le prêtre dans l'exercice d'un acte auelconque de son ministère , et si vous voulez examiner avec l'œil de la foi là fonction qu'il remplit, vous serez infailliblement frappé de l'excellence de cette fonction. Et cela doit être ainsi ; carie prêtre, toutes les fois qu'il agit en prêtre, n'a plus rien de commun avec les vils intérêts de la terre. Il plane au-dessus d'elle, et la domine de toute la hauteur de son sacerdoce. La sphère où la main de Dieu l'a ravi est toute spirituelle et toute céleste. Toujours en rapport immédiat avec Dieu, il est l'exécuteur de ses volontés adorables à l'égard des âmes, le vrai ministre de Jésus-Christ et le continuateur de son œuvre. Ce n'est plus moi qui vis, peut-il dire comme le disait saint Paul à la vue de cette dignité suprême dont il était investi lui-même ; l'homme a disparu depuis que je suis prêtre, c'est Jésus-Christ qui vit en moi : Vivo... jam non ego. vivit verà in me Christus ; comme s'il disait : Jésus m'absorbe, Jésus me métamorphose : je me l'incorpore si souvent, que mon être tout entier est remplacé par le sien ; je suis son œil, son bras, sa main, son pied, sa chair, son àme et son cœur : Vivo... jam non ego, vivit verô in me Christus.
Suivons-le, ce prêtre, dans quelques-unes de ses fonctions, et nous verrons s'il y a rien d'exagéré dans ce qui vient d'être dit.
De qui, par exemple, tient-il la place quand, par ses insufflations, ses bénédictions et sesexorcismes, il chasse Satan de l'âme du nouveau-né qu'on lui
apporte, et remplace le démon par l'Esprit-Saint lui-même dans cette pauvre petite créature, dès qu'il lui a conféré le baptême ? N'est-ce pas Jésus- Christ qui parle par sa bouche, qui bénit par sa main, qui sanctifie par son souffle, qui baptise enfin par son sacré ministère ? Hic est qui baptizat in Spiritu sancto. Oui, dit Jean-Baptiste, celui sur qui vous verrez reposer la colombe, c'est celui-là qui baptise : Hic est qui baptizat in Spiritu sancto. Que Pierre baptise, dit saint Augustin, il en a le droit ; mais qu'il sache que c'est Jésus-Christ qui baptise par lui : Petrus baptizet, Hic est qui baptizat. Que Paul baptise, c'est fort bien; mais qu'il sache à son tour que c'est Jésus-Christ qui baptise par son ministère : Paulus baptizet, Hic est qui baptizat.
Et quand cette créature régénérée fait ses adieux à l'enfance ; quand son intelligence, sortant comme d'un nuage, demande une autre nourriture que l'aliment grossier qui développe le corps auquel elle est unie, de qui le prêtre tient-il la place lorsqu'il voit ce jeune chrétien se joindre aux nombreux enfants de son âge, et que tous se groupent comme de petits agneaux autour de sa houlette pastorale? Au nom de qui parle-t-il à ce jeune auditoire? Quelle doctrine dépose-t-il dans l'âme de ces enfants ? La parole qui tombe de ses lèvres est-elle sa propre parole ou celle de Dieu même ? N'en doutons point, la doctrine qu'il annonce est celle de Jésus-Christ ; bien plus, Jésus-Christ luimême ne se l'attribue point, il la fait remonter jusqu'à son Père : Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me.
Et quand, plus tard, ce même enfant, devenu homme, grossira l'assemblée des fidèles et viendra recueillir au pied de la chaire évangéUque les divins enseignements qui tomberont de la boucfte du prêtre comme d'une source pure et intarissable, de qui tiendra-t-il la place, ce prêtre? Au nom de qui parlera-t-il ? de qui sera-t-il le son, la voix, la trompette et l'organe, sinon de celui qui lui a dit : Annuntia populo meo scelera corum... Prœdica verbum ; insta opportune, importune... Opus far e v ange lis tœ... Ite, docete omnes g entes? Malheur à lui s'il cesse de parler en Dieu pour parler en homme ! Malheur à lui s'il ne craint pas de faire de cette parole trois fois sainte une profanation sacrilège, que saint Augustin ose comparer à la profanation même de la divine Eucharistie, sur ce principe que Jésus-Christ tient autant à l'honneur de sa parole qu'à celui de sa chair et de son sang ! Non minus reus erit, qui verbum Dei pjerperam audicrit quàm qui corpus Christi in terram caderc sua negligentia prœsumpserit. . . Non minus est verbum Dei quam corpus Christi.
— Et quand l'efficacité de cette divine parole aura touché quelque Madeleine, terrassé quelque Paul, embrasé quelque Augustin, de qui le prêtre tiendra-t-il la place quand ces conquêtes de la grâce viendront, fondant en larmes, humilier leur orgueil à ses pieds et solliciter de sa puissante autorité le pardon de leurs crimes?
Quel homme que celui qui, sans bruit et sans apparat, se rend mystérieusement dans un coin retiré de l'église, s'enferme dans un obscur coniii. 1.
fessionnal, échange quelques paroles à voix basse avec les pénitents agenouillés près de lui, et de temps en temps lève la main en signe de puissance, formule un arrêt décisif, et, par trois mots que ses lèvres profèrent, ferme l'enfer, ouvre le ciel, et transforme à chaque instant des pécheurs en saints !
Est-ce vraiment l'homme, ou n'est-ce pas Dieu même qni siège sur ce tribunal de miséricorde? Prêtres de Jésus-Christ, que faisons-nous sur ce tribunal sacré? Nous distribuons des paroles, c'est vrai ; mais ceux à qui nous pardonnons nous ontils personnellement offensés? Nullement. Et cependant, n'est-il pas de règle que le pardon se demande à la personne offensée ? Que viennent-ils donc nous demander, ces pécheurs repentants? C'est Dieu qu'ils ont outragé, et c'est à un homme, pécheur comme eux, qu'ils s'adressent pour obtenir le pardon que sollicitent leurs larmes !
0 mystère d'étonnante grandeur du côté de l'homme et de condescendance miséricordieuse de la part de Dieu ! Oui. prêtre de Jésus-Christ, c'est de .feu s -Christ même que tu tiens la place ; c'est le ministère même de Jésus-Christ que tu exerces ; c'est au nom de Jésus-Christ, et en vertu du pouvoir divin qu'il t'a confié, que tu dis à chaque pécheur avec une autorité souveraine : Ego aosolvo te ! Et il est si vrai que c'est Dieu qui siège quand tu sièges, que, tu le sais bien, si quelque juge de la terre, franchissant sa limite, voulait envahir ton mystérieux domaine et te demander compte des secrets que les enfants de Dieu ont déposés dans ton sein, tu peux dire hardiment, bien
plus, tu dois dire avec assurance : Je ne sais rien de ce que vous me demandez. Pourquoi? Parce que ce n'est pas comme homme, mais comme représentant de Dieu que tu sais ce qui t'a été dit à l'oreille. Encore une fois, c'est donc Dieu que tu remplaces; ce sont donc ses arrêts que tu prononces ; et dès lors, quelle dignité que la tienne ! Quelle étonnante dignité que celle qui confondait les Juifs et leur était un sujet de scandale, quand ils disaient sur le ton du reproche et de l'indignation : Quis potest dimittere peccata, nisisolus Deus?
— Mais quittons cet auguste tribunal où nous tenons la place d'un Dieu, et montons à l'autel, où nous n'allons pas seulement remplacer Jésus- Christ, mais sur lequel nous allons le produire. Ici la parole manque : défichent verba ; toutes les expressions humaines font défaut ; nous respirons une atmosphère de merveilles qui nous saisit et qui nous pénètre de telle sorte, que si la pure foi nous éclaire, nous ne pouvons qu'adorer avec tremblement le Dieu trois fois saint que la puissance de nos paroles fait descendre chaque jour du ciel dans nos mains.
• Le prêtre catholique à F autel ! ! ! 0 Dieu ! quel spectacle ! Un homme à la parole duquel un Dieu s'abaisse du ciel en terre, quand il dit sans y changer une lettre, et comme si Jésus-Christ le disait encore lui-même : Hoc est emm corpus meum ! Un homme qui, par l'articulation de cinq mots, opère le miracle de la transsubstantiation, immole le Fils de Dieu sur la pierre du sacrifice, tient la cour céleste en extase, fait pleuvoir des déluges
de grâces sur la terre, arrête la foudre suspendue sur des milliers de pécheurs, arrache des âmes aux feux du purgatoire, et rafraîchit délicieusement celles qui ne peuvent en sortir encore ; un homme qui fait et renouvelle ces prodiges tous les jours de sa vie sans que jamais Jésus-Christ résiste à l'autorité de sa parole : en vérité, est-ce un homme? Appartient-il à la masse commune des hommes? Les anges qui lui font escorte, qui envieraient sa dignité si l'envie pouvait les atteindre ; les anges qui voient à la lumière de Dieu tant de grandeurs entassées au centre de l'humanité , d'ailleurs si chétive et si misérable, les anges ne voient-ils qu'un homme ordinaire dans le sacrificateur quotidien du Dieu qu'ils adorent?
— Arrêtons-nous, et n'épuisons pas par nos admirations les forces de notre àme. Replions-nous plutôt sur nous-mêmes, et, tout saisis encore des étonnantes merveilles que nous venons de contempler, demandons-nous, la main sérieusement appliquée sur la conscience, si des dignités de cette nature n'exigent de celui qui en est investi qu'une sainteté médiocre. Demandons-nous si le prêtre qui en est gratifié est réellement ce qu'il doit être quand il se place, nous ne dirons pas au rang des pécheurs, cela ferait frémir, mais à un des degrés inférieure de la perfection chrétienne. Demandons-nous si un tel prêtre peut considérer sans trouble et sans confusion des multitudes de pieux fidèles, si au-dessous de lui dans l'échelle des grandeurs, et si supérieurs à lui dans l'échelle de la sainteté. Demandons-nous s'il a de lui-même
les sentiments élevés qu'en ont ces pieux fidèles, ces âmes embrasées du feu divin, qui le considèrent comme l'ombre de Dieu même, et qui, instruites à l'école de l'Esprit-Saint, mesurent sa sainteté, comme il le devrait faire lui-même, sur la sublimité de ses fonctions et sur la divinité du sacerdoce.
Nous souscrivons d'avance aux réponses qui se feront à ces questions dans le sanctuaire de la conscience.
Monter à l'autel pour y immoler Jésus-Christ tous les jours et se nourrir de sa propre substance, qui oserait dire que cela ne demande pas une sainteté sans tache?
S'asseoir au saint tribunal avec mission spéciale de réconcilier les pécheurs avec Dieu, de réchauffer les tièdes, de perfectionner les justes, de consoler, d'éclairer, de diriger des milliers d'âmes dans les voies du salut et de la perfection chrétienne ; estce l'œuvre d'un prêtre sans piété, et n'est-ce pas plutôt l'oeuvre d'un saint?
Monter en chaire pour y annoncer les divins oracles à une multitude de chrétiens ; emboucher la trompette divine ; expliquer et faire goûter le saint Evangile et ses austères rigueurs ; prêcher toutes les vertus, stigmatiser tous les vices, et n'être rien moins soi-même que ce qu'on dit aux autres d'être, est-ce faire son devoir d'apôtre en serviteur fidèle, et peut-on penser que Dieu soit satisfait d'un tel service ?
Être aux yeux des peuples l'image de Jésus- Christ sur la terre ; en être le ministre et le collaborateur, exercer son sacré ministère en courant
comme lui après les pécheurs, les affligés et les pauvres pour les sauver tous et les embraser du divin amour : cela peut-il se faire et se bien faire avec un cœur froid, avec une piété languissante et même avec une sainteté ordinaire et commune ?
— Au reste, la nécessité de la sainteté pour le prêtre est si évidente; elle repose sur des principes si solides et pour ainsi dire si palpables , que l'homme le moins avancé dans les voies de la justice chrétienne saisirait au premier coup d'oeil l'obligation toute particulière qui incombe au prêtre d'être un saint, si ces principes lui étaient tant soit peu connus.
Supposons un sauvage, un de ces infortunés qui n'ont de l'homme que la figure, et quelle figure ! Arrachons-le à la forêt où il vit dans la compagnie des bêtes dont elle est peuplée : instruisons-le de notre sainte religion, non pas à fond, cela n'est pas nécessaire, mais assez pour qu'il ait une idée exacte des principaux dogmes du christianisme ; disonslui, par exemple, que les hommes étant, il y a dixhuit cents ans, universellement corrompus e' dégradés , et ne pouvant par enx-mêmes apaiser la colère divine, le Verbe éternel de Dieu, Dieu lui-même, s'est fait homme pour sauver l'homme, que pour cela il est né dans une étable, qu'il a gagné son pain à la sueur de son front; qu'il a souffert une longue et cruelle passion, que la veille de sa mort si douloureuse il adonné à quelques hommes, jusque-là semblables auxaurres, les pouvoirs divins qu'il avait lui-même, et que. les ayant choisis pour être ses successeurs, ses remplaçants, ses
ministres, d'autres lui-même en un mot, il leur a dit ces paroles étonnantes : « De même que mon » Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie : allez , » prêchez, baptisez, montez à l'autel pour m'im- » moler, effacez les péchés, fermez l'enfer, ouvrez » le ciel ; voici les clefs de l'un et de l'autre ; faites » enfin ce que vous m'avez vu faire pour le salut » des hommes ; soyez les dépositaires de ma puis- » sance ; faites plus encore, communiquez à d'au- » très les pouvoirs que je vous communique h » vous-mêmes ; perpétuez le sacerdoce que je vie" » d'établir, afin que jusqu'au jour où je viendrai » juger les vivants et les morts, il y ait des prêtres » qui soient, comme je l'étais pendant ma vie mor- » telle, des prédicateurs zélés de la plus pure » morale, des sauveurs d'àmes occupés sans re- » lâche à les disputer au démon, des médiateurs » puissants constamment placés entre la perver- » site humaine et la sainteté divine, et obligés, » par état, de travailler sans cesse à réconcilier » l'homme pécheur avec le Dieu trois fois saint. » Disons cela , rien que cela à ce pauvre sauvage qui voit ces vérités pour la première fois: puis demandons-lui quel est l'homme, dans la société chrétienne, qui doit être le plus saint, le plus parfait, le plus éclatant en vertus, et nous verrons s'il balance un instant à nous nommer le prêtre.
— Mais n'allons pas chercher chez les sauvages et jusque dans les forêts du Nouveau-Monde une démonstration que nous trouvons au sein même de notre religion.
Au temps de la vie publique de notre divin Sei-
gneur sur la terre, il avait à sa suite des peuples nombreux qui l' écoutai eut, qui l'interrogeaient , qui l'admiraient, et qui, à la vue de ses miracles, exaltaient la sainteté de sa doctrine et confessaient hautement sa divinité. Il les aimait tous sans doute de l'amour le plus tendre, et il manifestait cet amour par des œuvres de miséricorde qu'il renouvelait chaque jour. Cependant, quoique tous sans exception lui fussent chers et très-chers, il avait pourtant quelques amis privilégiés, quelques amis intimes qu'il admettait à l'honneur de ses confidences secrètes et qu'il destinait à la gloire de le remplacer bientôt dans ses fonctions divines.
Oïl I s voit, nous voulons parler de ses apôtres et de ses disciples. Eh bien ! nous le demandons, qui, dans ce temps-là, devait aimer Jésus plus que les autres ? De qui était-il en droit d'exiger plus de dévoùment, plus de perfection, plus de zèle? N'est-il pas évident que c'était de ses apôtres et de ses disciples? Yest-ce pas la conviction profonde que nous avons de cette vérité qui fait que nous considérons avec tant d'horreur le crime de Judas et le reniement de saint Pierre? Nous détestons sans doute le déicide des Juifs, mais nous détestons cent fois davantage l'abominable trahison du perfide Iscariote. Le rapprochement que nous faisons de son titre d'apôtre et de l'énormité de son crime nous remplit d'indignation. La pensée si juste, si vraie, qu'il devrait avoir autant d'amour dans le cœur qu'il a de fiel, qu'il devrait être aussi saint qu'il est. infâme ; cette pensée, dis-je, nous absorbe à tel point que nous ne savons comment rendre le sentiment d'horreur dont nous sommes pénétrés. Comme apôtre, il
devrait aimer Jésus avec ardeur, et il le livre à ses bourreaux ; comme apôtre, il devrait s'exercer à sauver les âmes, et il jette la sienne propre au fond des enfers ; comme apôtre, il devrait édifier le monde, et il en est le scandale et l'exécration.
Ces divers contrastes sont si choquants qu'ils nous révoltent et nous inspirent je ne sais quel sentiment pénible qu'il nous est impossible de maîtriser. Mais d'où vient ce sentiment irrésistible, si ce n'est de ce principe de rigoureuse justice qui nous montre avec évidence que plus les liens qui nous attachent à Jésus-Christ sont étroits , plus nous sommes obligés de le servir avec fidélité ?
— Les vérités que nous venons d'exposer pour démontrer la nécessité de la sainteté sacerdotale se trouvent résumées avec une énergique précision dans cette sentence déjà citée de notre divin Sauveur : Cui multum datum est, multnm quaeretur ab eo. Qui reçoit plus de grâce que le prêtre, quand il n'en détourne pas le cours par ses infidélités et ses résistances? Qui pourrait dire les flots de bénédictions et de dons célestes amoncelés sur sa tète au jour de son sacerdoce, lorsqu'il est réellement appelé de Dieu à cette suprême dignité, et qu'il se trouve dans les dispositions qu'elle exige ?
Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé, et ces grâces sont plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli.
Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir la montagne de Dieu, devenir son confident particulier , l'exécuteur de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité ? Obligé, par état, de travailler avec ardeur non-seulement à son propre salut, mais encore au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces dont il aura besoin pour lui et pour ses frères ?
Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère dans l'âme de ce jeune homme au moment où on peut lui dire avec vérité : Tu es sacerdos in œternum ? Il se passe en ce moment des mystères ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de sainteté. Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il renonce à tout jamais et de grand cœur aux frivolités de la terre et aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve chaque jour retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les plus endurcis. Voilà ce que produisent ces divines faveurs quand elles tombent dans un cœur de prêtre digne de les recevoir.
Et ces grâces si précieuses et si multipliées, ces grâces de prédilection qui sont le partage exclusif du prêtre, Dieu n'en demanderait pas un compte exact à celui qui les reçoit ! Dieu qui ne les lui accorde que pour le sanctifier et sanctifier par lui tout ce qui l'entoure ; Dieu qui sait que chacune de ces grâces est le prix du sang de son Fils, Dieu permettrait au prêtre de les laisser stériles ! Dieu le dispenserait de s'en servir pour acquérir la sainteté qu'il lui commande! Dieu se contenterait, en retour de la richesse de ses dons, d'une sainteté commune, d'une sainteté laïque, si l'on peut parler ainsi ! Non, cela ne peut être ; ce serait un renversement d'ordre qui impliquerait la négation de ki souveraine justice qui a dit : Oui multum dation est, multum qiiseretur ab eo.
— Mais lors même que Dieu n'exigerait pas la sainteté de ses prêtres dans l'intérêt de leurs propres âmes ; lors même qu'ils ne courraient aucun risque à mettre de côté la sainteté pour eux-mêmes, il est incontestable qu'ils devraient encore y tendre sans cesse pour remplir l'obligation essentielle qu'ils ont contractée, comme prêtres, de travailler sans relâche à sauver des âmes.
Nous l'avons dit dans la Pratique du zèle (n° 4), le prêtre est un sauveur d'âmes : voilà son titre ; toutes ses pensées, ses paroles et ses actes doivent tendre à procurer la gloire de Dieu par le salut des âmes. Voilà le fond de ses obligations, voilà son devoir d'état, voilà le point fondamental sur lequel roulera l'interrogatoire qu'il lui faudra subir quand, tombant aux pieds de son juge, il entendra
ces formidables paroles : Redde rationem villicationistuœ.
Mais si c'est pour lui une obligation si rigoureuse de s'appliquera sauver des âmes, comment la remplira-t-il s'il n'est pas un saint prêtre? Quelle ardeur aura-t-il pour courir après l'âme des pécheurs, s'il est lâche et tiède pour le salut de ]a sienne propre ? Quel feu communiquera -t -il aux autres s'il est de glace pour lui-même ? Quels sacrifices s'imposerat-il pour sauver ses frères, si, pour son propre compte, il recule devant le plus faible obstacle ? Les saints entraînent après c •-;:: des populations immenses dans la voie du ciel; pourquoi? parce qu'ils sont saints eux-mêmes et qu'ils donnent aux autres de leur abondance et de leur plénitude.
Mais que pourra leur donner celui qui est vide de vertus, et qui ne fait rien pour remplir ce vide?
Nous n'insisterons pas davantage sur cette considération, ayant eu l'occasion de la développer avec étendue dans un chapitre spécial de la Pratique du zèle, auquel nous renvoyons le lecteur (1).
— Ce qui devrait encore nous inspirer le désir de travailler avec ardeur à acquérir la sainteté sacerdotale, et nous en faire sentir l'indispensable nécessité, c'est que les hommes du monde, même les plus pervers, veulent voir en nous ce qu'ils se soucient fort peu de trouver en eux-mêmes : je veux dire une sainteté hors ligne, une perfection qui réponde à la hauteur de notre dignité.
Oui, ces hommes scandaleux qui marchent dans les ténèbres les plus épaisses, qui sont saturés de
(i) Pratique du zèle ecclésiastique, Ire partie, chap. X.
vices, frivoles, inconséquents, étrangers à la religion et à tout ce qui s'y rattache ; ces hommes veulent que le prêtre soit un saint ; ils exigent que, sous peine de se voir flagellé par leurs sarcasmes les plus mordants, il s'élève autant dans la sphère de la sainteté qu'ils s'abaissent eux-mêmes dans la corruption. S'il s'écarte de cette sainteté, ils seront les premiers à l'y rappeler ; s'il ne tient compte de leurs avis, ils lui feront sentir, avec cette ironie piquante et profondément humiliante pour un prêtre qui en apprécie la malignité, qu'il n'est pas ce qu'il doit être, qu'il salit son drapeau, qu'il se sécularise, qu'il n'a du prêtre que l'habit, et même, comme nous avons eu la douleur de l'entendre, qu'il ne croit pas ce qu'il prêche.
Quant au saint prêtre, c'est tout le contraire, L'impiété la plus déclarée l'environne de ses respects et fait son éloge. Oui, les libertins eux-mêmes, qui semblent n'avoir plus de goût que pour la fange, savent encore évoquer de leur cœur dépravé la louange du saint prêtre. La langue la plus envenimée exalte ses vertus. Sa douceur, sa modestie, sa gracieuse simplicité, son désintéressement, sa vie de retraite et d'étude, tout ce cortège de vertus qui l'accompagne sans cesse lui concilie l'estime universelle et fait dire aux méchants comme aux bons : Yoilà le vrai prêtre ! voilà le saint prêtre ! voilà le prêtre qui comprend la hauteur et la perfection de sop ^îivin ministère !